samedi 12 août 2017

Corée : l’improbable guerre

Kim Jong-un (photo © Reuters)

Il aura suffi de déclarations aussi imprudentes que stupides du Président américain – celles de Pyongyang le sont habituellement – pour que la planète bruisse de mille rumeurs sur les préparatifs de guerre et l’imminence d’une déflagration aux conséquences imprévisibles. Le 10 août, à la clôture Wall Street a accusé le coup. Les marchés ne veulent pas qu’on leur « vole » le retour à la normale après des années de crise économique et financière. La communauté internationale non plus, cela va de soi. Et si le risque zéro n’existe pas, la guerre que l’on nous prédit devrait ne pas avoir lieu, ni aujourd’hui, ni demain. C’est en tout cas l’objectif pour l’humanité qui faute d’un monde sans armes nucléaires doit maintenir l’interdit absolu de leur emploi où que ce soit. Depuis les 6 et 9 août 1945 où la puissance américaine déclencha dans le contexte de liquidation de la Seconde Guerre mondiale le feu nucléaire sur les cités japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki, le tabou a tenu en dépit de plusieurs fenêtres de tir pour le lever, de la guerre de Corée à la crise des fusées à Cuba, dans un monde bipolaire. Ensuite dans un monde devenu multipolaire, avec de nombreux conflits locaux et une utilisation massive des moyens conventionnels, jamais un État ne s’y est risqué faute de pouvoir en maîtriser la dynamique. Le contrôle des situations de crise « chaudes » est au programme de toutes les écoles de guerre. Au point où les doctrines d’emploi sur lesquelles s’ancrent les postures diplomatiques et autres gesticulations sont devenues plus « obscures » pour les centres de décision comme pour les opinions publiques. Sans compter que l’expérience aidant, les « sécurités » ont été considérablement renforcées. Les procédures de délivrance du feu nucléaire sont étroitement encadrées pour éviter l’engagement de l’irrémédiable sur un coup de folie d’un seul. Personne n’est « fou » au sens premier du terme dans cette affaire même si, assuré de son effet, le prétendu charismatique dirigeant nord-coréen accuse Trump d’avoir « perdu la raison ». Il faut en outre considérer cette grave crise asiatique comme le prélude à d’autres passes d’armes au moins verbales pour s’assurer la domination des marchés du cru de la part d’acteurs qui rencontrent tous des difficultés récurrentes sur le plan intérieur et de manière concomitante sur l’arène internationale.

La stratégie de Pyongyang n’est pas mystérieuse. Kim Jong-un ne peut être dupe de la situation réelle du régime. Isolé, comme il ne l’a jamais été, condamné unanimement par le Conseil de sécurité à subir de lourdes sanctions financières auxquelles Pékin s’est associé. Ses succès en demi-teinte à l’issue de plusieurs tirs de lanceurs de longue portée prouvent seulement un début de maîtrise de leur mise en œuvre. L’hypothèse émise par les services américains sur la capacité du régime à miniaturiser des charges nucléaires n’est pas « vérifiée » à ce stade. Et surtout, le pays est exsangue tant le coût de sa militarisation à outrance dans la perspective de le doter d’un armement nucléaire autonome – objectif constitutionnel depuis 2013 – l’a ruiné. C’est la règle, les composantes nucléaires sont des « jouets » de riches. Elles ne se substituent pas à d’autres systèmes d’armes. Elles les mobilisent exigeant la panoplie la plus complète possible et cela est incompatible avec une stratégie de développement économique. C’est vrai d’une « démocratie » comme d’une dictature. L’arme nucléaire est d’abord dangereuse et déstabilisatrice pour ceux qui s’en dotent. Ils le font d’ailleurs en secret niant posséder le « joujou » jusqu’au moment où ils doivent l’admettre au grand jour. Mais cela sert-il d’autres visées politiques comme s’affirmer comme puissance régionale ? Sans doute, mais en considérant la crédibilité qui s’attache à la menace de la force ultime, généralement présentée dans sa dimension « défensive ». Kim Jong-un se veut lui « offensif ». Traduite en « bulle » de comics, cela donnerait à peu de chose près « Je vais me suicider en t’infligeant une piqûre de moustique ». Le cadre stratégique ne peut être en effet « gommé ». Les pays qui se sont « nucléarisés » l’ont fait avec la complicité active de leurs « amis ». Le dictateur de Pyongyang ne compte ni allié, ni même protecteur. Il joue donc la peau de son régime et de sa dynastie familiale sur l’installation d’une « nuisance dissuasive » du faible au fort. La logorrhée sur les quatre frappes autour de l’île de Guam est provocatrice et odieuse. Elle n’en est pas pour autant « crédible » parce que les bases américaines concernées sont protégées par de solides boucliers antimissiles et parce que la riposte éliminerait à coup sûr la dynastie nord-coréenne. Or, c’est sa préservation que Kim Jong-un recherche par tous les moyens, pas son anéantissement.

