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| De Gaulle en 1958 (photo © AFP), Fillon (photo © AFP), Juppé (photo © 20minutes), Mélenchon (photo © AFP), Macron (photo © AFP), Le Pen (photo © Anadolu Agency), Junker (photo © Reuters). |
La crise politique qui s’est nouée depuis des jours, des mois, des années ne peut pas connaître un épilogue « ordinaire ». C’est tout un édifice institutionnel, celui de la Ve République, qui se meurt dans les soubresauts de la campagne électorale. Née à Alger dans les drames d’une guerre coloniale, la République fondée par De Gaulle et ses hommes de main a tant bien que mal résisté à l’usure du temps pendant presque six décennies. Cent fois ripolinée, contrainte d’évoluer par la révolte de la jeunesse et des salariés en 1968, intégrée dans un ensemble européen qui l’a poussée à une plus grande « normalité » démocratique, elle a probablement vécu comme « exception ». Il faut le souhaiter tant l’avènement d’un régime parlementaire en France conditionne la construction européenne en général et son affirmation fédérale en particulier. L’ironie de l’histoire veut que ce soit un ancien Premier ministre, gaulliste revendiqué, qui lui porte le coup de grâce. La « rencontre » chère aux gaullistes a eu lieu entre un homme et une fraction du « peuple » radicalisée à droite. De la même manière, une autre rencontre du même type s’est produite dans l’ombre entre une femme et une autre fraction de ce même « peuple », à l’extrême-droite cette fois. Les additionnerait-on qu’ils ne feraient pas ensemble une majorité et c’est heureux. Rien de tel qui s’apparente à une logique « populiste » n’est heureusement intervenu à gauche. De Mitterrand à Hollande, en passant par Jospin, l’occupation des lieux de pouvoir de la Ve s’est faite sur fond de procès permanent en « illégitimité » quand bien même ceux-ci ont tout fait pour se couler dans le moule.
Fillon convaincu de corruption aux yeux d’une large majorité de ses concitoyens – trois sur quatre – s’accroche à sa désignation par la primaire de la droite et du centre. Lâché par ceux qui refusent un suicide collectif, il prétend « résister » jusqu’au bout à l’adversité, aux élus inconstants, au nom d’un seul et unique objectif, « sauver sa peau » de privilégié par la fonction, en échappant à la Justice, rêvant d’une élection qui le rendrait « irresponsable » juridiquement pendant cinq ans. Caractéristique d’une République hors de tout vrai contrôle démocratique qui constitue une exception à la règle qui prévaut ailleurs. Dans d'autres pays en Europe, le cas Fillon aurait donné lieu à une démission volontaire ou forcée en l’espace de quelques jours. Pas en France où le forcené peut « tenir » du moins avant qu’un plan B ne se mette en place. Il se dessine avec le porteur d’une autre ligne à droite, davantage inscrite dans la continuité d’une gouvernance prétendument consensuelle. Qui plus est la doublure forcée a elle aussi connu les affaires, les poursuites judiciaires et la condamnation pour des faits avérés de corruption. Que l’on mesure ce que signifient les propos du dernier carré autour de Fillon comme ceux de cette députée qui affirme que le travail d’un collaborateur parlementaire peut consister à « tricoter » si l’élu le veut… Et puis voilà que l’on organise au Trocadéro sur le Parvis des Droits de l’homme, une manifestation de soutien à Fillon, de fait contre les juges. La marque du dérapage final, celle du mépris pour les droits et libertés, pour la démocratie.
