vendredi 26 mai 2017

Paris ou le retour pas encore gagnant

Trump et Macron à Bruxelles (photo © AFP).

Changement de style au sommet de l’État. Hollande avait pris l’habitude de beaucoup parler et de ne point agir dans le même temps. Macron se fait plus sobre. Reste à vérifier qu’il commence à faire réellement bouger les lignes comme ses soutiens le prétendent. Affaire de volonté politique mais aussi de marges de manœuvre objectives. On ne dira jamais assez en quoi le précédent quinquennat, loin d’améliorer la situation, s’est avant tout voulu celui du dire et non du faire. Celui de Sarkozy avait été, il est vrai, pire encore. Le Conseil économique, social et environnemental en donne une idée avec son rapport sur l’état du pays où l’on relèvera que si les amortisseurs sociaux propres au modèle social français ont encore un effet bénéfique par exemple sur le niveau de la pauvreté comparé à d’autres pays européens, l’économie souffre des mêmes maux rédhibitoires, en particulier un engagement dans la Recherche – 2,2 % du Pib – qui la situe loin derrière la moyenne des pays de l’OCDE et de la plupart de ses principaux partenaires commerciaux. L’on a préféré en faire une niche de bienfaisance fiscale incontrôlable plutôt qu’un moyen de soutien à l’économie. Comment s’étonner ensuite de la perte continuelle de parts de marché à l’international, du déficit commercial – 48,1 milliards en 2016 – et de la tendance en moyenne à la perte de qualité des productions. Un pays en situation de faiblesse sur ce plan ne peut pas rayonner comme il le voudrait.

Le même constat peut être fait en ce qui concerne la dette – 96,3 % du Pib – qui croît inexorablement, se financerait-elle encore à bon compte en raison du niveau des taux et de la qualité relative de la signature française. Il n’y a que deux façons de réduire la dette, soit en taillant dans la dépense publique au risque d’étouffer l’activité, soit en faisant tourner la machine à produire de nouvelles richesses. Le contexte mondial est en effet en train de changer avec le retour à la normale après la crise 2008-2009 et suivantes. Il y a mieux à faire pour les investisseurs que de financer une dette refuge pour partie virtuelle et de longs termes. Les agences de notation le font savoir en abaissant les notes de Pékin et de Hong Kong chez Moody’s tandis que Standard & Poor’s menace de baisser celle d’Exxon Mobil toujours au motif d’une dette excessive. Le mouvement va s’accélérer avec un rapport des forces à front renversé entre Europe et Amérique. L’austérité budgétaire est à l’ordre du jour à Washington, avec des coupes claires drastiques dans le premier projet de budget de Trump. Pas moins de 23 millions d’Américains se verraient privés de couverture sociale en une décennie avec les drames induits. Quelque 3 600 milliards de dollars seraient « économisés » sur la dépense publique, avant tout dans le domaine social, dans la santé ou dans les programmes de distribution de coupons alimentaires. L’Europe, elle, s’oriente en sens inverse, sans le faire encore suffisamment.

Autre élément structurant de deux visions du monde opposées, la relance de la course aux armements dans laquelle Trump entend exceller. Son voyage à Ryad et la moisson de contrats – 380 milliards de dollars dont 110 de commandes directement militaires – qu’il en ramène pourraient le laisser penser. Seulement, nous ne sommes plus dans les années cinquante, dans un monde bipolaire où la production militaire soutenue à grand renfort d’investissements publics permettait aux États-Unis de mettre l’Union soviétique à genoux et de contraindre l’Europe à un alignement aussi mortifère que coûteux. Le monde d’aujourd’hui est multipolaire. L’Europe n’est plus un allié obligé et soumis, contraint de financer et de se taire. C’est la toile de fond de l’évolution de l’Otan qui fait que Washington préférerait au cadre multilatéral, des accords bilatéraux où la puissance américaine n’aurait pas forcément d’interlocuteur susceptible de se faire entendre. Les diatribes anti-allemandes de Trump en sont la conséquence – « Les Allemands sont mauvais, très mauvais », aurait-il lâché. Dans sa vision manichéenne, le « trou à rats » – Bruxelles – est le réduit d’une « Europe allemande ». D’où le refus de serrer la main à Merkel dans le Bureau ovale et la jubilation de le faire avec Macron. D’où l’évocation récurrente et sans le moindre fondement d’une dette de certains États auprès de l’Alliance atlantique.

Voilà dans quel « bain » Macron plonge à l’occasion du G7 sicilien. Peu engageant quand il s’agit de prendre les rênes d’une Europe encore convalescente avec une partenaire allemande bien disposée mais qui doit faire face à des élections internes en septembre – les sondages la donnent aisément victorieuse – et un partenaire italien qui n’est pas au meilleur de sa forme même à domicile. Sans compter la présence dans l’équipe et malgré elle d’une Theresa May dont le pays commence à acquitter la note d’un « Brexit » encore virtuel – 0,2 % de croissance au 1er trimestre en décrochage par rapport à la moyenne de la classe européenne. L’attentat meurtrier de Manchester et le relèvement du niveau sécuritaire n’arrangent pas les choses en prévision des élections générales du 8 juin. Il est vrai que de l’autre côté, Trump est affaibli par un nouveau revers judiciaire à propos de son décret anti-immigration condamné cette fois en appel ainsi que par la mise en cause de son gendre dans les relations troubles de son équipe avec les services de Poutine. Le dossier du climat devrait dans ces conditions rester au point mort tout comme celui sur la croissance des échanges mondiaux, en dépit de l’urgence de solutions pérennes sur ces deux questions. Ce qui fait d’ailleurs que l’opinion progressiste ne peut en aucun cas renvoyer dos à dos les deux « camps » – Europe et Amérique.

Macron fait face également au front interne qui s’est tendu avec les déboires de Richard Ferrand et en attendant les effets d’une énième prolongation de l’état d’urgence pour motif sécuritaire accompagnée d’une nouvelle loi antiterroriste. Ferrand a fourni un « job d’été » à un de ses enfants, le rémunérant au SMIC pendant 4 mois comme collaborateur parlementaire. Rien à voir avec la corruption d’un Fillon envoyant la droite au tapis mais plutôt avec les pratiques d’un Bruno Leroux, éphémère ministre de l’intérieur, débarqué à raison en toute fin du quinquennat précédent. D’autant qu’Il y a pire avec les révélations d’un montage immobilier juteux qui aurait permis au couple Ferrand de multiplier son investissement par 3 000 en six ans. Circonstances aggravantes, Ferrand œuvrait alors en tant que directeur des Mutuelles de Bretagne, secteur à but « non lucratif » représentatif de la bien mal nommée « économie sociale et solidaire ». L’opération n’aurait-elle pas un caractère « illégal », elle n’en est pas moins choquante et révoltante. Elle indique que si la vie politique a bien besoin d’être « moralisée », la vie économique n’en a pas moins besoin… et sans rapport avec le Code du travail. De quoi gâcher, par-delà les dénégations maladroites de Christophe Castaner, lui aussi ancien député socialiste, devenu ministre et porte-parole du nouveau gouvernement, la grande scène de Bayrou de retour au pouvoir sous le signe de la transparence, de la justice et de la morale publique. Pour le moins contre-productif à quelques encablures du scrutin des 11 et 18 juin, sur fond d’aspiration à tourner la page. Le retour gagnant de Paris avec Macron, c’est pas fait.


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