vendredi 27 janvier 2017

Le grand retour des vraies questions

Les époux Fillon (photo © AFP), Hamon et Valls (photo © AFP), Schulz et Merkel (photo © Reuters),
Poutine et Trump (photomotage © AFP).

C’était devenu inévitable et nécessaire depuis la grande crise 2007-2008 et suivantes qui a tant « dérégulé » les conditions générales de la production, ici et ailleurs. Sur le front des rémunérations au point où les revenus du travail ont été « déclassés » au profit de ceux de la rente et du patrimoine. En matière de conditions de travail où deux salariés français sur trois estiment qu’elles se sont dégradées, « fortement » même pour un quart de ceux-ci, sous le quinquennat de François Hollande – sondage BVA. Le chômage de masse, la poussée de la pauvreté – neuf millions d’adultes et d’enfants ! – comme celle non moins criante des inégalités en témoignent. L’emploi lui-même a changé de « nature » avec ces CDD qui se sont généralisés pour atteindre en France un record absolu de 4 millions en 2016 selon l’UNEDIC – près de 90 % des embauches – un sur cinq seulement débouchant sur un CDI tandis que près de 70 % de ces CDD, très courts et occupés en majorité par des femmes, étaient le fait de « réembauches » par le même employeur selon France stratégie – organisme rattaché à Matignon. Difficile de considérer dans ces conditions les politiques publiques dont la loi travail comme un facteur de progrès, au nom d’une plus grande « souplesse » dans l’organisation productive et d’une plus grande « fluidité » dans les relations sociales, comme le prétendaient en chœur Hollande, Valls, Macron et leurs soutiens politiques et syndicaux, avant tout la CFDT de Laurent Berger. La preuve par les faits d’un quinquennat oublieux de l’essentiel. À l’inverse, ceux qui se sont emparés de ces questions pour donner un débouché politique à la mobilisation sociale contre la loi travail, imposée faute de majorité par le recours à un 49.3 particulièrement impopulaire, sont gagnants dans l’opinion à gauche et au-delà sans doute. Hamon a ainsi dominé la primaire de la Belle alliance contre Valls, l’un des principaux responsables de cette « casse » sociale qui se cache derrière un discours prétendument « réaliste » pour satisfaire des attentes qui sont celles d’une minorité contre l’intérêt général de la majorité sociale. Réalité d’une lutte des classes qui pour ne pas être revendiquée n’en est pas moins très prégnante dans la société française comme dans d’autres en Europe. La sortie de scène contrainte de Hollande puis celle probable de Valls sous les huées des électeurs sans doute plus mobilisés entre les deux tours est un commencement prometteur dans un processus de reconstruction d’une perspective de gauche en vue des élections du printemps. Elle n’épuise pas pour autant la question comme Hamon en convient parce que dès lundi en effet il faudra s’atteler à créer les conditions d’un rassemblement de toutes les gauches afin de battre la droite extrême de Fillon et l’extrême-droite de Le Pen à partir des vraies questions pour une « législature de progrès » que sont les questions sociale, démocratique et écologique. La pollution, la santé, la transition énergétique, le climat… à l’heure où l’association Negawatt fait sensation avec un projet 100 % renouvelable à l’horizon 2050. De quoi alimenter débats et controverses dans une dynamique de transformation sociale et environnementale capable de s’attaquer à une fiscalité injuste et à la répartition discriminatoire des richesses tout autant qu’à la définition d’une nouvelle politique de Défense européenne rompant avec la logique de la dissuasion nucléaire nationale.

