samedi 5 août 2017

Bonimenteurs et privilèges


L'Adoration du Veau d'or, Nicolas Poussin, 1633-1634
Des chiffres « sidérants », pour la plupart des citoyens. Avec 51,3 milliards de profits au premier semestre, les 36 entreprises du CAC, l’indice vedette de la bourse de Paris, ont enregistré, par-delà les disparités, une progression globale de 28 % par rapport à la même période de l’an passé. L’argent coule à flot dans le milieu des affaires y compris dans les entreprises du sport-spectacle – le « mercato » du club qatari de la capitale l’illustre suffisamment. Cela  permet de mesurer l’inconsistance de l’argumentation des bonimenteurs qui voudraient faire croire que les entreprises et les particuliers « aisés » subissent le joug particulièrement oppresseur de Bercy. La réalité est bien différente. L’impôt sur les sociétés n’a ainsi « rapporté » en 2016 que 33 milliards contre 72 pour l’impôt sur le revenu (IR) des particuliers et 145 pour la TVA, « l’impôt imbécile » vilipendé jadis par Hollande. Cherchez l’erreur. Les inégalités de revenus croissent de manière extravagante et ce pays, comme ses voisins européens, risque d’en payer le prix fort si on laisse se creuser le fossé entre une poignée de nantis et tous les autres. Il en va de la responsabilité publique, celle du gouvernement et du Président bien sûr mais également celle des contre-pouvoirs syndicaux et démocratiques. À quand un grand plan de justice sociale pour réduire les inégalités de revenus qui minent la société et l’exposent au krach social.

À y regarder de plus prêt d’ailleurs, l’IR, rongé par les niches fiscales, n’est pas au mieux de sa forme démocratique non plus. Réputé « progressif », il concerne en réalité de moins en moins de citoyens et à ce titre perd de sa pertinence comme marqueur de la « solidarité » entre tous. Il était encore acquitté par 50 % de la population en 2012, il ne l’est plus que par 42,3 % de celle-ci. Ce n’est pas un progrès social. Et les bonimenteurs de la Direction générale des Finances publiques qui préparent la contre-réforme de l’ISF produisent un rapport tendant à prouver son « extrême concentration » au détriment des ménages aisées. Ceux du décile supérieur supportent 70 % du « rendement ». Les 2 % les mieux lotis – plus de 100 000 euros de revenus annuels – en assurent 40,6 %. Épilogue du « drame », ceux qui émargent au-delà du million d’euros, soit 6 400 foyers, rapportent à eux seuls plus de 3 milliards à l’État. Est-ce que cela prouve que chacun s’acquitte de l’impôt en fonction de ses moyens ? Que nenni parce que dans les faits, une fois effectuée la tournée des grands ducs dans les niches, ce sont les plus aisés qui s’en « sortent » le mieux de très loin. Sans compter la TVA qui frappe de manière inversement proportionnelle les plus fragiles avec un véritable effet « confiscatoire ».

Un 4 août, l’on serait bien inspiré de se souvenir que l’abolition des privilèges passe aussi par un impôt plus juste parce que plus progressif et redistributif en ce qu’il assure le financement des biens communs que sont la santé, l’école, la tranquillité publique ou la justice. La « raison » des bonimenteurs emmenés par Philippe n’est pas celle du plus grand nombre. Il luit faut brouiller les cartes pour justifier ce qui ne peut l’être d’un strict point de vue démocratique au nom de l’égalité. Comme la réduction, « bidouillée » puis compensée à la marge, des APL , « la connerie monstre » d’un Darmanin inspiré par Valls. Les élus font grand bruit de la réduction de 300 millions – 0, 3 % de la dotation – de l’enveloppe 2017 des collectivités sans que cela n’affecte en réalité grand monde - ces crédits n’étaient ni consommés, ni même engagés – en taisant plus grave, beaucoup plus grave. Car, si le retour dans les clous européens justifie bien une réduction de la dépense publique improductive, on s’étonne de voir les Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) atteints par le ricochet. Ils accueillent 730 000 résidents soit 10 % des plus de 75 ans  qui ne seront pas moins de 8 millions en 2030. Inique au moment où les besoins sont considérables pour les usagers comme pour les personnels. La longue grève sur le site Les Opalines à Foucherans (Jura) le prouve.

Comment dans ces conditions s’étonner de la brise légère qui devrait rafraîchir les ardeurs d’un pouvoir Jupitérien en mal de popularité. Même si certaines mesures sont plébiscitées, à 75 % pour la nationalisation « temporaire » de STX, à 65 % pour la suppression de la taxe d’habitation, à 61 % – plus discutable – pour le report du prélèvement de l’impôt à la source… d’autres sont carrément désavouées dans des proportions équivalentes, pratiquement aux deux-tiers pour la réduction des APL et la réforme annoncée de l’ISF – sondage Elabe. Le « détricotage » du code du travail a été aggravé à l’occasion des navettes parlementaires par un Sénat de droite qui prend sa revanche et espère conserver son pouvoir de nuisance à l’issue des élections du mois prochain. Mais l’essentiel se jouera ailleurs, sur le budget 2018 et les engagements pris en matière d’investissement – 50 milliards sur le quinquennat – avec un effet de levier escompté d’au moins 2 euros privés pour un euro public, quasi assuré dans le contexte. C’est la clé d’une modernisation, fut-elle tardive, de l’appareil social et économique – un « New Deal » disent certains – de la formation contre le chômage aux transports et à la santé en passant par la transition énergétique et la montée en gamme des filières agricoles. Un programme nécessaire s’il s’accompagne de la justice sociale que la gauche doit imposer. Sinon, il ne sera qu’une nouvelle occasion d’abonder les privilèges. Ce pays n’en a nul besoin en dépit des dires des bonimenteurs.

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