mardi 28 mars 2017

Deux mondes face à face

Manifestation anticorruption place Pouchkine, à Moscou, dimanche 26 mars (photo © DS/TASS).

Davantage qu’une vision d’un futur incertain, une réalité, celle de deux mondes opposés qui s’affrontent pour la planète. Il y a d’abord le vieux monde en décomposition du veau d’or marchand qui craque sous les scandales à répétition. La corruption n’en est que le symptôme le plus criant. On voudrait nous faire croire qu’il s’agit là de l’expression des « faiblesses de la nature humaine ». Foutaise, tout indique en effet que le caractère systémique de la chose a à voir avec l’organisation de la société, son « modèle » économique, ses inégalités, ses modes de reproduction. Les banques auraient ainsi réalisé le quart de leurs bénéfices de l’année passée dans les paradis fiscaux en dépit d’un contrôle accru et de l’obligation qui leur est désormais faite de rendre compte de leurs opérations dans chaque pays. Comble de l’absurdité du « système », elles démontrent que l’on peut engranger des millions sans même employer un seul salarié sur place. Car, si la régulation progresse, elle rencontre de fortes, voire très fortes « oppositions » des détenteurs du pouvoir économique et politique. Face à cette injustice au visage anonyme et inhumain se dresse non pas un projet collectif mais une révolte confuse des populations. Retour en force de la bonne vieille lutte des classes que certains disaient « remisée » à un lointain passé de l’humanité.

Le système se transforme en effet, se mue en un « monstre froid » qui suscite la peur chez ceux qui, faute d’accompagnement, se sentent « dépassés », condamnés, voués à une exclusion de tout et à une forme de déchéance sociale accélérée. Il n’y a pas besoin d’aller bien loin pour en mesurer les effets. La situation en Guyane, derrière la façade du centre spatial de Kourou, en est la plus parfaite illustration du moment. Voilà un territoire qui porte les « stigmates » de l’incapacité des pouvoirs publics à le gérer non pas même de manière exemplaire mais au moins de façon normale. Tout y est atypique, l’école – un quart de bacheliers –, la santé avec bien moins de médecins qu’ailleurs, la criminalité sans commune mesure avec d’autres régions. Tout cela et bien d’autres discriminations pour une population de seulement 250 000 habitants. Et l’on y ajoute le « mépris » en y dépêchant une délégation interministérielle de hauts fonctionnaires fins connaisseurs d’un territoire où ils n’ont rien fait précisément pour le sortir du sous-développement. Sans compter la promesse de Hollande d’un pacte d’avenir dont la perspective lui fut jetée en pâture il y a quatre ans et abandonnée en pratique par la suite. Alors, oui, la révolte est fondée, légitime, sous réserve qu’elle ne s’exprime pas au travers de cette bande de tontons Macoute, cagoulés et hors de tout contrôle démocratique, constituée par un « collectif des 500 frères » dont l’idéologie sécuritaire s’en prend d’abord aux « étrangers ».

Un système capitaliste libéral en tension permanente même si les crises « chaudes » qui le secouent sont plus conjoncturelles et ne débouchent pas sur autre chose que sa perpétuation sous d’autres formes. La mondialisation des échanges, l’unification régionale comme en Europe, avec leurs bons et mauvais côtés, suscitent colère et refus parce qu’elles sont d’abord abandon apparent de ce qui prévalait. La crispation sur de prétendues souverainetés nationales le démontre suffisamment. Ce n’est pas nouveau. L’histoire nous enseigne que la construction des unités nationales, progressistes alors, se heurta aux mêmes types d’oppositions passéistes. La phase de mondialisation du début du XXe siècle n’accoucha que dans la douleur avec la Première Guerre mondiale armant à son tour l’engrenage fatal pour la Seconde au travers de sa liquidation à Versailles et de la Crise de 1929. L’immense élan suscité par l’Octobre rouge fut lui-même impuissant à renverser le cours des choses, payant du prix de la trahison et de la dégénérescence sa défaite. L’histoire certes ne se répète pas mécaniquement, mais faute de faire « table rase du passé », mieux vaut en tirer les leçons et s’armer du désir de ne pas répéter les mêmes erreurs face aux nationalismes. Les combattre toujours parce que c’est nécessaire, ne les chevaucher jamais parce que c’est contre-productif, les vouer à la disparition parce que c’est juste.

Ceux-ci sont multiformes sans aucun doute mais ils expriment dans le monde d’aujourd’hui la réaction, la tentation du repli sur soi, la haine de l’autre, celle de l’étranger ou du
« métèque ». Un nationalisme nourrissant les pouvoirs les plus brutaux et dictatoriaux qui ne renoncent à rien de leurs privilèges sans y être contraints. Il en va ainsi du Tsar du Kremlin et de son double, Poutine et Medvedev, qui pour ne rien perdre, répriment durement, arrêtant des milliers de manifestants réunis à l’appel d’Alexeï Navalny contre la corruption dans une centaine de localités – 7 000 à Moscou, 4 000 à Saint-Pétersbourg. C’est auprès de ce pouvoir honni que Le Pen est allée chercher une « reconnaissance » et sans doute quelques moyens financiers. C’est en faveur de ce pouvoir qui n’a jamais rien respecté des règles de droit internationales, en annexant la Crimée et en s’attaquant à l’intégrité de l’Ukraine, que Fillon mais aussi Mélenchon sont prêts à lever les sanctions que ses crimes lui valent, ouvrant bien imprudemment la voie à une remise en cause des frontières. Adepte de la même forme de « gouvernance » pour l’une, « Munichois » par calcul pour les deux autres, trois des principaux candidats à l’élection présidentielle se discréditent. Et ce qui vaut au nord de l’Europe vaut sous d’autres formes aux États-Unis, Trump serait-il pour l’instant entravé par la résilience de la société américaine. En Inde également, le pouvoir de Narendra Modi, sorti vainqueur des élections régionales, renforce son emprise sur la société à la faveur de son alliance avec les extrémistes religieux hindous, nationalistes et xénophobes.

Quant à l’Europe, elle est à bien des égards un des éléments de la solution. D’abord parce qu’en dépit de son unité chahutée, elle résiste non sans difficultés comme la digue aux vents contraires. Les manifestations de Rome où l’on célébrait les soixante ans du traité portant le nom de la capitale italienne ont été ambivalentes. Sans projet véritable et avec un compagnonnage douteux avec la papauté du côté des officiels. Avec toute la palette des perspectives contradictoires – pas moins de cinq cortèges – du côté de la rue, avec une dominante largement pro Europe, contre les murs et les frontières. Et puis, il y a Londres où quelque 80 000 citoyens britanniques ont dit leur attachement à l’Union et leur refus du « Brexit », à la veille du recours par le gouvernement May à l’article 50 enclenchant les négociations de la rupture. Parallèlement, on votait en Sarre où la CDU de Merkel l’a largement emporté sur une gauche qui pouvait espérer gouverner le Land avec une coalition 2R – SPD et Die Linke. Échec sans doute, mais sans que l’extrême-droite n’ait pu s’inviter au raout électoral. Les élections françaises sont dans ce contexte et avant les élections générales en Allemagne en septembre, l’élément clé d’un possible basculement. Il faut tout faire pour que, comme en Autriche, comme aux Pays-Bas, il n’en soit rien et que les antieuropéens, populistes, nationalistes et autres fascistes soient contenus avant d’être « désarmés ». Le meilleur moyen d’y combattre les conséquences des dérèglements sociaux provoqués par le système en construisant une nouvelle perspective de libération. 



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