vendredi 4 novembre 2016

Le basculement… sans doute

Trump et Clinton (photo © AP/SIPA)

De l’incertitude à l’espoir, il n’y a qu’un pas mais qui suppose que la première soit levée pour que le second puisse se dessiner. C’est paradoxalement la situation que vit la planète à trois jours des élections américaines. Éliminer Trump, le candidat improbable et pourtant investi par les Républicains pour que l’on puisse enfin respirer aux quatre coins du monde. Car l’homme qui a réussi à déjouer tous les pronostics sur sa candidature décriée est particulièrement dangereux. On le sait raciste et d’ailleurs soutenu par les héritiers du Ku Klux Klan. On le sait « prédateur sexuel ». On le sait populiste et irresponsable. Bref, un « malade » qui, en accédant à la Maison blanche, serait susceptible de transformer la scène internationale en poudrière. Cela suffit à faire d’Hillary Clinton la candidate de la raison, serait-elle désabusée, contre la folle incertitude. S’y ajoutent les autres élections américaines qui décideront de la majorité au Sénat notamment. Une forme de « stabilisation » au profit des démocrates permettant d’ouvrir d’autres possibles dans l’opinion américaine comme l’a laissé espérer la campagne de Sanders et son impact dans la jeunesse. Bien sûr, le pays de l’Oncle Sam n’est pas au mieux de sa forme. Il sortira dans tous les cas divisé comme jamais sur le plan politique mais aussi territorial et communautaire de ces élections. Mais dans un cas la catastrophe serait inévitable, dans l’autre elle sera conjurable. Comment expliquer pareille polarisation au sortir d’un double mandat d’Obama qui par-delà les limites inhérentes au système politique américain a réussi à redresser l’économie et à jouer l’apaisement sur la scène internationale n’évitant pas toutefois en fin de course la paralysie dans son rapport au Congrès dominé par ses adversaires ? Par la crise, celle de 2008-2009, déclenchée par les subprimes, qui bien que différente de celle de 1929 posait le même problème du retour à la « normale ». Aux États-Unis dans les années trente du siècle précédent, l’on connut pareille ambiance avec par exemple des sympathies honteuses pour le Reich national socialiste jusque dans l’appareil diplomatique et militaire. La différence réside dans le fait que cette fois la crise capitaliste a bien conduit l’humanité au bord du gouffre mais sans qu’elle n’y soit heureusement précipitée.

En Europe, c’est le même type d’incertitude sous des formes diverses qui se manifeste. À la différence de l’économie américaine, celle des 28 a été plus lente à redémarrer. Elle l’a fait en outre en ordre dispersé avec un décrochage de quelques-uns, l’Espagne de Rajoy et la France de Hollande en particulier. Pour en prendre la mesure parmi cent autres signes, il suffit de constater que le chômage en Allemagne est tombé en septembre à 6 % son plus bas historique depuis l’unification au lendemain de la chute du mur. Le « Brexit » est lui aussi un produit de la crise par lequel des politiciens irresponsables dont l’ex-Premier ministre Cameron ont fait croire à l’opinion que la rupture avec Bruxelles était une option envisageable, praticable. Il n’en était rien et l’actuel gouvernement de Theresa May aura toutes les peines à le mettre en œuvre. L’opposition à ce coup de folie onéreux pour le Royaume-Uni, l’UE et la planète prend une forme institutionnelle de la City à la Haute Cour de Londres en passant par le Parlement britannique et la Banque centrale d’Angleterre. Si bien que rien n’est joué à ce jour et que l’hypothèse d’élections générales anticipées pour revenir à la raison communautaire n’est plus totalement exclue. S’y ajoute le « prurit » des poussées populistes, voire fascistes dans de nombreux États européens, notamment à l’est mais aussi au centre de l’Union. Cette résistible ascension n’est pas sans rappeler celle de Trump aux États-Unis. Normal, elle a, si ce n’est les mêmes caractéristiques, la même cause dans les conséquences de la crise, le chômage de masse et le développement des inégalités. Elle prend racine dans le fumier de la souffrance sociale et se déploie sous la forme d’une exaltation à contre-courant de l’histoire du nationalisme et de la souveraineté, non point démocratique mais identitaire. Mais et c’est capital, nulle part les adeptes de cette posture anachronique, mutilante et sans la moindre solution aux défis économiques, sociaux et démocratiques n’ont été en mesure de réaliser leurs fantasmes. Là encore, l’on se trouve au bord du gouffre mais sans le saut de la mort à la clé. C’est si vrai que même la crise des migrants réfugiés trouve cahin-caha des solutions avec une contestation moindre que ce que l’on pouvait craindre.

Reste bien entendu tout ce qui blesse et abîme les opinions publiques et qui induit qu’il faudra du temps pour panser les effets idéologiques de la crise. C’est ainsi que des dictateurs ont saisi l’effet d’aubaine pour mettre leur pays en coupe réglée sans se heurter à une vive et efficace réaction de la communauté internationale. On citera Erdogan qui poursuit aux portes de l’Europe un grand nettoyage à la fois politique et ethnique à Ankara. Il vient de faire arrêter Selahattin Demirtas et Figen Yügsekdag, députés et les deux principaux dirigeants du HDP – parti démocratique des peuples – s’apprêtant par ailleurs à rétablir la peine de mort. Cela impliquerait une ferme riposte de Bruxelles et Washington… mais les troupes turques participent à l’offensive contre l’EI-Daesh conduisant les tenants d’une realpolitik mal comprise à se taire. Toutes proportions gardées, il en va de même quand le royaume chérifien juge deux jeunes filles – des enfants de moins de 18 ans selon les normes onusiennes – pour homosexualité. Deux exemples parmi tant de violations des droits humains qui renforcent les comportements irrationnels, délinquants ou criminels. Cela se combine avec les impasses politiques dans lesquelles sont englués plusieurs pays à commencer par la France. La gauche s’embourbe dans les divisions et combinaisons d’un autre temps, suspendue au bon vouloir d’un « monarque républicain » décrié comme jamais. Lui fait mine de jouer « le temps long » et annonce par exemple une augmentation des fonds pour la recherche… à quelques encablures de la fin sans retour de son quinquennat. La droite, elle, fait pire avec des programmes inconsistants au plan économique mais pas seulement. Ses délires sur la sécurité – justice d’exception, embauche de dizaines de milliers d’agents de l’ordre, déni du droit international… etc. –  ou sur l’école – casse du collège unique, apprentissage généralisé, redoublement massif, etc. – menacent les libertés même si le favori des droites et du centre, Alain Juppé, se montre plus réservé que ses concurrents sur les sujets en question. Pendant ce temps, l’extrême-droite de la PME Le Pen se tait pour masquer le plus longtemps possible son projet véritable et l’absence concomitante de toute solution aux problèmes du pays. Bref, pas de quoi clarifier facilement les enjeux des échéances électorales de mai et juin. Sauf que justement, l’on perçoit dans la situation cette possibilité de « basculement » vers un « retour à la normale ». Jusque dans l’engagement de la bataille de Mossoul pour éradiquer les fous d’Allah et de al-Baghdadi réunis. Cela reste à traduire dans les faits pas à pas pour qu’enfin l’horizon commence à s’éclaircir.


 

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