vendredi 5 mai 2017

Le « tournant » probable du 7 mai…

Macron en meeting à Nantes (photo © SIPA), Le Pen et Dupont-Aignan (photo © REUTERS).

Le Pen et le FN seront repoussés dimanche. Sans doute ! Il faut cependant s’arrêter sur la signification de l’évènement. D’abord parce que jamais dans un des pays clés de la planète, l’extrême-droite n’était apparue en situation de s’approcher d’aussi près du pouvoir à la faveur d’une consultation directe. Ensuite, parce que même défaite, elle n’en sera pas moins dangereuse parce que battue sans être encore marginalisée. Une victoire pour l’Europe, la quatrième du genre et peut-être la plus symbolique. Après l’Autriche, les Pays-Bas, la Finlande et maintenant la France. Des raisons de se réjouir mais en mesurant combien nous serons passés près du « gouffre » et en quoi la situation est loin, très loin d’être assainie. L’une des raisons de ce qui sera peut-être considéré demain comme une inversion de tendance réside dans le redressement de la situation économique européenne. Il n’est pas niable. Les derniers chiffres de l’Institut européen des statistiques concernant la croissance l’attestent. Un solide 0,5 % de croissance en moyenne sur le premier trimestre après 0,6 % au dernier trimestre 2016, c’est la preuve que l’économie refonctionne, crée des emplois et produit des richesses nouvelles, seraient-elles réparties fort inégalement. Le taux d’inflation se rapproche même des 2 % fixés comme « objectif de croisière » par la BCE. Sauf que deux des acteurs principaux de la scène économique européenne sont en panne, affichant l’un et l’autre un petit 0,3 %, quelques dixièmes qui font toute la différence. La Grande-Bretagne où les effets anticipés du « Brexit » se font déjà sentir avant même l’ouverture des négociations promettant au gouvernement May des élections législatives, le 8 juin prochain, plus incertaines qu’il ne l’envisageait. Pour la première fois depuis juin dernier, un sondage donne l’opposition au « Brexit » majoritaire – 45 contre 43 %. L’autre mauvaise élève, c’est la France et cela fait des années que ça dure avec un différentiel annuel d’environ 0,5 % par rapport à la moyenne de ses voisins. La preuve finale que la politique suivie depuis 2012, celle de l’offre à tous crins, n’est pas efficace comme d’ailleurs elle ne l’a jamais été nulle part. Injuste socialement et inefficace économiquement, elle fut pourtant la référence du trio Hollande, Valls, Macron. Monumentale erreur d’aiguillage qui a produit le chômage de masse et l’extension de la pauvreté que l’on connaît. La différence en la matière entre la France et ses partenaires devient abyssale, y compris par rapport à des pays moins bien lotis au départ comme l’Espagne – près de 438 500 chômeurs de moins en un an sur fond d’instabilité gouvernementale et avec la politique de droite de Rajoy. L’explication qui voudrait que la politique de l’offre en France n’ait pas produit les résultats escomptés en raison de la survivance d’amortisseurs sociaux contestables relève de la plus parfaite mauvaise foi car ces amortisseurs ont été souvent « remisés » au musée des acquis sociaux d’antan. Comme un pied de nez à l’histoire, El Khomry aura encore sévi aux tout derniers jours en agréant un accord concernant l’assurance chômage déséquilibré et injuste incluant une baisse de certaines allocations de remplacement. Macron fut l’inspirateur de cette politique sans l’assumer. Les références à Jaurès n’y changent rien.

Un contexte non pas de « casse sociale généralisée » que défendait Fillon, mais de « grignotage » permanent des garanties sociales se traduisant par un net déplacement du curseur de la répartition des richesses produites au profit du capital et au détriment du travail. Voilà ce qu’a vécu le pays tout au long du quinquennat de Hollande après celui de Sarkozy, qui avait davantage encore dégradé la situation sociale. Sur ce terreau, l’extrême-droite a prospéré, s’est renforcée comme jamais auparavant au moins depuis la guerre d’Algérie, voire depuis la Seconde Guerre mondiale. Le FN en aura été l’expression avec un noyau dur à sa tête acquis avec l’héritière aux fondamentaux du fascisme des années trente du siècle précédent, sur l’autarcie et la rupture avec l’euro et l’Europe en particulier. Beaucoup, commentateurs plus ou moins inspirés, téléspectateurs effarés, ont découvert lors du débat du 3 mai la violence haineuse de la candidate d’extrême-droite, s’interrogeant sur le pourquoi d’une « stratégie incompréhensible » à leurs yeux. C’est pourtant simple. Après avoir réalisé un score historique au premier tour, la direction du parti fasciste « capitalise ». Gouverner avec une majorité pour le faire n’était pas à sa portée dans des conditions « normales », celles que produisent généralement les consultations électorales démocratiques. Le déchaînement du 3 mai leur fera perdre sans doute quelques points mais galvanisera les tenants de la « fachosphère » et autres activistes déterminés du parti d’extrême-droite. Quelles que soient leurs guerres intestines, toujours annonciatrices, aux marches du pouvoir, d’une « nuit des longs couteaux », il en faudra bien davantage pour les désarmer et les mettre en accusation au-delà des tribunaux, aux yeux de l’écrasante majorité des Européens. C’est la raison pour laquelle la faute de l’abstention ou du vote blanc n’est en rien « anodine ». Délégitimer cette politique fasciste, chimiquement pure, qu’a déclinée Le Pen prétendant qu’elle serait l’expression d’une « colère folle » en bas est absolument essentiel. Il n’est pas encore trop tard pour la réduire davantage en votant massivement Macron sans la moindre hésitation, non pour le porter à un niveau qui lui autoriserait « tout » – c’est le contraire qui est vrai –, mais pour nous libérer de la menace fasciste. Le retour à une situation plus « classique » où l’extrême-droite est au ban de la société est en soi « libératrice » des énergies pour le mouvement ouvrier et ses composantes sociales ou politiques. C’est à bien des égards une condition nécessaire, serait-elle insuffisante, pour « penser » la recomposition indispensable et la mettre en œuvre à la chaleur d’une contestation sociale progressiste renaissante. Nous n’y sommes pas encore mais ce doit être l’objectif commun à gauche. Il passe par le score le plus bas possible, le 7 mai, pour le Pen et donc le score le plus élevé possible pour Macron, le plus sûr moyen en outre de l’obliger pour les jours d’après.