Quels que soient les péripéties et rebondissements à venir, la nécessité de rompre avec ces us et coutumes d’un autre temps est inscrite dans les faits. Une VIe République fondée sur un processus constituant réellement démocratique n’est pas seulement nécessaire sur le plan des principes, elle est la seule solution pour sortir d’un enfermement, d’un huis clos national où la « bête » trouve des raisons de prospérer chez ceux qui sont revenus de tout, qui n’espèrent plus rien, qui ne croient plus en rien et sont prêts à tout sous les auspices d’un régime autoritaire. C’est bien cela qui se joue derrière les faux-semblants, les postures et les impostures. Nul n’a le droit de faire mine de l’ignorer. Ce climat délétère peut conduire au pire, comme peut-être au meilleur à la condition que le sursaut ait lieu, qu’une large majorité ne se laisse pas abuser par la transgression des mots et s’oriente vers une autre logique de réforme démocratique radicale. Une réforme porteuse de sens et de transformation sociale parce que l’égalité et les solidarités en seraient les fondements, parce que la perspective d’une Europe fédérale viendrait garantir l’efficacité de court terme du processus et sa pérennité de long terme. L’heure n’est plus aux demi-mesures, aux à-peu-près incertains, mais à une réorientation en profondeur, à l’affirmation d’un projet à vocation « majoritaire » parce que susceptible de convaincre et de mobiliser. Celui-ci incombe comme souvent dans l’histoire de ce pays à la gauche, serait-elle amenée à revisiter ses propres bases pour être à la hauteur du défi.
Pour indispensable que soit le diagnostic, les choix de la thérapie n’ont en effet rien d’évident. La gauche est divisée mais aussi peu sûre de ses propositions les plus emblématiques. C’est particulièrement vrai de la dimension européenne que Mélenchon récuse et que Hamon porte honorablement mais en dérapant sur la dette souveraine française qu’il prétend « restructurer » comme l’on doit le faire avec la dette grecque. Non dans une perspective de long, très long terme, où le système se débarrassera un jour du fardeau bien sûr mais dans un temps prévisible où cela accentuerait tous les déséquilibres avec un service – quelque 42 milliards en 2016 pour les intérêts et la gestion – multiplié par deux, trois ou davantage… Le plus sûr moyen sans le vouloir d’exploser l’attelage déjà brinquebalant de l’UE. Il y a mieux à faire. Faute de s’y résoudre, on laisse le champ libre au programme attrape-tout de Macron, qui engrange aussi bien à droite qu’à gauche avec un menu déclinant moult propositions sans jamais en dévoiler les ingrédients ni même le temps d’attente – l’essentiel au début du quinquennat dit-il dans une pirouette. L’homme du centre introuvable est pressé comme si le « plan social » qu’il envisage pouvait être administré sans délais ni négociations. Fougue du jeune repreneur qui ne s’embarrasse pas trop des contraintes légitimes du partage démocratique du projet et de son avancement. Son souci c’est de remettre l’entreprise France sur la voie de la « profitabilité » sans la moindre garantie sociale ni démocratique. C’est bien pourquoi Macron n’est jamais de gauche, piocherait-il formellement dans les recettes passées de celle-ci. L’héritier du quinquennat est plus que jamais hors-sol.
Pendant les crises, Junker, en roue libre, évoque dans un livre blanc pour le prochain Conseil l’avenir de l’Union. Il paraît d’abord acter le caractère sans retour du « Brexit ». Funeste contresens car le droit à revenir sur un choix « idiot » doit être garanti aux Britanniques. Le Président de la Commission n’ouvre d’ailleurs aucune perspective sérieuse à ceux qui relevant du Royaume-Uni n’entendent pas se soumettre à une orientation qu’ils ont combattue, de l’Écosse à l’Irlande. Il préconise une défense de l’unité à 27, figée dans ses incohérences accompagnée d’un simple mouvement des compétences vers le centre bruxellois pour les unes et en sens inverse au profit des gouvernements nationaux pour les autres. En tout cas, il ne retient à juste titre ni l’hypothèse d’une nouvelle fondation à quelques-uns, ni celle d’une Europe à plusieurs vitesses. Qui peut penser que cette gestion sans réel projet peut sauver un ensemble soumis à de fortes pressions centrifuges ? Là encore, le changement d’époque qui appelle de nouveaux paradigmes n’est pas pris en compte autrement que formellement. Certains peuvent être tentés dans ces conditions de renoncer devant l’ampleur et la complexité de la tâche. Ce serait s’incliner devant la décomposition, l’atomisation, la déconnexion. Il faut au contraire penser l’impossible de manière réaliste et s’armer du désir de changer le cours des choses, ici comme ailleurs, quand l’hypothèse d’y parvenir n’est pas forcément la plus probable. Le seul moyen d’être « utile » pour reconstruire quand tout paraît menacé d’effondrement.

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