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| A. Kohler, le secrétaire général de l'Élysée, annonçant la composition du premier gouvernement Macron/Philippe (photo © AFP). |
Fait pour durer ? Rien n’est moins sûr en ce qui concerne ce gouvernement Philippe aux allures de « machine à gagner » les élections législatives. Formellement respectueux des engagements pris par le nouveau Président, il ne manque pas de soulever de nombreuses questions, n’en résolvant pas beaucoup. Pour l’instant, c’est un gouvernement à la main de l’Élysée sans majorité et pour cause à l’Assemblée. Inversion des échéances qui génère un jeu politique malsain. Macron donne donc à son premier gouvernement un « design » moderne mais pas trop, resserré mais pas autant que prévu, paritaire sans l’être vraiment, renouvelé sans excès, etc. Le problème, c’est que cela ne fait ni une politique avec des orientations précises, ni un outil pour l’action. Car, qu’il le veuille ou non, le Président tout « jupitérien » qu’il se rêve – quel archaïsme ! – a dû composer avec les réalités politiques. Il a nommé un Premier ministre de droite, ayant comme le dit élégamment Le Monde, « peu d’appétence pour la transparence de la vie publique », blâmé par la Haute autorité qui veille à celle-ci pour ses déclarations outrageantes… un député moins assidu que la plupart de ses collègues, qui a voté contre la plupart des textes un tant soit peu « progressistes », bref un réac de droite, ayant appartenu à la Dream Team de Juppé, qui avait le mérite d’être le seul disponible ou presque parmi ceux des Républicains qui ne se voient pas rester cinq ans dans l’opposition. Dans l’architecture gouvernementale, il sera davantage l’exécuteur que l’initiateur – un « collaborateur » en somme – et si Macron perd les élections, il est promis au rôle de « fusible ».
La droite n’est d’ailleurs pas aussi dominante dans ce gouvernement plus dans la continuité que dans la rupture. Elle prend Bercy avec Le Maire et Darmanin – « on le leur donne ! » –, enfin surtout avec le premier parce que le second n’a jamais brillé par sa maîtrise et son originalité en la matière dans le sillage de Sarkozy. Des seconds couteaux qu’ils le veuillent ou non parce que Macron ne pouvait pas trop dériver vers la droite au risque de perdre les élections législatives. Deux transfuges de « Les Républicains » sur 22, c’est sans doute suffisant pour gâcher tout mélange mais insuffisant pour peser même à partir de Bercy citadelle – Macron connaît bien. D’autant que personne ne sait vraiment pour quoi y faire à Bercy. La relance dont ce pays a un grand et urgent besoin ou l’inertie de fait par l’incapacité de réorienter. La situation n’est pas bonne, les derniers chiffres publiés par l’Insee et Eurostat l’attestent – croissance 2016 à 1,1 % après 1 % en 2015, déficit public à 3,4 % et dette à 96,3 % du Pib. En zone euro, la croissance s’est établie en moyenne à 0,5 % sur le seul premier trimestre. Les différentiels se creusent avec la plupart des voisins européens, bilan d’un quinquennat où Macron fut associé à toutes les décisions stratégiques aux côtés de Valls et de Hollande. L’épreuve de vérité est prévue à l’automne avec le budget. Ne pas avoir recours à un collectif budgétaire peut au choix signifier que la trajectoire du budget 2017 est satisfaisante ou au contraire qu’il vaut mieux prendre le temps pour tourner radicalement la page.
La gauche, du moins celle qui s’affiche « libérale » en matière économique et sociale, s’en sort mieux arithmétiquement parlant. Elle place plusieurs poids lourds, qui plus est de grands élus cumulards, aux premières places du casting, renforcée par un écolo de renom lui-même adepte du capitalisme vert. Mais là encore, au-delà du bilan de Collomb à Lyon ou de Le Drian à la Défense et en Bretagne, que peuvent-ils faire qui n’ait été tenté, au moins au niveau des mots dans le précédent quinquennat ? Leur grand avantage, c’est, après avoir contribué à lessiver le PS par la politique suivie, de ne pas trop s’être embarrassé avec les dépouilles de Solférino. Il en va de même de Hulot, conseiller « spécial » de Hollande avant de devenir ministre d’État de Macron. Il passera les compromis nécessaires comme d’autres avant lui sur le nucléaire, EDF y laisserait-elle quelques plumes, et avalera quelques autres « couleuvres » digérables au nom de l’intérêt supérieur bien compris. Il y a aussi le Modem qui s’en sort franchement bien pour ce qu’il représente réellement : pas moins de trois ministres – Goulard fut élue à Strasbourg sous l’étiquette Modem. Et puis il y a tous les autres, souvent forts d’une expérience réussie à la tête d’une structure ou agence étatique voire dans l’état-major d’un grand groupe privé. Honorable sans doute, mais sans commune mesure avec les exigences de leur fonction nouvelle où ils sont censés faire des « miracles ». La société dite civile en marche, mais vers quoi au juste. La synthèse à la Macron, avec Philippe ancien d’Areva et Hulot… du Hollande qui aurait osé.
