mardi 7 mars 2017

La décadence « tranquille »

Fillon dimanche 5 mars au Trocadéro (photo © Le Parisien).

Ce pays est malade. Un tiers des Français approuverait selon un sondage « les idées du FN ». L’étiage électoral de la candidate d’extrême-droite lui promettant de remporter le premier tour de l’élection présidentielle est fondé, sans surprise, sur un mouvement d’adhésion au fonds de commerce du parti néofasciste. On le savait depuis longtemps en dépit des discours complaisants qui voulaient que ce vote de la honte soit avant tout la résultante d’une souffrance sociale. Un recours au contexte qui rend compte sans expliquer mais qui désarme aussi remettant à une transformation sociale incertaine la solution du problème. Il faudrait donc vivre avec cette menace poisseuse qui colle à tous les pores de la société sans combattre autrement que mollement, sans exclure leur accession au pouvoir par la voie électorale. De quoi soulever l’indignation démocratique afin de conjurer la catastrophe et rebattre les cartes. Que sont les réflexes sociaux devenus dans cette tranquille décadence où l’on se congratule presque que rien ne se soit encore produit en roulant à tombeau ouvert vers la mort ?

Point d’affolement dans les sphères encore pensantes à défaut d’être agissantes de la République. C’est tout juste si François Hollande et Bernard Cazeneuve consentent à se fixer comme ultime tâche d’éviter l’impensable d’une passation des pouvoirs à l’héritière du clan Le Pen. Bilan d’un quinquennat sans doute mais signe surtout que l’aveuglement est partagé. Dans un geste de provocation involontaire dont il ne mesure pas la portée, Hollande réunit ses partenaires européens à Versailles, visite et photos en grande pompe dans la Galerie des glaces. Raccourci saisissant, ces gens-là se meuvent dans un état de demi-conscience où ils font encore semblant alors que l’incendie couve dans les profondeurs d’un édifice social qui court à sa perte. Il n’en va pas différemment des écuries présidentielles qui tournent à vide autour de leur poulain sans la moindre considération pour les risques démocratiques qu’encourt la société dans son ensemble. D’où cette impression de « drôle de campagne », de décadence tranquille où tout deviendrait possible sans que les signes du sursaut ne se manifestent, ici ou là.

À droite, la comédie du compagnonnage entre des hommes et des lignes que tout oppose n’en finit pas. Lâché par les élus de son camp, Fillon tient le choc au point de réduire ses contempteurs à une piteuse retraite, serait-elle provisoire et prétendument « unanime ». Un adoubement qui s’est fait à coups de rassemblement autour d’un secteur encar, bien mis et solidement attaché à ses convictions avec l’âge. Ils n’en démordront pas, foi de croyant, leur champion est en route vers les plus hautes destinées. Et si ce n’était pas « lui »… (après une hésitation)… ce serait « elle » car le virus de droite à ce niveau d’atteinte provoque une rage maîtrisée et une « haine » contenue qui pour ne pas s’exprimer comme celles des électeurs de Le Pen n’en sont pas moins virulentes. Fillon sera celui des leaders de droite, celui des héritiers, qui aura assumé la logique populiste dirigée contre les corps intermédiaires, les élus déserteurs, les juges complices du pouvoir, la presse vendue à la gauche. La porosité entre les uns et les autres n’est guère contestable même si les projets politiques sont contradictoires. Mais de ceux-ci qui s’en soucie quand les tenants d’une autre ligne à droite s’effacent ou se rendent ?

À gauche, ils sont de plus en plus nombreux à faire entendre leur différence pour ne pas avoir, du moins le croient-ils, à assumer la moindre responsabilité dans une défaite programmée. Les candidatures de Hamon et de Mélenchon, si elles devaient aller jusqu’au bout, condamneraient la gauche à figurer comme force d’appoint au second tour. Les orientations contradictoires sur l’Europe en particulier ne facilitent pas, c’est un fait, si ce n’est un rapprochement du moins un désistement pour le mieux placé, serait-il sous condition. C’est pourtant souhaitable, indispensable même au profit d’une coalition des gauches sans préalable autre que le respect des différences et de la démocratie. Sinon, ce sera la défaite probablement sans appel d’abord à la présidentielle et dans la foulée aux législatives. Et encore heureux si nombre d’électeurs de Hamon et de Mélenchon, faute de pouvoir peser à gauche, ne s’en vont pas jouer l’appoint à Macron dès le premier tour pour qualifier celui qui « serait le mieux placé pour battre l’extrême-droite ». Comme s’il était devenu « naturel » de choisir le moins pire et quitte à le faire en s’y résignant dès le départ.      

Foutue campagne où la clarté et la volonté politique ne sont pas au rendez-vous. Il n’est pourtant pas si difficile de défendre une autre issue en misant sur une VIe République portée par un processus constituant permettant d’en finir avec la République de l’État fort qui ne l’est plus mais pourrait le redevenir. Une République parlementaire où la culture du chef, du caudillo, du monarque, du sauveur suprême, serait enfin abolie. Une République parlementaire où le pouvoir exécutif serait responsable devant l’Assemblée et les députés devant leurs électeurs. Une République qui prônerait en pratique l’égalité et les solidarités jusque dans l’ensemble européen où elle proposerait de se fondre avec comme seule garantie que les autres peuples contractants en fassent de même. Une République où les sombres errements du passé, dont ceux de la campagne électorale de 2017, seraient assumés pour ce qu’ils sont, une formidable régression démocratique, une décadence tranquille qui porte en elle la « catastrophe » comme la nuée a toujours porté l’orage. Alors, faisons-le !


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