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| La projection Ipsos/Sopra Steria à l'issue du premier tour des législatives, le 11 juin dernier (image © France Info). |
Carton plein, raz-de-marée, tsunami, mots et images se bousculent pour décrire les résultats inédits par leur ampleur du processus électoral. À voir et surtout à mettre en perspective. L’abstention atteint plus d’un électeur sur deux au premier tour – 51,29 % – et sera probablement à un niveau voisin au second tour. Résultante d’institutions antidémocratiques qui déforment la réalité, amplifient le fait majoritaire et excluent toute représentation équitable. C’est vieux comme la Ve République conçue pour un pouvoir fort autour d’un Président élu au suffrage universel. Rapportés au corps électoral, les chiffres accablent ceux qui osent encore défendre cette « anomalie » institutionnelle sans équivalent en Europe et dans la plupart des États démocratiques de la planète. Les députés de la majorité qui domineront l’Assemblée nationale de manière extravagante dimanche prochain ne totalisent que 15,4 % des inscrits au premier tour, leurs concurrents étant logés à la même enseigne qui relativise beaucoup les choses. Républicains et UDI se hissent à 10,3 %, le FN à 6,3 %, la France insoumise à 5,3 % et le PS et allés à 4,5 %… Une photographie qui décape les commentaires aussi bavards qu’infondés et renvoie à cette monstrueuse « anormalité » dont les candidats de Macron profitent sans en être, à ce jour du moins, comptables. Ceux qui ont profité du « système » avant eux sont mal placés pour s’en offusquer parce qu’ils n’ont rien fait pour le réformer. L’inversion du calendrier, la tenue des élections législatives dans la foulée de l’élection présidentielle, fut le fait de Lionel Jospin. Chaque majorité y puise des raisons de s’en réjouir dans une logique à courte vue car d’un point de vue démocratique et d’efficacité d’une gouvernance qui le deviendrait, la réforme s’impose comme une évidence. L’élection du Président au suffrage universel, voulue par des Gaullistes adeptes de l’État fort, n’est pas acceptable en ce qu’elle subordonne le pouvoir législatif à un exécutif qui dispose, sinon des pleins pouvoirs, du moins des moyens de se soustraire au contrôle démocratique du Parlement. Ce mode d’élection du « premier dirigeant » est un obstacle sur la voie de la construction d’une Europe fédérale sauf à considérer qu’elle doit s’inscrire dans cette vieille logique monarchique et antiparlementaire française avec l’élection d’un Président de l’Union au suffrage universel. Inconcevable fort heureusement. S’y ajoute la perversité des défenseurs de cet « archaïsme » et du mode de scrutin uninominal à deux tours qui l’aggrave. S’ils avaient voulu le réformer ne serait-ce qu’à la marge, ils auraient fait de l’élection du Parlement un moyen de « validation » de l’orientation présidentielle à mi-mandat. Combiné à un scrutin de liste intégralement proportionnel à un tour dans les circonscriptions régionales, la représentation démocratique en aurait été améliorée. Ils ne l’ont pas fait, ni même envisagé. Sans compter le mode de financement public des partis qui en découle et qui lui aussi doit être radicalement réformé. Voilà ce qui est en cause, ce que nul n’ignore. À la nouvelle majorité d’y remédier pour se conformer à son engagement de « moderniser » et « démocratiser » le milieu auquel elle accède en force.
Pour autant, les électeurs qui n’ont pas boudé l’élection présidentielle, n’ont pas significativement changé d’humeur en quelques semaines. L’abstention, si elle touche davantage les vaincus du jour que leur adversaire triomphant, n’est pas de nature à rendre compte des rapports de forces, seraient-ils encore une fois « déformés » grossièrement au second tour. La gauche essuie partout une défaite qui s’explique par ses reniements tout au long du quinquennat précédent. Le PS est étrillé pour avoir déçu et cassé le petit espoir né avec l’élection de Hollande en 2012. La France insoumise de Mélenchon, regroupée autour de son « chef » recule également parce qu’elle est incapable de concevoir la moindre démarche unitaire ne jurant que par la division et l’exclusion de ceux qu’elle aspire à remplacer et par extension de tous ceux qui contestent tout ou partie de cette orientation vouée à l’échec. Les Verts, bien que tirant mieux leur épingle de ce jeu de massacre, n’ont pas les moyens de faire autre chose que de figurer. Il n’en va pas différemment du PCF et des formations dites d’extrême-gauche. Tous vont au tapis pour avoir été incapables de comprendre la situation et d’en conclure à l’absolue nécessité d’une démarche unitaire sur la base d’un programme de législature et au-delà de transformation sociale revisité. C’est manifeste pour tout ce qui relève des questions démocratiques où la crédibilité a changé de « camp » au profit du mouvement En Marche, même si les agissements de Bayrou envers la presse et sa désinvolture sèment un sérieux doute. C’est vrai de la transition énergétique avec la « prise de guerre » de Hulot et son effet d’image dans l’opinion d’autant que Macron a réussi son entrée dans l’arène diplomatique planétaire sur ce terrain face à Trump. C’est encore probable même avec moins d’effets électoraux directs des politiques européenne et extérieure