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| Bulletin de vote Macron (photo © DL). |
Épreuve douloureuse, révélatrice et « clarificatrice », la séquence électorale française l’est à plus d’un titre. Douloureuse parce que pour la seconde fois en 15 ans, la PME Le Pen réussit à placer l’un des siens au second tour d’une élection présidentielle au suffrage universel direct, par ailleurs survivance antidémocratique et anachronique dans l’Union européenne où la règle qui prévaut est celle du régime parlementaire. Le score du premier tour en dit long sur la « contagion » du corps social français qui permet à l’héritière du FN d’engranger plus de trois millions de voix que son père en 2002. Cette contagion, on la mesure aussi dans l’attitude de ceux qui devraient se retrouver comme un seul homme ou comme une seule femme pour battre, endiguer, écraser la haine et les résurgences d’un fascisme rampant. Mélenchon se tait, annonce qu’il ne dira pas pour qui il votera et organise une consultation consternante parce que moyen grossier de se défiler. Sa responsabilité est écrasante parce que précisément il gâche l’espoir qu’il avait su lever, alimentant un trouble durable dans l’opinion, singulièrement à gauche. Martine Aubry comme la plupart des dirigeants socialistes « fait le job » mais avec une retenue dérangeante – elle n’appelle qu’à faire « barrage » sans faire directement voter « Macron » – tranchant avec son engagement très clair lors des élections régionales. Gérard Filoche et d’autres utilisent une rhétorique inutile indiquant qu’il faudra voter Macron en se pinçant le nez. Les organisations syndicales et leurs directions sont incapables d’offrir un front uni à la veille d’un triste 1er mai alors qu’elle l’avait fait 15 ans plus tôt. La CFDT, première centrale désormais, appelle à voter Macron tandis que la CGT se limite elle aussi à faire « barrage au FN » avec la FSU et Solidaire tandis que FO déraille en ne choisissant pas au nom d’une « prétendue indépendance ». Reflets d’une sombre réalité qui aurait permis – sondage Louis Harris pour la revue Liaisons sociales – au FN de « capter » 24 % des sympathisants FO, 15 % à la CGT, 14 % à la CFTC et à l’UNSA, 13 % à la CFE-CGC et à Solidaire, 9 % à la FSU et 7 % à la CFDT. Signe peut-être plus « pénible » encore, ces manifestations de jeunes lycées, seraient-elles très minoritaires et souvent à l’initiative du courant libertaire, qui n’hésitent pas à remettre au goût du jour le « ni, ni » jadis cher à Sarkozy quand celui-ci s’en départit.
Contraste avec une Europe qui a salué les résultats du premier tour, le fait que la candidate d’extrême-droite ne soit pas en tête et que les conditions de sa défaite soient réunies. Un journal autrichien filant la métaphore sportive a titré « 3 à 0 » après l’Autriche, les Pays-Bas et désormais la France, oubliant la Finlande au passage. Un sentiment général de soulagement partout. Les Européens votent massivement Macron, des organisations sociales et non gouvernementales aux dirigeants politiques, non pas par adhésion à un programme ou à une personnalité dont ils n’ont qu’une connaissance imparfaite, mais parce que c’est le « moyen », le seul disponible d’endiguer la marée noire. Ils ne veulent pas qu’aux quelque 7,7 millions de « salauds » ordinaires qui ont voté pour elle au premier tour s’en ajoutent quelques millions supplémentaires. On sait que les « hommes ordinaires » selon la formule de Primo Levi, les « Lucien Lacombe » peuvent être ce qu’il y a de pire dans l’exécution des crimes fascistes. Car personne ne peut ignorer le fait que la candidate d’extrême-droite et son bras droit Philippot n’ont fait que « ripoliner » le vieux projet autarcique des années trente du siècle dernier. Personne ne peut ignorer que le « remplaçant » de Le Pen à la tête du FN avant d’être à son tour « remplacé » était un négationniste qui a remis en cause l’existence même des chambres à gaz avec Le Pen père. Personne ne peut ignorer le détournement de quelque 5 millions de fonds publics par la phalange frontiste au Parlement de Strasbourg. Personne ne peut ignorer la finalité des menaces sur les libertés démocratiques qui réduiraient à bien peu de chose les droits fondamentaux de la personne humaine. Personne ne peut ignorer que l’entreprise de « dédiabolisation » n’était qu’affaire de com’ de circonstance. Le FN demeure une organisation fasciste. Le fascisme c’est la « destruction » quand il en a les moyens de toute opposition par les procédés les plus barbares, aurait-il un vernis « social » pour le faire accepter conjugué à la terreur. On n’a pas le droit de l’oublier en vue du 7 mai. D’autant que le phénomène de l’auto-aveuglement criminel est lui aussi bien connu. Il fut celui du PC allemand pariant en janvier 1933 sur le fait « qu’ils ne tiendraient pas trois mois » réservant ses coups à la social-démocratie reléguée au rang d’une étoile jumelle du fascisme. Il fut même partagé par nombre de grandes familles juives berlinoises vivant sur l’illusion qu’ils ne « pourraient pas » parfois même jusqu’à l’autodafé de 1935. Il n’est que temps que les Européens de ce doux pays de France se réveillent enfin comme les y invitent leurs voisins.