Fillon, lui, est doublement dans la tourmente en raison de pratiques pour le moins discutables, seraient-elles légales, et peut-être délictueuses – emploi fictif, détournement de fonds publics… –, mais aussi parce que sa large victoire à la primaire des droites voit sa représentativité interrogée par une étude de Terra Nova. Le think tank prouve, chiffres à l’appui, que le maillage électoral par les choix d’implantation des bureaux de vote était tellement déformé – surreprésentation des communes et couches les plus favorisées – que la droite s’est enfermée elle-même dans « un bocal sociologique » non représentatif de la société. Quant aux pratiques de « père la vertu » embauchant épouse et enfants pour « des missions », comme il le reconnaît, cela est décapant d’autant que les rémunérations correspondantes sont pour le moins
« étonnantes » pour un collaborateur qui plus est de l'ombre profonde. Non, Libération a trouvé le juste mot pour qualifier les « explications » du candidat des droites, « vérité alternative » comme l’on dit sous Trump à Washington. Reste donc à la justice à passer comme elle s’est mise à le faire plus systématiquement et plus rapidement avec le parquet général financier. Cahuzac, Giacobbi, Guéant l’ont éprouvé en étant condamnés à de la prison ferme. Au suivant, car cela ne peut qu’assainir l’atmosphère, une mesure réglementaire de réorganisation des Assemblées parlementaires s’imposant par ailleurs sur le modèle de ce qui prévaut au Parlement européen – interdiction d’embaucher des proches et collaborateurs dépendants de l’autorité publique. C’est au nom de ce contrôle démocratique que les Le Pen – père et fille – ainsi que le FN sont poursuivis par le Parlement de Strasbourg. L’assainissement est indispensable et il est heureux que les finalistes de la primaire socialiste se soient accordés sur ce point. Il n’y a pas de démocratie vivante sans transparence sur le train de vie des élus et leurs « accommodements » en tout genre. Mais cela renvoie aussi à une « culture » ambiante qui fait qu’en Europe, il en va différemment selon les États, ce que confirme le classement de l’ONG Transparency international. Tandis que les pays d’Europe du nord se classent en moyenne parmi les pays les moins corrompus – Danemark premier, Finlande troisième… –, la France occupe comme l’an dernier la 23e place voyant même sa note baissée… en dépit des dispositions prises pour endiguer la corruption publique ou privée dans les entreprises. L’affaire est d’autant plus sérieuse et urgente à traiter que Transparency démontre les liens étroits du couple corruption et populisme qui se nourrissent réciproquement, bien sûr. La gestion exemplaire, sans concession aux contrevenants adeptes de la corruption à plus ou moins grande échelle, devrait être un impératif éthique et politique de la prochaine législature, rentable en outre au plan économique.

Nous vivons en effet dans un monde en perpétuelle et rapide mutation où les vents mauvais soufflent parfois sur la planète obligeant les uns et les autres à faire front. C’est le cas avec les provocations en chaîne d’un Président américain prêt à tout et à n’importe quoi pour satisfaire son électorat. La crise sur l’immigration avec le Mexique et avec la plupart des grandes cités américaines concerne toute la planète et l’Europe au premier chef. La riposte est indispensable aux côtés du Mexique, des maires et gouvernements étasuniens qui se battent outre-Atlantique pour les droits humains. L’abandon à leur triste sort et le rejet de millions de migrants réfugiés ne saurait être davantage toléré sans que la communauté internationale dont l’UE n’adopte des sanctions contre les intérêts de la famille Trump et ses proches comme on l’a fait avec Poutine annexant illégalement la Crimée et une partie de l’Ukraine. Le même Poutine qui « libère » la violence dans les cercles familiaux avec la bénédiction de l’Église dans un pays où la pauvreté – perte de 9 % du revenu des ménages les deux dernières années –, l’alcoolisme et l’oppression séculaire font déjà des ravages pires qu’ailleurs. Il est vrai que les sénateurs de droite en France, serait-ce sans comparaison possible, ont obtenu la censure par le Conseil constitutionnel de l’interdiction symbolique des violences – la « fessée » – faites aux enfants. Vigilance et mobilisation pour les droits humains et contre toutes les régressions sont plus que jamais à l’ordre du jour. Dans un autre registre et sur un mode plus réjouissant, la question sociale fait aussi son retour outre-Rhin avec la désignation de Martin Schulz comme candidat du SPD à la Chancellerie lors des élections de septembre prochain. L’homme est relativement populaire pour ne pas avoir directement participé à la grande coalition étant à Bruxelles et Strasbourg où il présidait le Parlement européen. Un sondage fiction fondé sur une élection directe à la française le donne à égalité avec Angela Merkel, ce qui est très loin d’être le cas des intentions de vote en faveur du SPD. Son entrée en campagne avec une interview à Die Zeit lui fait vouloir en finir avec une politique qui « mise trop sur l’épargne et pas assez sur les impôts des plus riches et sur les investissements dans le social et les infrastructures ». Bon début à confirmer avec quelques précisions chiffrées face à Schaüble. Sans compter la question des alliances où la coalition R2G – rouge rouge verte (SPD - Die Linke - Verts) – par opposition à la coalition CDU/CSU - SPD commence à faire son chemin dans les têtes sans atteindre la direction sociale-démocrate au plan fédéral ni même la direction des Verts dont certains se verraient bien faire « l’appoint » pour Merkel en lieu et place du SPD… Pour mémoire en 2013, si une telle coalition théorique avait vu le jour, elle aurait été majoritaire. Elle se conjugue déjà dans plusieurs Lands ou Ville-État. Ce sont là aussi les vraies questions qui émergent lentement de la confusion ambiante. Aux Européens de s’en saisir pour en faire un instrument de reconquête démocratique et d’émancipation.

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