Une fois que l’on a planté le décor, constaté que les femmes sont autant que les hommes mais à des postes moins centraux, que les « Jeunes » sont supplantés par les Ainés, les Nouveaux par les grands Anciens, il y a des « signes » qui, encore une fois à ce stade, ne sont que signes, pas encore des politiques. Il en va ainsi de l’Europe, la marque de fabrique la plus crédible du nouveau Président avec un parfum de fédéralisme dont témoignent la rencontre avec Merkel et les assauts respectifs d’amabilités. Aux actes désormais et tant mieux si Macron venait à réussir en ce domaine. Il faudra veiller cependant au caractère démocratique des nouvelles avancées proposées à la zone euro par le tout nouveau « directoire ». L’élection d’un Parlement doté du pouvoir de nomination et de contrôle de l’instance gouvernante est évidemment essentiel. Que Sylvie Goulard pousse dans ce sens à plus d’intégration des forces de défense et des industries militaires ne peut être que positif parce que rentable sur le plan comptable comme sur le plan opérationnel. Que Le Drian, ministre « de l’Europe et des affaires étrangères » articule son action avec la Haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique la sécurité, c’est le moins que l’on puisse faire. Mais l’aboutissement souhaitable d’un tel processus, la construction d’une Europe fédérale, celle des États-Unis d’Europe, ne peut pas se faire à quelques-uns dans le dos de 508 millions d’Européens. Clarté sur l’objectif, transparence sur les étapes et vérification du soutien populaire sont indispensables.
Autre signe, celui de la « cohésion » qui naîtrait de la résorption des multiples fractures territoriales. La nomination comme le premier des trois ministres d’État de Collomb, praticien de la territorialité quitte à passer en force comme il l’a fait dans le Rhône et celle de Ferrand dont ce sera la fonction principale laissent supposer qu’il s’agit bien d’une priorité de l’Élysée. Elle est fondée mais à la condition que l’on s’attelle là encore à faire évoluer les normes nationales vers celles qui prévalent dans l’Union, en « métropolisant » davantage le territoire, en supprimant les départements et en simplifiant radicalement l’organisation communale et intercommunale, en donnant plus de fluidité entre les villes et leur environnement « rural ». Un retard immense a été pris sur ce plan par tous les gouvernements précédents. La décentralisation souhaitable et nécessaire s’est transformée en émiettement, paralysie des décisions et de l’action, les collectivités territoriales abritant nombre d’acteurs de toutes couleurs politiques avant tout soucieux de leurs prébendes en l’attente de promesses plus attractives à un niveau supérieur. L’opposition entre un pays centralisé et la décentralisation des baronnies n’a aucun sens en Europe. Des pouvoirs plus démocratiques parce que parlementaires au niveau des métropoles comme des régions doivent s’imposer. C’est à l’aune de ce critère qu’il faudra juger de leur action avec un doute sérieux au vu de leur « corps » d’origine.
Il y aurait beaucoup à dire sur la politique régalienne de la sécurité dont Collomb aura la charge sans jamais avoir traîné ses guêtres dans les antres de la place Beauvau. Ce peut être une chance pour une vision plus politique que technicienne de la chose. Il n’aura échappé à personne que Macron répondant le jour de son investiture à la maire de Paris a clairement qualifié le terrorisme « islamiste » auquel les pays européens comme la plupart de ceux de la planète sont confrontés. Ce n’était pas dans ses habitudes. La défaite de l’EI-Daesch à Mossoul et à Raqqua n’en viendra pas à bout comme par « miracle ». Anne Hidalgo avait mis en avant la politique d’accueil des réfugiés et ses exigences, celle de l’intégration et du dépassement des cultures d’origine. Sur ce plan, tout reste à faire pour assurer de manière concomitante la sécurité publique – y compris sur Internet –, accueillir dignement ceux qui ont choisi de s’installer « chez eux » dans ce pays où ils ne sont pas nés, favoriser un enrichissement mutuel et fraternel entre les habitants arrivés plus tôt et les tout nouveaux arrivants. L’égalité des droits entre tous et donc celle des devoirs doit en être le maître mot. Cela relève tout autant de la politique de la ville, que de celle de l’Éducation et de la Culture. Mais c’est impossible sans une politique sociale sur les lieux de travail qui demeure un espace muet dans la nouvelle équipe gouvernementale.
Le coup de clairon de Philippe pour dire qu’il passera par les ordonnances sans faiblesse pour réformer dès cet été le Code du travail est évidemment « assez ridicule ». Les ordonnances, pour être un tout petit moins antidémocratique que le 49.3, ne sont pas procédure « convenable » pour gouverner parce que passer devant le Parlement ne signifie pas dans ce cas respecter sa prérogative principale, légiférer. Ensuite, cette « fixette » sur le Code du travail quand tout dans l’organisation de l’appareil productif au sens large dans ce pays a besoin d’être réformé est une ineptie. Ce n’est pas le Code du travail qui fait la taille des entreprises, qui organise la gouvernance défaillante de beaucoup d’entre elles, qui explique le niveau moyen des gammes, ou encore l’incapacité à exporter hormis sur quelques niches. S’il faut commencer par un bout pour avancer, c’est en encadrant mieux le pouvoir patronal en particulier dans les petites et moyennes entreprises. Ce gouvernement, en s'engageant dans le passage en force sur le Code du travail, basculerait définitivement à droite et devrait alors et à ce titre être combattu pour être renversé. C’est avec cette approche équilibrée des plus, des moins et surtout de l’absence de la question sociale de l’ordre du jour de Matignon qu’il faut tout faire pour que Macron ait à composer avec une gauche rassemblée capable de peser à partir du 18 juin. Une tout autre affaire que le casting gouvernemental du jour.

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