vendredi 9 décembre 2016

Non, rien n’est joué

Jérôme Cahuzac (photo © Philippe Lopez/AFP),  Contrôle de la circulation alternée (photo © Jacques Demarthon/AFP)
À cinq mois désormais de l’échéance, rien n’est joué. En premier lieu parce que la mise en scène des joutes partisanes des primaires ne recouvre que partiellement les enjeux de terrain des lendemains d’élection. On le vérifie avec le candidat de droite, Fillon est solidement installé par les sondages et les médias dans le statut de grand favori mais toutes ses propositions se heurtent à un rejet massif de l’opinion. Il y a une marge en effet entre la volonté d’un électorat radicalisé d’en découdre à l’image de son champion et les attentes de la majorité des électeurs. La réduction des dépenses de santé n’est ainsi approuvée que par moins de 10 % des Français. Pour l’éducation, la sécurité, la justice, Fillon recueille moins de 20 % d’approbation. Sa proposition emblématique de réduire de 500 000 les postes dans la fonction publique est rejetée par près de 60 % des électeurs - sondage Elabe pour Les Échos, l’Institut Montaigne et Radio classique. Si bien que serait-il élu, Fillon serait bien en peine d’appliquer le programme pour lequel il prétendrait l’avoir été. Une preuve supplémentaire de la perversité de ce processus de primaires qui, tout en assurant une dynamique quand il fait recette, déforme la réalité, les rapports de forces, la légitimité des politiques à mettre en oeuvre. Les partis ont une exigence de responsabilité gouvernementale, ce n’est pas le cas de ceux qui s’expriment même massivement à leur invitation. Ils restent toujours minoritaires, on l’oublie trop souvent. Si bien que le vieil adage selon lequel il s’agirait de dire ce que l’on fera et de faire ce que l’on a dit quand on est élu se retourne comme un gant creusant davantage le fossé entre citoyens et élus. Ce n’est pas nouveau mais il est utile en ces circonstances de le rappeler. Le programme qui a le plus de chances de se concrétiser dans la sphère publique est celui qui correspond aux besoins, aux attentes majoritaires des populations, pas celui qui est fait de surenchères aussi démagogiques qu’inapplicables. À ce titre, même bien élu par la primaire de la droite et du centre, Fillon n’a pas gagné car il devrait se heurter à une majorité de citoyens que son programme choque et inquiète.

Du côté de l’extrême-droite, c’est encore plus net. Les harangues haineuses n’ont jamais fait un programme. Consciente de la chose, Le Pen et les siens ont fait le choix de masquer leur fonds de commerce, de se « normaliser » autant que faire se peut pour eux et de « dédiaboliser » leur petite entreprise. Au point que la candidate s’est tue pendant plusieurs mois pour ne pas susciter de nouvelles polémiques. Elle pensait sans doute que le temps travaillait pour elle. Sauf qu’à ce petit jeu, elle prenait un tout autre risque, celui d’ouvrir un créneau à la concurrence issue du sérail. La petite fille a ainsi tenté d’ébranler l’autorité de la fille d’autant plus facilement  qu’elle n’avait pas, elle, de contrainte électorale. La question de l’avortement et de son remboursement a fait l’objet d’une sourde bataille obligeant celle qui est candidate à sortir de sa réserve, à recadrer sèchement sa nièce sur un terrain où les frontières avec Fillon sont par ailleurs poreuses. Cela n’a d’évidence pas suffi pour calmer les ardeurs en interne et du coup il leur a fallu trouver une grosse ficelle pour reprendre les choses en main à un moment où les sondages soulignent une stagnation si ce n’est un tassement des intentions de vote en faveur de Le Pen. Quoi de mieux que l’immigration et spécialement les enfants d’immigrés pour se refaire une santé à l’extrême-droite. Au passage, on notera que leur proposition signe l’aveu qu’il est totalement hors de portée d’expulser massivement les immigrés en situation irrégulière. S’en prendre donc à la gratuité de l’école publique, la rendre payante pour certaines catégories de la population, rompre avec toutes les obligations internationales de la France en Europe, à l’Onu, devant la conscience universelle. Voilà désormais un programme fasciste chimiquement pur qui fera date dans la campagne comme la preuve que la PME Le Pen ment et cherche à s’emparer du pouvoir pour y mettre en oeuvre une politique absolument intolérable parce que totalement illégitime du point de vue des standards démocratiques retenus par l’histoire et la communauté internationale. Le fondement réactivé du fameux plafond de verre qui doit les exclure de l’exercice du pouvoir, toujours et à tous les niveaux de la vie publique. 

Rien n’est joué, c’est vrai aussi de la gauche, des gauches dans toute leur ébouriffante diversité… Hollande a été « empêché » parce qu’il s’était éloigné des attentes majoritaires de l’opinion au-delà même de celles des électeurs de gauche dont les socialistes. De la politique de l’offre à la déchéance de nationalité en passant par la loi El Khomri. Il a cru en cette dernière occasion que le fanatisme d’une poignée de patrons et la complaisance d’une centrale syndicale alignée pesaient davantage que la majorité des Français, en vain et malgré un passage en force déshonorant. Le candidat de substitution, Valls, est tout aussi comptable de ce bilan même s’il n’épuise pas le sujet dont il est le symbole. La primaire étriquée de Cambadélis n’est désormais promise qu’à déconvenues, de la participation à ce qu’il en sortirait comme candidature. Les dynamiques sont ailleurs du côté de Mélenchon et surtout de Macron - un tiers des électeurs envisage de pouvoir voter pour lui -, sans que celles-ci ne soient garantes d’une qualification pour le second tour. L’ajout d’une, deux, trois candidatures supplémentaires ne changera plus rien à l’affaire. Il est donc urgent de mettre un terme à cette mauvaise comédie. Aucune solution de sommet n’est réellement envisageable sur la base de retraits en cascade. Mieux vaut assurer les législatives avec un cadre commun dans chaque département et un programme a minima de justice sociale et de progrès démocratiques pour sortir du carcan des institutions de la Ve République. Faute de s’y résoudre, des propositions dangereuses risqueraient de s’imposer telle celle de Macron de supprimer les cotisations sociales - maladie et chômage - en sollicitant une CSG augmentée et non fusionnée avec l’impôt sur le revenu. La solidarité nationale des finances publiques en lieu et place de la solidarité sociale et du salaire différé. Pas sûr que les salariés y trouvent leur compte au final mais difficile de les en convaincre a priori. Surtout quand l’actualité se charge de rafraîchir les mémoires avec la condamnation salutaire d’un corrompu qui fut ministre du budget et de l’austérité, quand la Cour de justice de la République juge la ministre de l'économie de Sarkozy, quand la pollution qui sévit occasionne chaque année 42 000 décès prématurés selon l’OMS et un coût de 100 milliards d’euros d’après un rapport sénatorial - bilan du quinquennat et de la ministre de l’environnement en particulier ! Rien n’est, certes, définitivement joué mais fin janvier ce sera le cas. Sursaut contraint ou impasse aventureuse, il faut choisir, vite.   



Lire également:

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire