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| Orban (photo © Getty Images), Trump par Barbara Kruger pour New York magazine (photo © Mark Peterson/Redux), Le Pen (photo © AFP). |
C’est assurément la marque de la bêtise, de la « haine » de l’autre et du manque d’humanité. Le populisme, c’est cette « merde » qu’évoquait déjà Lénine en des temps lointains. Et c’est cela qui a déferlé comme une vague géante en bien des lieux de la planète, tout spécialement aux États-Unis et en Europe au lendemain de la crise générale de 2008-2009. Le populisme en procède comme un exutoire à la souffrance sociale, au déclassement, au sentiment d’être incompris et méprisé. Il est d’abord le fait de couches sociales populaires mais peut rallier à lui des milliardaires à l’image de Trump et combien d’autres politiciens cyniques. Il est enfin comme le dit Obama, le réflexe de gens qui ont peur et sont prêts à faire n’importe quoi avec l’illusion de se rassurer. Le corollaire du populisme est en effet l’inextinguible envie d’ordre, d’autorité, serait-elle imposée, subie et brutale. Un sondage pour l’institut Montaigne indique qu’un Français sur cinq aspire à un régime autoritaire. Dans un autre coin d’Europe, Orban n’a pas réussi à deux voix près à faire inscrire dans la Constitution hongroise le refus de la politique européenne d’accueil et de localisation des migrants réfugiés parce qu’au Parlement les fascistes de Jobbick en voulaient davantage. Quant aux États-Unis, la victoire prévisible de Hillary Clinton ne saurait faire oublier les succès populaires d’un Trump surgi de nulle part, éliminant tous ses concurrents républicains et conduisant une campagne de caniveau à coups de mensonges et rumeurs. Ajoutez-y la victoire du « Brexit » en Grande-Bretagne qui conduit le gouvernement de Theresa May à prétendre se passer de l’accord du Parlement pour engager la rupture avec Bruxelles et vous obtenez un tableau apocalyptique de la situation.
Sauf que la simple addition de ces traits sombres ne suffit pas à apprécier l’ampleur de la résilience. Et surtout, elle n’indique nullement comment faire pour conjurer le populisme. Retour à Washington où la victoire plus que probable de Clinton, pour souhaitable et indispensable qu’elle soit, ne règle rien tant la candidate de « l’establishment » et de Wall Street ne peut prétendre être la solution aux problèmes des Américains et à plus forte raison du reste du monde. Elle est simplement l’expression de la résistance de la raison humaine à la folle aventure du démagogue. Il n’en irait pas différemment demain en France si Macron était candidat pour lever l’hypothèque Le Pen au second tour et offrir un autre choix que celui convenu des droites et du centre, la carte Juppé. La résistance démocratique est sans aucun doute toujours salutaire mais ne peut donner plus que ce qu’elle a à offrir. Pour aller au-delà, il faut une vision, une perspective de transformation sociale et démocratique, un programme aussi précis que nécessaire. C’est ce qui fait défaut aujourd’hui tant à Washington qu’à Paris et partout où l’on constate la poussée populiste, de l’Italie à la Suède, de la Grande-Bretagne à l’Europe de l’Est. Les déclinaisons précises de ce programme varieront bien sûr en fonction des données locales mais elles emprunteront forcément quelques traits communs relevant d’une réponse sociale et démocratique à la crise et à la désespérance sociale. Sinon, sans programme assuré, sans perspective de libération, la résistance démocratique court le risque de s’épuiser en autant de combats aussi nécessaires que vains à long terme.
La lutte contre les inégalités est prioritaire sur fond de retour à la croissance. L’explosion des inégalités en matière d’emploi, de revenus, d’accès à l’éducation et à la santé, de celui vital à la Culture, défigure toute société et lui fait courir le risque mortel de la « réification ». Il n’y a pourtant aucune raison économique qui le justifie. Les solutions pour ouvrir le grand chantier de l’égalité sociale et humaine sont connues même si elles doivent être précisées à l’aune des temps présents. Des pays riches, disposant d’une ressource humaine presque infinie en matière de créativité, sont capables d’y pourvoir en changeant les lois, la vie et les mentalités. Révolution tout à la fois sociale, démocratique, écologique et culturelle qui réduirait le populisme à n’être plus qu’une butte témoin des temps anciens, ceux de l’exploitation de l’homme par l’homme, de la misère des uns, le plus grand nombre et de la gabegie des autres, ultra-minoritaires. Toute la difficulté réside dans l’incapacité des gauches à partager une telle vision du monde à construire. François Rebsamen, l’un des derniers soutiens de Hollande, en donne la mesure quand il affirme que le quinquennat de son ami fut celui « du redressement économique, celui des marges des entreprises ». Gros « oubli », ce sont les marges de la société, celles de l’État qui ont été gaspillées sur l’autel du profit des détenteurs de capitaux. Le pays en acquitte déjà la note par rapport à ses voisins avec un réel risque de décrochage à la clé. Son déficit commercial se creuse encore de près de 5 milliards selon les douanes. Son déficit public atteint 83 milliards fin septembre contre 74,5 un an plus tôt. Les augmentations de recettes – plus 2 milliards pour la TVA et 1,7 milliard pour la taxe sur les produits pétroliers – contraignent le pouvoir d’achat des ménages. Hollande n’est donc pas le « point d’équilibre », mais la perpétuation de l’injustice, ne pouvant à ce titre prétendre rassembler la gauche.
Quant à la démocratie et aux libertés publiques que menacent les démagogues populistes, l’on ne les sauvera pas, l’on ne les libérera pas en prolongeant l’agonie d’un système précisément antidémocratique où le cumul, les passe-droits quand ce n’est pas la corruption pure et simple polluent tout. Les opinions attendent des actes sur ce terrain et non des discours incantatoires. Imagine-t-on perdurer en France un système hérité du coup d’État de 1958 et unique en Europe où tout ou presque dépend d’un seul, aux pouvoirs sans limites dès qu’il entre en fonction ? Imagine-t-on perdurer un système de représentation bi voire tripartite où les « godillots » du pouvoir comme ceux de l’opposition ont le doigt sur la couture du pantalon ? C’est aussi ce que Mélenchon, se rêvant désormais en petit Bonaparte, entend imposer à « ses » députés aux antipodes d’une VIe République enfin démocratique, le PCF s’en rendrait-il enfin compte. Imagine-t-on le maintien en l’état d’un millefeuille administratif et territorial qui obère le développement, la solidarité et l’efficacité ? Constater l’impossibilité de perpétuer les « tares » du système c’est comprendre en quoi elles favorisent sans les justifier les discours démagogiques et vicieux des Le Pen et consorts. Là encore, l’heure n’est pas aux demi-mesures mais bien plutôt à un changement radical passant par un vrai débat constituant à l’échelle européenne qui aurait l’avantage de dégonfler la baudruche populiste pour faire éclater la supercherie et démasquer les vraies intentions des apprentis dictateurs. Ce n’est qu’à la condition qu’elle soit rassemblée sur quelques grandes lignes de force programmatiques que la gauche dans toute sa diversité peut l’emporter en mai-juin en France et ailleurs dans l’Union à chaque occasion. Croire que l’on pourrait faire l’économie de cet engagement à débattre du fond et à agir en conséquence reviendrait à faire le lit du populisme non à le combattre pour le vaincre.

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