mercredi 30 novembre 2016

Le risque d’un déraillement majeur


François Fillon (photo © Martin Bureau/AFP),  François Hollande et Manuel Valls (photo © AFP),
Cuba (photo © Edgard Garrido/Reuters).
 
Les coups pleuvent avec une intensité rare contre « le camp » du progrès comme si l’humanité avait « perdu la boule » ou tout du moins le sens de ses intérêts. L’élection de Trump à la Maison blanche après le « Brexit », celle de Fillon à la tête des droites françaises, la possible victoire d’un fasciste à Vienne dimanche prochain. Jusqu’à la disparition de Fidel Castro qui n’est pas sans ranimer une douleur aussi vive qu’ancienne. La gauche, les gauches sont bousculées, acculées à leurs contradictions, vouées à se battre dos au mur. Les traits d’une situation sombre se sont dessinés lentement jusqu’à obscurcir l’horizon aux yeux des femmes et des hommes de gauche. Bien sûr, les bases objectives de cette crise de perspectives sont d’abord à rechercher dans les conséquences de la crise de 2008-2009. La première grande crise du XXIe siècle a été formellement surmontée mais sans que sa dimension « humaine » ne débouche sur autre chose qu’un replâtrage de l’ordre social libéral international. Au centre, aux États-Unis comme en Europe, la pauvreté, les inégalités ont explosé avec un chômage de masse ou un plein-emploi trompeur semant partout le désespoir même si l’on meurt moins souvent de faim sur la planète. C’est cela que nous payons d’un risque de déraillement majeur parce que les hommes ont perdu le goût de vivre en survivant, incapables de penser un autre possible libérateur, serait-il encore lointain.

Un déraillement majeur, oui, mais qui ne s’est pas encore produit et surtout qui n’est pas inscrit dans une sorte de fatalité, comme un débouché inévitable. Il n’est pas « minuit dans le siècle », ni même « minuit moins le quart » parce que l’histoire ne se répète pas et qu’elle n’a que faire de l’horloge d’un temps qui s’égrènerait inexorablement jusqu’à ce qu’il soit trop tard. L’histoire de l’humanité est faite de ses sursauts et autres « tournants brusques » qui ont changé le monde ou du moins ont essayé de le faire. À une condition cependant, que ceux qui le peuvent, seraient-ils  très minoritaires, se tiennent debout, conscients, forts d’une compréhension des enjeux et des tâches. Il est ainsi clair que le recul de la misère et des injustices est nécessairement au coeur de tout programme de gauche, révolutionnaire ou réformiste, mais de transformation sociale qu’elle soit radicale ou moins ambitieuse. Ce n’est que parce qu’elles toucheront les fruits du progrès dans leur vie quotidienne que les populations reviendront à une juste cause émancipatrice, rejetant les prophètes d’illusions et de malheur qui les haranguent. Cela vaut ici comme ailleurs. Sinon, oui, à toujours retarder le temps de l’égalité et de la justice sociale et démocratique, l’on prend le risque insensé de l’embardée, de l’accident, de la catastrophe.

C’est pour l’avoir oublié que Hollande comme Valls hantent les profondeurs des sondages. Non qu’ils n’aient rien fait, non pas même que tout ce qu’ils ont fait ait été marqué du sceau du renoncement et de la trahison mais parce que sur l’essentiel, ils n’ont jamais été au rendez-vous. En laissant leur protégé Macron concevoir la loi El Khomri, en la validant, en l’imposant aux forceps du 49.3 à une société qui n’en voulait pas, sous aucun prétexte, ils se sont placés hors jeu et définitivement disqualifiés par primaire interposée ou non. Par la faute de la direction Cambadélis, ils ont entraîné le PS et sa belle alliance solitaire dans leur chute. Même les Radicaux s’en sont allés. Résultat, la droite et le centre qui la sert, ont la voie dégagée, à moins que pire encore, Le Pen et le FN puissent un jour imposer leur ordre noir, hérité du fascisme du siècle précédent. Car Fillon promet la relance de la croissance au point de vouloir faire en dix ans de « sa » France, « fille ainée de l’Église », la première puissance de l’Europe. Pour cela, il lui faut « mater » fonctionnaires et salariés du privé, leur faire payer la note, les faire travailler plus et plus longtemps tout en étant moins payés et moins bien soignés. Au profit des entreprises, au profit des banques et du Capital, grands gagnants sur le plan fiscal de ce remède de cheval propre à emporter le malade. 

