vendredi 11 novembre 2016

Le commencement du pire…

Trump (photo © AP/SIPA).

La sidération serait-elle compréhensible les premiers jours d’après, elle ne vaut ni explication, ni même perspective de libération. L’histoire retiendra qu’en ce 8 novembre 2016, l’Amérique s’est abandonnée à un prophète de divisions, de haine et de mort. C’est un fait qui n’est pas sans évoquer, par-delà les limites de toute comparaison historique, les élections de novembre 1932 en Allemagne préparant le déferlement du fascisme sur l’Europe et le monde. Trump a été élu 45e Président des États-Unis, non pas par une majorité d’Américains – Clinton a recueilli davantage de suffrages – mais par le jeu archaïque du système électoral étasunien. Évidence, avec d’autres beaucoup d’autres, nous nous sommes trompés sur l’issue du scrutin et avons sous-estimé la radicalisation fascisante, bien plus que la colère, des déclassés reclus dans les zones rurales et les régions en prise avec la désindustrialisation. Chez ces gens-là – avant tout les « petits blancs » mâles et faiblement instruits –, la déréliction a tout emporté de la raison humaine. N’ont-ils pas voté par refus de la mondialisation pour le champion des dérégulations ? Il en résulte une fracture territoriale entre deux Amériques que tout oppose mais qui n’est pas une exception alors que les deux tiers de l’humanité vivront en ville dans la prochaine décennie. Si l’on a en effet massivement voté contre Trump dans les grandes cités de la côte ouest et de la côte est – plus de 80 % à New York –, Berlin l’avait également fait en 1932 – près de 67 % pour les deux partis de gauche. L’impensable s’est cependant produit ouvrant une période plus dangereuse pour l’humanité qui acquitte ainsi de manière différée la note de la grande crise 2008-2009, dite des subprimes ouverte outre-Atlantique dès l’été 2007.

La première grande leçon de cette catastrophe qui vaut partout réside dans l’absolue nécessité de faire front au nom des libertés et des droits démocratiques. Impossible de regarder ailleurs, de s’abstenir, de ne pas aller voter, de ne pas se battre quand le danger est aussi pressant. Deux camps et seulement deux s’affrontent alors. Les objections, les réserves, les oppositions contre celles ou ceux qui dominent le camp antipopuliste et antifasciste peuvent être fondées, elles ne doivent jamais conduire à la désertion du combat démocratique pour un hypothétique troisième camp. Il ne faut rien regretter sur ce plan de l’engagement massif, jusque dans la presse, pour éviter que l’impensable ne devienne réalité. L’erreur sur le pronostic en découle mais n’invalide en rien ni la démarche, ni même les logiciels pour comprendre la situation et la changer le plus tôt possible. Il convenait de ne pas banaliser les saillies du milliardaire haineux et il faut maintenir cette ligne de démarcation en toutes circonstances. Ceux qui manifestent dans les rues des villes américaines l’ont compris. Ceux qui misent à Washington sur une transition sans à-coups d’ici au 20 janvier, d’Obama à Sanders en passant par Clinton mimant la réconciliation jusqu’à la caricature, se trompent car le combat d’hier ne fait que se charger d’une dimension nouvelle, plus forte, plus nécessaire dès lors qu’il s’agira de lutter contre une administration illégitime au regard des droits humains, serait-elle contrainte par la résilience des institutions, par les marchés, voire par la majorité républicaine elle-même. En d’autres temps, beaucoup misèrent à tort sur « l’assagissement du Chancelier » au pouvoir… pour le pire. La facilité « munichoise » est toujours un leurre.

Le programme promis par Trump est en effet illégitime. Sa « validation » par « la souveraineté nationale » ne change rien à l’affaire du point de vue du droit international et des droits humains. Comment tolérer la discrimination contre toute personne de confession musulmane, interdite d’entrée sur cette base dans le pays ? Elle a disparu pendant 48 heures des sites de Trump pour mieux revenir en force au lendemain de sa rencontre avec Obama. Comment tolérer la déportation envisagée de plus de dix millions de personnes et la construction d’un mur de la honte à la frontière avec le Mexique ? Comment tolérer la remise en cause du droit à l’avortement à la faveur de la nomination d’un juge à la botte à la Cour suprême ? Comment tolérer la réintroduction de pratiques barbares, en l’occurrence la torture, dans le fonctionnement « normal » de la police et de l’armée ? Comment supporter le recours au travail forcé dans un programme de grands travaux de 1 000 milliards de dollars irréalisable sans cela ? Ce n’est certes pas fait. La résilience des institutions américaines est certaine. La majorité républicaine du congrès n’est probablement pas alignée sur Trump. La pression internationale jouera également en faveur de davantage de « modération ». Mais la pression de son électorat le poussera à mettre en œuvre ses desseins les plus fous. Dans ce cadre, seul le rapport des forces et la mobilisation y compris internationale peuvent le contraindre, endiguer la poussée populiste et fasciste avant de le mettre hors d’état de nuire à l’Amérique et au monde. S’y ajoute à plus forte raison en période de « globalisation » une dimension planétaire car l’Amérique de Trump a tout pour plaire à la Russie de Poutine et vice versa. L’Europe, celle des vingt-huit, aurait les moyens de troubler ce tête-à-tête mortifère à la condition qu’elle le veuille et le fasse.

Bruxelles le doit en tout cas pour éviter une chaîne pyrotechnique de nouvelles catastrophes possibles. En Autriche, le 4 décembre, où le candidat du Parti de la liberté (Fpö, extrême-droite), Norbert Hofer, postule à nouveau à la Présidence de la République, « avec l’aide de Dieu », revendique-t-il désormais. Aux Pays-Bas, en mars prochain, où les sondages donnent le Parti de la liberté (PW, extrême-droite) de Geert Wilders au plus haut. En France, où la candidate du FN entend se qualifier au printemps pour le second tour. En Allemagne enfin où les récents succès régionaux de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) font craindre une nouvelle poussée populiste lors des élections générales de l’automne 2017. Sans compter que dans ces circonstances, la folle perspective du « Brexit » n’est probablement plus d’actualité même pour une partie de ses partisans. Et il ne s’agit que des principales échéances, de celles qui donneront le ton. Il n’est donc que temps de réagir à l’onde de choc de l’élection de Trump. Un mouvement international de défense des libertés et des droits humains serait dans cette optique le bienvenu pour apporter une solidarité internationale aux Américains victimes de Trump et demain, si nécessaire, à toutes les victimes de l’offensive populiste et fasciste. Certains douteront sans doute de l’urgence de la situation, invitant à voir « ce qui se passe vraiment » avant d’agir. Ceux-là peuvent douter du pire mais ils doivent réfléchir au sens profond que prend la volonté d’émigrer de dizaines de milliers d’Américains. Le Canada comme l’Europe et l’Australie doivent d’ailleurs faciliter leur accueil car si l’accomplissement du pire n’est heureusement jamais sûr, il a probablement commencé dans la principale puissance de la planète. 



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