En face, c’est un autre « mauvais joueur » qui tente de profiter de ce qu’il considère comme une aubaine, pour se faire valoir. Trump a tout raté ou presque depuis qu’il est investi. Sa présidence vacille sous les révélations embarrassantes et la menace d’une procédure judiciaire qui le vise directement. Il n’a réussi ni à jeter les fondements du mur anti-migrants à la frontière avec le Mexique, ni même à engager la démolition de l’Obamacare. Son équipe prend l’eau au sommet avec la valse des nominations et des limogeages. Il n’a même pas réussi à s’assurer de la majorité des nominations à des milliers de postes, plus ou moins en vue, mais sans lesquels aucune administration ne peut fonctionner. C’est si vrai qu’en pleine crise avec Pyongyang, on s’aperçoit que les États-Unis n’ont ni Ambassadeur à Séoul, ni responsable Asie-Pacifique au Département d’État. Et là encore, Trump joue une partition assez ridicule « le feu et la colère » prévenant que « les dispositifs militaires sont prêts », se gardant bien de dire « pour quoi faire ». Une frappe préventive qui ferait courir des risques collatéraux à Séoul et Tokyo à portée des moyens conventionnels que pourrait conserver Pyongyang après une première frappe ? L’on sait pourtant que l’efficacité d’une frappe préventive qui vise généralement à gagner du temps suppose de traiter tout à la fois les installations menaçantes et de « neutraliser » ceux sans lesquels elles ne peuvent fonctionner. Il est douteux que Washington soit en mesure de le faire sans le concours des principaux services action de la région. Les seuls qui pourraient peut-être y parvenir sont les Chinois que les agissements de Kim Jong-un dans leur arrière-cours exaspèrent. L’hypothèse qu’une partie des purges sanglantes ait visé délibérément des dignitaires sensibles à la cause chinoise n’est pas exclue. Trump gesticule en vain et affaiblit d’autant la crédibilité de la puissance américaine, inquiétant au passage tous ses alliés, habituels ou de circonstance. Confirmation s’il en était encore besoin que Washington n’est plus la superpuissance impériale mais une grande puissance parmi d’autres, désormais en roue libre depuis l’élection de Trump. Le commandement des armées américaines compte nombre d’hommes et de femmes qui en sont conscients tout autant que le Congrès, chez les Démocrates comme chez les Républicains. Le Président élu n’a jamais réussi à prendre le contrôle effectif du Conseil de sécurité américain en plaçant à sa tête l’un des siens. Il doit faire avec et d’un certain point de vue, heureusement.

Restent les autres acteurs du « drame », moins évanescents que certains le prétendent dans une mise en scène très occidentalisée, se tairaient-ils officiellement. Séoul d’abord qui connaît d’innombrables difficultés intérieures sur le plan économique comme sur le plan démocratique et que cette crise embarrasse parce qu’elle mine une stratégie de long terme pour une réunification pacifique plébiscitée dans un large secteur de l’opinion. Tokyo où le Japon n’est pas définitivement sorti de plus d’une décennie de déflation en dépit de toutes les tentatives pour en venir à bout et qui se passerait bien de ses manœuvres dilatoires qui rappellent formellement le temps de la guerre froide dans un affrontement sans enjeu régional évident. La sécurité des uns et des autres n’a rien à y gagner. Les doutes sur l’engagement américain en cas de problème, en mer de Chine par exemple, se renforcent tant les sorties de Trump apparaissent guidées par des motifs de politique intérieure sans rapport avec les enjeux de grands équilibres fragilisés en Asie par le développement rapide des concurrences. Pékin partage en partie les préoccupations de ses voisins d’autant que l’emballement des derniers jours contredit ses efforts – à la veille du prochain congrès du parti – pour construire son marché intérieur et sa posture internationale de défenseur du « libre-échange », de la paix et de la mondialisation heureuse face à Trump. Le marché des prises de contrôle et autres « emplettes » en Europe, en Afrique et au Proche-Orient justifie pareil profil avenant aux yeux de Xi Jinping, accompagné d’un net raidissement intérieur sur le plan des libertés démocratiques. Dans ces conditions, l’heure est plus que jamais à l’action diplomatique d’une communauté internationale renforçant les sanctions contre Pyongyang à chaque incartade. Celles qui ont été prises doivent être appliquées sans faiblesse – elles priveraient Pyongyang d’un tiers de ses recettes financières. D’autres, plus dures encore, devront être appliquées avec la même rigueur en cas de récidive jusqu’au blocus. Mais pour y parvenir avec le maximum d’efficacité et le minimum de risques, encore faut-il jouer l’unité dans la transparence avec tous les acteurs concernés sous l’égide des Nations Unies, en ouvrant également la perspective d’une libération des populations nord-coréennes qui subissent le joug de la dictature de Kim Jong-un. L’Europe peut et doit parler plus fort dans ce cadre en proposant, au besoin avec Pékin, une « conférence informelle » pour une désescalade rapide et un retour au calme.



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