Trump le tricheur ne rêve pas d’autre chose au point de faire frémir d’aise les boursicoteurs qui attendaient pourtant tant de Clinton. Macron et tous les tenants de la théorie de l’offre ne proposent rien de bien différent même si le jeune loup, plus au fait des contingences sociales, prend soin de dire que lui est en plus « pour la justice »… quand l’économie aura été relancée. C’est pourquoi, il est décisif de faire front avec un programme qui soit l’exact opposé de ces professions de foi libérales, en proclamant la nécessité sociale et l’utilité économique de la juste redistribution des richesses, le bien fondé d’un impôt plus progressif payé par tous, le droit de tous et de chacun à une solide formation, à une santé dégagée de la mainmise libérale, à un emploi et à un toit de qualité. Objectifs sociaux garants d’une vigoureuse relance par la consommation pour peu que l’on ne tremble pas dans l’application résolue de l’inversion de tendance en la proposant aux autres régions et États dans une logique coopérative au moins européenne. Mélenchon lui ne fait que la moitié du chemin, promettant certes beaucoup au plan social mais sous les auspices d’un protectionnisme aussi irréaliste que dévastateur s’il devait passer les feux de la rampe. Montebourg suit la même logique en plus confus, beaucoup plus confus.

L’égalité sociale est en outre et désormais inconcevable sans le plein exercice des droits et libertés civiques et démocratiques. Totalement incompatible avec les institutions post-gaullistes de la Ve République auxquelles là encore Hollande et Valls ont tout sacrifié. Ils l’ont prouvé 49.3 au poing. Ils n’ont même pas cherché à les amender aussi peu que ce soit en introduisant ne serait-ce qu’une dose de proportionnelle dans l’élection de l'Assemblée nationale. La perspective d’un processus constituant où l’on déciderait collectivement de la loi fondamentale qui permet de vivre ensemble à l’échelle de toute l’UE n’a jamais semblé si lointaine et pourtant si nécessaire pour éviter l’éclatement et les partitions régressives. Là aussi, nous avons à apprendre de l’histoire telle qu’elle se fait et de ses méandres parfois lumineux et souvent obscurs. La Révolution cubaine appartint à la première catégorie pour le peuple cubain comme pour tous ceux qui soutinrent Cuba contre les tentatives des administrations successives de dix Présidents américains de l’étrangler ou de la dénaturer par un blocus infâme. Au fond, c’est de cela que l’on se souviendra à l’occasion de la disparition de Fidel Castro par-delà les dires et écrits de ceux qui parlent de Cuba à travers le prisme de leur jeunesse disparue pour régler quelques comptes avec eux-mêmes. Sans intérêt et surtout sans rapport avec ce qui  se passe à Cuba où les réformes marchandes sont en marche sous la coupe d’un parti unique qui veille au grain pour en éviter toute contestation d’où qu’elle vienne. Mais le peuple cubain pleure Castro.

Fidel pour les siens, a en effet incarné cette opiniâtreté à défendre la patrie socialiste cubaine jusqu’au bout, par tous les moyens, y compris les moins reluisants. Lui opposer un « Che » mythifié serait puéril car Guevara incarnait autre chose, un vrai internationalisme celui de la Tricontinentale qui n’a jamais été au coeur du « foco » castriste. Ni les divergences celles du débat économique de 1963 - ni l’improbable « aventure » africaine et à plus forte raison la marche désespérée au tombeau bolivienne ne permettent de « désolidariser » celui qui serait devenu «le  dictateur » quand son principal frère d’armes a acquis le statut d’idole christique. L’ombre et la lumière en quelque sorte. La vérité « révolutionnaire » est sans aucun doute plus nuancée, plus complexe. Oui, les Cubains eux-mêmes au moment du retour des cendres du Comandante avaient tendance à opposer « lui » le héros disparu à ceux qui gouvernaient dans les pires difficultés conjuguées à leurs erreurs, à leurs fautes. Oui, la « démocratie » même socialiste ne fut jamais pour eux un passage obligé parce qu’utile. La répression stupide et souvent féroce contre toute forme d’opposition a affaibli Cuba y compris dans les pires moments dès le débarquement de la Baie des cochons et sous la dictature de Fidel et Raul Castro, longtemps après. Il faudra attendre la Révolution sandiniste nicaraguayenne pour que l’on comprenne enfin qu’il vaut mieux parfois perdre le pouvoir que recourir à la force pour le conserver à n’importe quel prix. Ce sera l’une des grandes avancées révolutionnaires du XXe siècle, tardive et pas forcément partagée. À l’alternative « la patrie ou la mort », les forces du changement préféreront dans l’avenir la conjugaison de la vie et d’un monde meilleur parce que démocratique et solidaire.       




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