mardi 11 avril 2017

La quinzaine du doute… et des possibles

Panneaux électoraux (image © DR).

Au café du commerce militant comme dans les états-majors politiques et les rédactions, l’on a échafaudé de nombreux scénarios. Qui sera en tête, qui sera qualifié, qui peut l’emporter et que révèle cette course finale inédite au terme d’une campagne qui ne l’était pas moins ? Le taux d’abstention lui-même fait l’objet de supputations contradictoires alors que l’intérêt des électeurs ne semble jamais s’être démenti tout au long des dernières semaines, qu’il s’agisse du suivi des émissions politiques, de la visite des sites d’information ou encore de la participation aux réunions publiques. Se joue en effet dans cette quinzaine cruciale et les semaines qui suivront jusqu’à l’élection des députés, une part de l’avenir de ce pays et de l’Union européenne. Un dénouement, espéré ou redouté, où la crise des institutions est patente. Celle d’une cinquième République à bout de souffle assumant sa pérennité dans l’à-peu-près de travaux de « consolidation » pour éviter l’effondrement qui menace. Une part du bilan du quinquennat de Hollande tient à cette concordance avec l’usure des modes de domination anciens et leur mise en contradiction avec les aspirations à une démocratie renouvelée, fondée sur le contrôle continu du pouvoir par la population. Jamais jusqu’alors le recours à un processus constituant n’était apparu aussi nécessaire à défaut d’être devenu plus crédible quant à ses modalités. Tout simplement parce que la question européenne interfère ici directement avec de possibles lendemains qui ne déchanteraient pas. Problème d’échelle du marché des échanges, question de solidarité et d’identité démocratique du voisinage de « proximité », possibilité de peser davantage collectivement dans un monde devenu plus dangereux.

L’irruption de l’Europe non pas à côté mais au centre de la campagne est une grande première. Elle résulte du choc qu’a constitué le vote des Britanniques pour le « Brexit » qui a soudain fait prendre conscience des risques d’un quotidien incertain sans elle. Les Britanniques, s’ils devaient persister dans le séparatisme, « paieraient » davantage qu’ils ne le faisaient en étant membre de plein droit de l’ensemble communautaire pour maintenir le droit de commercer avantageusement avec l’Union. Les discriminations en tout genre et leur coût induit dont sont porteurs le repli sur le pré carré national et le rétablissement des frontières intérieures deviennent plus palpables. Le mirage d’une unité nationale retrouvée s’estompe devant la résurgence des questions identitaires qui lui étaient antérieures, de l’Écosse à l’Irlande en passant par le Pays de Galle. Autant d’incertitudes qui ont marqué les esprits à des degrés divers dans l’opinion des 27 autres États membres. On en trouvera la preuve dans le recul enregistré par l’extrême-droite et les populistes. Non bien sûr qu’ils aient disparu mais leur OPA devant les conduire au pouvoir, ici ou là, a partout échoué. En Autriche, aux Pays-Bas, en Finlande. Les élections municipales du week-end dernier ont ainsi vu le parti des « vrais Finlandais » perdre la moitié de son influence avec 8,8 % des suffrages contre 17,7 % aux dernières législatives. En Hongrie, Orban qui leur ressemble fait face à une nouvelle mobilisation de masse – 80 000 participants à Budapest – après celle pour le droit à l'avortement ou celle pour la liberté de la presse, cette fois pour la défense des Universités étrangères dont celle financée par Georges Soros.

Ce contexte européen où la poussée des extrémistes de droite est contenue devrait objectivement limiter les prétentions de la candidate du FN. Tout la donne qualifiée pour le second tour et pourtant, imperceptiblement, elle perd de sa superbe. La crise couve dans les rangs des grognards nostalgiques d’une France rance, pétainiste et collaborationniste. Au point où celle qui avait réussi tant bien que mal à masquer ses intentions et son véritable visage craque en dérapant sur l’histoire et l’identité démocratique de ce pays. Sa remise en cause du discours de Chirac en 1995 sur la responsabilité de la France dans la Rafle du Vel d’Hiv en 1942 résonne comme un aveu, comme une mise à jour de l’inconscient collectif des fascistes de toujours. La France, dit-elle, n’en serait en rien « responsable ». Le délit de « négationnisme » est constitué et s’ajoute à ceux de détournements de fonds publics. De père en fille, le FN n’a pas changé. Il reste dépendant des fondamentaux fascistes tant par son programme – l’autarcie, les discriminations en fonction des origines, un pouvoir antidémocratique… – que par ses références « culturelles ». Ce parti de la haine est à ce jour la plus importante des formations du genre dans l’Union européenne. Il est l’inspirateur non sans mal des collaborations croisées et du groupe néofasciste au Parlement de Strasbourg. Sa défaite au moins partielle serait un gage d’espoir pour tous les Européens, qu’elle intervienne le 7 mai prochain voire avant, dès le 23 avril dans les urnes. Tous les moyens pour y contribuer démocratiquement doivent être mis en œuvre au plan judiciaire, comme à celui des médias et au plan plus directement politique si d’aventure une situation analogue à celle de 2002 devait l’exiger.