esquissées les dernières semaines, dans la continuité du quinquennat précédent avec une « crédibilité virtuelle augmentée » dont témoigne la presse étrangère. Reste la question sociale où bien évidemment la sulfureuse réputation de l’ex-premier conseiller, ex-ministre devenu Président laisse craindre à beaucoup de douloureux retours de bâton. Il faut cependant lui reconnaître une inflexion incontestable sur le papier, qui réside dans un refus de l’austérité d’antan pour lui préférer aujourd’hui une relance modérée. C’est ce qui est annoncé avec la baisse des cotisations sociales compensée par l’augmentation de la CSG, combinée à l’abandon de la taxe d’habitation pour 80 % des contribuables. En théorie, de quoi abonder les revenus du plus grand nombre comme ils ne l’ont pas été depuis près de deux décennies, en s'assurant que la mesure ne pénalise pas une majorité de retraités. Encore faut-il que cela se vérifie rapidement pour produire quelques effets sur la croissance – 1,4 % escompté cette année par la Banque de France et 1,8 % les deux années suivantes. Et puis, il y a la toujours redoutée réforme du Code du travail d’abord parce que la loi El Khomri n’était pas étrangère à l’influent Macron, que le déni de démocratie par le biais du 49.3 qui en a permis l’adoption est dans toutes les têtes et que le plus grand flou règne sur les projets réels du gouvernement et les contre-projets du mouvement syndical divisé et en pleine déconfiture. Ce sont là les éléments principaux d’une grille de lecture des mouvements de l’opinion, chez les plus jeunes en particulier.
La gauche ne peut pas, ne doit pas se replier sous la tente en attendant des jours meilleurs au risque d’y rester assignée de longues années. Elle doit bouger, reconnaître ses « conneries » innombrables et surtout s’inscrire en positif non pas dans un mouvement « interclassiste » attrape-tout, serait-il porteur à première vue, mais dans les attentes de l’opinion progressiste et de sa jeunesse en particulier dont elle est en vérité coupée depuis longtemps. Il lui faut se ressourcer et donner un contenu positif et unitaire à toutes les questions à l’ordre du jour. Cela passe par de claires consignes de vote en faveur des candidats, quels qu’ils soient, qui sont opposés à ceux encore en lice du FN, à mille lieues de la logique folle de Mélenchon. L’air est devenu plus respirable depuis que Le Pen et les siens ont été sèchement battus. Il convient de finir le job à la fois dans les urnes et par une politique qui assèche durablement leurs possibilités territoriales de prospérer dans le Nord et les zones rurales notamment. À un autre niveau, nous devons « délégitimer » les politiques de droite pour ce qu’elles ont produit, ici comme ailleurs, en termes de gâchis social, d’inégalités, de discriminations en particulier à l’école sur fond de défense d’une laïcité ne pactisant pas avec le marché des croyances et des superstitions obscurantistes. Il faut tout autant veiller aux normes démocratiques de l’État de droit lors de la suppression de l’état d’urgence avec une ligne rouge, celle du contrôle judiciaire indispensable des actes administratifs susceptibles de porter atteinte aux libertés publiques, en tout temps, en tout lieu. Faire en sorte que la « moralisation » de la vie publique se double d’une réforme, la plus démocratique possible, des institutions de la Ve à défaut de pouvoir les abolir pour ne pas permettre un simple « ripolinage » de ce carcan institutionnel que Hollande après Mitterrand et Jospin a « adulé ». Mettre à jour l’exigence d’une relance économique soutenue pour faire reculer les inégalités héritées ou renforcées par la crise (pouvoir d’achat, impôts, égalité des chances à l’école, égalité d’accession aux responsabilités dans la cité comme sur les lieux de travail). Contraindre le pouvoir à clarifier ses choix en faveur d’une transition énergétique accélérée par la fermeture des vieilles centrales et la réduction plus rapide de la part du nucléaire dans le mix énergétique. Le débat sur l’organisation du travail dans la société doit enfin avoir lieu ce qui exclut le recours aux ordonnances. Les modifications, voire la refonte d’ensemble, du Code du travail – des économistes ont proposé un projet simplifié, réduit des trois quarts par rapport à l’existant et garantissant des droits nouveaux – devront être ratifiées selon une procédure démocratique après consultation des instances concernées dont le Conseil économique, social et environnemental et ses antennes locales. Voilà de quoi jeter les bases d’une mobilisation de toute la gauche pour le changement. Décisif parce qu’il n’y aura pas de « recomposition » qui vaille sans bataille commune, susceptible parallèlement de mettre en lumière les politiques contradictoires dont se nourrit En Marche. Avec patience et persévérance, nous devons rechercher les moyens de regrouper tous les courants de la gauche dans une Maison commune, ouverte sur la société, garantissant l’expression et l’organisation en son sein de toutes les sensibilités, à la seule condition d’œuvrer ensemble, par-delà les différences, à une réelle transformation sociale ici comme dans toute l’Europe. Non, la gauche n’est pas morte. Elle vit et combat, mais pour gagner elle doit changer.

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