Dès lundi, l’on respirera mieux dans ce pays. Les cérémonies du 8 mai, parce que la dirigeante fasciste n’en sera pas, revêtiront un caractère plus lourd de sens cette année. L’Europe, le 8 mai 1945, se débarrassait du joug du nazisme et du fascisme, Paris s’engageant de manière concomitante dans une féroce répression coloniale en Algérie. L’histoire retiendra que la France s’est débarrassée d’une nouvelle menace fasciste un 7 mai 2017 ou du moins qu’elle a fait un pas décisif dans ce sens. Ensuite, il faudra confirmer avec les législatives, faire en sorte que les fascistes soient réduits à pas grand-chose sinon rien dans la future Assemblée. Un premier sondage métropolitain – sans les Dom, ni la Corse – pondéré de nombreux facteurs par définition incertains leur accorde entre 15 et 25 députés. C’est trop, bien trop bien sûr. Un impératif de clarté devra en effet s’imposer à tous ceux qui se revendiquent des libertés publiques et démocratiques, à commencer par les forces de gauche. Impossible de « finasser » en vue du second tour. Nous voterons dans chacune des 577 circonscriptions contre le candidat du FN s’il venait à être qualifié et ce quel que soit son adversaire. Bien sûr, le meilleur moyen d’échapper à ce choix par défaut serait qu’une poignée seulement de candidats d’extrême-droite se retrouve en pareille posture et c’est possible. En Marche ! obtiendrait entre 249 et 286 députés, la droite LR/UDI entre 200 et 210. La gauche est donnée en dessous de la barre des 50 députés, encore plus bas que le résultat de sinistre mémoire de 1993 – de 28 à 42 pour le PS, de 6 à 8 pour les Insoumis. Elle doit donc tous courants confondus, vite reprendre la main en amorçant sa reconstruction. Ce sera le cas si des candidatures unitaires émergent portant quelques exigences sociales et démocratiques qui nous unissent. Pour une politique de relance conforme à l’intérêt général et qui n’exonère pas le patronat du respect des normes sociales, environnementales et fiscales. Contre l’inversion de la « hiérarchie des normes » sociales qui ferait qu’un accord d’entreprise avec un syndicat maison majoritaire puisse déroger « par le bas » à la loi, à l’égalité, aux acquis sociaux en vigueur – revenus, durée du travail, conditions de travail… Pour l’obligation de transparence et de « moralisation » de la vie publique – pas plus d’un mandat à la fois, pas plus de deux mandats d’affilée, pas plus de 15 années cumulées d’exercice de mandats publics avec une rémunération n’excédant jamais plus de deux fois le salaire moyen. Pour l’avènement d’une sixième République parlementaire. Pour une Europe des solidarités et de l’efficacité par l’harmonisation par le haut des standards sociaux, juridiques et démocratiques avec l’élection d’un vrai Parlement de la zone euro. Pour une accélération de la transition énergétique protectrice du climat et partagée équitablement – objectifs et charges – entre les États membres de l’Union. Pour une politique de sécurité commune où la France consente à une meilleure répartition des responsabilités à la faveur d’un partage des coûts. Sur ces bases, des candidatures unitaires à gauche peuvent faire la différence avec le « flou », serait-il porté par des visages nouveaux d’En Marche ! et avec une droite emmenée par un Baroin adepte de la préférence nationale chère à Le Pen. C’est le choix le plus enviable parce que celui de la raison contre les rancœurs et les petits calculs perdants si l’on ne veut pas connaître cinq longues années de « traversée du désert ». La reconstruction est à ce prix.


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