Une leçon de l’histoire que d’aucuns ignorent ou feignent d’ignorer parce que leur détestation du système capitaliste et des dégâts qui lui sont imputables avec la crise de 2008-2009 les aveuglent. La souffrance et la désespérance sociale peuvent et doivent être entendues mais pour les résorber, il ne suffira jamais de s’en faire l’écho en dénonçant le système sans lui opposer de vraies solutions. Les fascistes savent jouer de cette corde sensible. C’est même une de leurs marques de fabrique. Ils ne se sont pas appelés « nationaux socialistes » par hasard. Le Pen a monté son opération commando chez Whirlpool à cette seule fin. Un signe envoyé au noyau dur de ses soutiens qui savent eux le décrypter tandis que d’autres n’y ont vu que du feu. Macron dit vrai quand il affirme que l’État ne peut pas empêcher la fermeture et la relocalisation d’entreprises – dans ce cas sur le marché intérieur européen – ajoutant à juste titre que la puissance publique doit en revanche peser sur la qualité des plans sociaux d’entreprise. Il ne va pas et pour cause jusqu’à énoncer les moyens pratiques d’une telle intervention par l’adoption d’une réglementation contraignante déclinant le droit à un reclassement des salariés ayant perdu leur emploi. Il envisage en outre le recours aux ordonnances. Il n’est pas de gauche bien sûr et cela fait la différence. En décortiquant point par point son programme, il est cependant rigoureusement impossible et pour tout dire profondément malhonnête de tirer un trait d’égalité entre son projet, devrait-on le combattre et celui de Le Pen. Le pivot du programme de Macron, c’est un jeu « pervers » avec la hiérarchie des normes qui est constitutive de l’État de droit en ce qu’elle est censée empêcher la régression sociale. Macron a d’ailleurs modifié son projet à la marge en prévoyant désormais que dans les TPE où il n’y a pas de syndicat c’est l’accord de branche qui prévaudrait. Absolument insuffisant parce qu’en dehors de quelques grandes entreprises prêtes à jouer le jeu, partout ailleurs ce serait bien la régression qui s’imposerait comme la rêve le patronat. Non, l’ordre social doit rester du ressort du législateur au plan national et demain au plan européen et il doit être impossible d’y déroger. Le bilan calamiteux du quinquennat précédent a malheureusement obscurci les enjeux sur ce plan en rupture avec toute la tradition de la gauche en la matière.
Reste à contrer les arguments de circonstance d’apparence plus subtils mais qui ne sont pas moins dangereux pour justifier qu’on se défausse. Celui du « risque nul » parce qu’elle ne passera pas, serait-ce « probable ». C’est oublier que plus son score sera élevé le 7 mai, plus il sera difficile de la faire reculer ensuite, notamment lors des élections législatives où toutes les projections soulignent la multiplication probable de triangulaires, voire de quadrangulaires qui lui donnerait la possibilité de faire entrer au Parlement plusieurs dizaines de députés fascistes. Celui du « troisième tour social » qui voudrait que peu importe les élections, car « ça se jouera ailleurs », dans les luttes. Comme si le rapport des forces social qu’expriment des élections générales, serait-il déformé, était sans conséquence sur les possibilités d’engager des mobilisations dans de bonnes conditions. Celui qui voudrait que cette affaire de consigne de vote relève de la simple « tactique », là encore sans conséquence sérieuse pour mieux masquer la fracture béante qui partage les Insoumis. Point besoin pourtant d’être un militant aguerri pour comprendre que face à un candidat fasciste, parler de tactique n’est plus de mise comme en d’autres occasions. S’abstenir, voter blanc, ne pas voter Macron sont autant de choix politiquement et moralement impossibles et condamnables parce qu’ils consistent à se dérober contre le pire. Nul militant, nul responsable de gauche ne doit prendre la plus petite part de responsabilité dans ce qui serait un désastre si d’aventure ces arguments misérables pour justifier de l’indéfendable venaient à être repris au profit direct de Le Pen et des siens. Il y a en effet des moments dans l’histoire, des occasions où le droit à l’erreur n’existe pas. Celui qui nous occupe est de ceux-là. Ce serait un comble si Macron – et quoi qu’on en dise nous autres avec lui, femmes, hommes de gauche, démocrates, républicains… – venions non pas même à perdre cette élection mais à la gagner de justesse ouvrant la voie à une nouvelle progression du FN quitte à se retrouver demain dos au mur. Nous n’en avons pas le droit ni pour nous-mêmes, ni pour les générations futures. Le vote massif en faveur de Macron n’a pas d’alternative à gauche, pour l’Europe, les libertés, la démocratie et un jour le socialisme. Il passe par le bulletin Macron.

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