mardi 4 octobre 2016

L’Europe sans direction ni cap

Les chefs des gouvernements hongrois (V. Orban), polonais (B. Szydlo)
et britannique (T. May) – photos DR. 

L’actualité européenne n’en finit pas d’émettre des signaux contradictoires qui attestent tout à la fois des écueils qu’il lui faut éviter et des possibilités d’un ressourcement qui la mettrait enfin dans le vent avec un cap clair. C’est ainsi que les électeurs hongrois ont défait Viktor Orban, mais seulement par défaut. Le référendum sur le refus de localisation de quelques milliers de réfugiés migrants était une provocation contre l’Union, contre Bruxelles. Il échoue parce qu’à peine 40 % du corps électoral s’est déplacé, ceux qui l’ont fait plébiscitant l’autocrate. On doit s’en réjouir bien sûr, mais en mesurant en quoi avec le temps cette manière d’exclure de fait l’opinion des choix politiques est dangereuse, profitant à Jobbik le plus extrémiste des courants d’extrême-droite. Orban sort affaibli de l’épreuve dans la perspective des élections générales de 2018, mais il pourra toujours prétendre avoir eu recours à la démocratie « la plus large », trouvant dans le refus de la majorité des électeurs de se rendre aux urnes un nouveau prétexte pour gouverner de manière plus expéditive. Quant à l’opposition démocratique, elle ne sort pas renforcée n’ayant eu gain de cause que par un boycott à peine revendiqué et parfois de manière désabusée, comme l’initiative dite du « chien à deux queues » consistant à déposer de faux bulletins dans les urnes – 11 % de votes invalidés à Budapest.

Il en va différemment à Varsovie où là c’est la menace d’une nouvelle loi interdisant tout recours à l’interruption volontaire de grossesse qui a mobilisé les femmes polonaises pour une « protestation noire », la seconde en quelques mois. La tutelle idéologique qu’exerce sur le gouvernement du PiS – Droit et justice – l’ultra-droite nationaliste et les catholiques intégristes se heurte à une profonde mobilisation populaire de la société au moins dans les centres urbains, spécialement chez les femmes et les jeunes. L’appel à une grève générale contre la bigoterie a beau n’être que symbolique, il n’en indique pas moins l’ampleur de la révolte contre des provocations d’un autre âge. Or là encore, si Bruxelles a condamné comme elle l’a fait pour le référendum d’Orban, l’on en est resté à de vaines paroles sans que celles-ci ne soient suivies de sanctions à la mesure du risque pour les femmes, la société et la démocratie. Les courants religieux intégristes prospèrent sur ce laisser-faire au point de permettre à un Pape, généralement plus avisé, de raconter n’importe quoi sur une prétendue théorie du genre qui aurait gagné les manuels scolaires en France, le tout sur le mode de la rumeur « on m’a dit que ».

Il n’est pas jusqu’au « Brexit » qui laisse Bruxelles sans voix ni orientation claire. Theresa May, la cheffe du gouvernement britannique, annonce ainsi qu’elle déclenchera le processus de rupture avant la fin de l’hiver prochain laissant entendre que sa conclusion pourrait intervenir au bout de deux ans de négociations avant les élections européennes du printemps 2019. L’autre partie, les vingt-sept, hésite et laisse toutes les options ouvertes entre un « hard Brexit » et un « soft Brexit ». C’est une nouvelle fois folie qui déstabilise les marchés, laisse les opinions publiques dans l’indécision et facilite la montée en puissance des courants nationalistes, populistes et fascistes qui prennent prétexte du mauvais exemple britannique pour le décliner à leur sauce locale. Il est pourtant évident que l’Europe ne doit rien céder aux séparatistes sur le fond tout en maintenant la porte ouverte pour un retour du Royaume-Uni ou même de plusieurs de ses composantes au bercail communautaire, à la Maison commune. Londres a en effet vocation à être dans l’Union, qui plus est aux premières loges, mais cela est incompatible avec la mise en place de clauses d’exception qui ne seraient pas plus acceptables demain qu’hier.

Menacée de « ruptures » en série, soit globale comme dans le cas de la Grande-Bretagne, soit partielle et sur les acquis communautaires dans le cas des régimes autoritaires de l’est européen, Bruxelles se doit de réagir en validant une orientation qui aille de l’avant en matière de construction fédérale démocratique. On mesure mieux que jamais sans doute en quoi celle-ci est nécessaire pour la préservation et l’approfondissement d’acquis en matière de droits et libertés chèrement conquis. C’est vrai du droit à l’avortement comme des droits démocratiques – ceux des médias et de l’opposition en particulier. Cela l’est tout autant en ce qui concerne la neutralité religieuse porteuse d’une forme de laïcité que remettent en cause aujourd’hui les courants catholiques intégristes. Diverses procédures institutionnelles dont un authentique « processus constituant » sont envisageables pour y parvenir à la condition que la perspective centrale d’un ensemble fédéral, celui des États-Unis d’Europe, soit liée aux droits humains, démocratiques et sociaux qui en sont la substance.

Il reste que pareille orientation n’est pas sans conséquence sur le champ politique, qu’il s’agisse de celui des institutions bruxelloises ou qu’il s’agisse des scènes politiques nationales. Les droites européennes peinent en effet de plus en plus à se distinguer de leurs concurrents d’extrême-droite et à les contenir. Les poussées électorales des populistes et autres fascistes les paralysent au point où, à de rares exceptions près, comme l’attitude de Merkel sur le dossier des migrants réfugiés, elles brillent par leur incapacité à agir en faveur de la construction européenne. Les gauches européennes sont, elles, souvent en crise profonde, comme en Espagne où s’affrontent au sein du PSOE les partisans d’une possible coalition de gauche avec les tenants d’un arrangement avec la droite. Un clivage qui devient récurrent dans de larges secteurs de la social-démocratie. Dans ces conditions, l’orientation fédéraliste européenne est un bon marqueur d’une vraie politique de gauche pour les échéances électorales à venir dans de nombreux États membres et à plus forte raison pour l’élection du Parlement européen au printemps 2019.  



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