Il n'y a pas que fascistes et antifascistes qui jouent « gros » dans cette élection. D’autres clivages s’y ajoutent, complexifiant la lecture qu’en font militants et éditorialistes, souvent en mal d’inspiration quand ils ignorent les tendances lourdes de la modification du paysage politique. La « stagnation » du candidat de droite n’est pas seulement due aux révélations sur son goût pour l’argent facilement « gagné », elle procède aussi d’une perte d’appétence pour l’austérité chère aux politiques de droite dans l’Union. Le sort « indigne » réservé aux Grecs n’y est pas étranger au moment où Lagarde et Merkel cherchent à sortir de l’impasse d’une dette mortifère. Fillon, c’est à bien des égards le continuateur des politiques de Schaüble et Dijsselblohen. S’il convainc un petit cinquième de l’électorat attaché aux « recettes » brutales, à l'instar de Gattaz, il se voit opposer par tous les autres les aspirations au mieux vivre, à la relance de la croissance et de la consommation. La droite française est minée par cette incapacité à dessiner autre chose qu’une plongée dans les eaux glacées du passé. Macron en proposant une alternance modérée dans la continuité de Hollande a réussi à « ringardiser » Fillon, le cantonnant aux couches traditionnelles de la droite catholique, provinciale et bien-pensante. De quoi provoquer pour les législatives une recomposition d’ampleur au détriment du parti dominant des droites sous la Ve République. Mélenchon porte une rupture avec cette logique austéritaire mais en limite la portée progressiste par un « patriotisme » cocardier et antieuropéen qui la rend illusoire. Hamon, mieux inspiré sur cette articulation indispensable entre le social, la vie et l’Europe n’a jamais réussi à se faire entendre, occupé qu’il était à parer les coups de ceux qui auraient dû le soutenir au lieu de l’entraver pour mieux le « débrancher ».

Et puis, il y a cet autre marqueur de l’identité européenne qui se cristallise à chaque nouvel attentat des Barbares de l’EI-Daesh et autres succursales du terrorisme islamiste. Après Paris, Berlin, Londres… Stockholm a été durement frappée et Oslo a failli l’être cette semaine. Au-delà de l’émotion légitime autour des victimes, c’est la force tranquille de la riposte que l’on retiendra. Une force collective sûre de ses valeurs démocratiques, confiante en son présent et en son avenir qui n’a nul besoin de gesticulations hasardeuses, d’appel à la déchéance de nationalité et de l’instauration d’un état d’urgence ou d’exception dont l’expérience française souligne la difficulté à s’en défaire. L’Europe, au-delà de l’euro et de ses institutions souvent bancales, c’est aussi cette capacité de résilience, de résistance, de solidarité où la société dans son ensemble fait corps contre la barbarie en restant majoritairement ouverte, chaleureuse, accueillante. Le meilleur moyen sans aucun doute de se tenir « debout » et de rester « humain » face à « la bête ». Après tout, l’Europe n’a-t-elle pas accueilli bien plus d’un million de réfugiés, avec la Suède et l’Allemagne au premier rang des régions exemplaires des 28. Cela n’implique aucun « pacifisme » surfait à la manière de celui prôné par Mélenchon et quelques autres qui voudraient que l’on ne résistât pas aux crimes d’Assad et de Poutine autrement que par l’incantation et l’appel à une improbable conférence de paix sans rapport de force préalable. Se défendre sereinement, ici comme ailleurs, sanctions à la clé, voire en mettant en œuvre sans trembler les moyens policiers et militaires quand c’est nécessaire, voilà qui constitue également un clivage signifiant dans cette campagne électorale. Autant d’éléments qui éclaireront les choix des électeurs en général et ceux des femmes et des hommes de gauche en particulier.

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