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| Juncker à son arrivée au château de Bratislava pour une réunion informelle des 27 (photo © AFP). |
L’Europe dans un dangereux surplace. Au lendemain d’un terne discours à Strasbourg de Jean-Claude Junker sur l’état de l’Union, les dirigeants européens se réunissent à Bratislava de manière informelle et sans la Grande-Bretagne. Tout l’indique, l’Union est en stand by parce qu’ils sont bien incapables d’ouvrir une quelconque perspective de relance de la construction européenne. Ainsi, chez le Président de la Commission, on mélange un peu tout comme à son habitude en proposant de doubler le plan d’investissement et de relance économique – 630 milliards d’euros au lieu des 315 déjà décidés –, ce qui est positif mais pour aussitôt faire un grand bond en arrière en concédant aux tenants de la souveraineté et de l’identité nationales que l’on ne peut finalement pas imposer la solidarité au niveau de l’Union, en pratique la relocalisation équitable des migrants réfugiés, ce qui est catastrophique. S’y ajoute la reprise de la proposition franco-allemande de renforcement de la coopération en matière de Défense qui rencontre cette fois l’assentiment de l’Europe de l’Est. Pas de quoi redonner aux citoyens européens une envie d’Union plus que jamais nécessaire pourtant pour aborder les défis qui sont devant nous. Celui du « Brexit » d’abord qui suppose tout à la fois de ne rien céder aux manœuvres déloyales de Theresa May qui multiplie les accords bilatéraux dans le dos des instances européennes et de proposer a minima à la Grande-Bretagne une perspective de libre association à l’Espace économique européen du type de celle qui existe pour la Suisse ou pour la Norvège. Mais il faut agir rapidement pour ne pas laisser pourrir la situation et préserver l’avenir, y compris un retour éventuel de Londres dans l’Union dans cinq ou dix ans. Sur le plan de relance, la faiblesse réside surtout dans l’absence de politique communautaire pour rendre ces investissements utiles et rentables au plan économique en ciblant les infrastructures. Faute de quoi, l’on risquerait à l’image de la BCE de dépenser sans compter – plus de 1 000 milliards d’achats de dette – sans que cela ne se traduise par une vraie reprise. Quant à la capitulation devant le groupe de Visigrad – Hongrie, Pologne, Slovaquie, Tchéquie –, elle équivaut tout simplement à enterrer doublement la solidarité communautaire dans le fait d’assumer ensemble l’accueil des réfugiés d’abord au risque de créer ensuite de nouvelles inégalités entre les pays et régions qui auront joué le jeu et qui bénéficieront de ses retombées et ceux qui s’y seront refusés et qui en paieront les conséquences. De manière plus générale, il n’est pas souhaitable de fragmenter l’Union en groupes d’influence, en caucus, cherchant à tirer la couverture à eux comme le font les États de l’Est européen ou les tenants d’une Europe du sud emmenée par Tsipras et Hollande – réunion du 9 septembre à Athènes. Seule une vraie perspective unitaire et fédérale, celle des États-Unis d’Europe, peut permettre de dépasser cette situation dangereuse d’émiettement qui sape le projet et l’idéal fondateurs. Enfin, la coopération en matière de Défense pour faire face à la guerre à l’extérieur et à ses prolongements sécuritaires en interne suppose que l’on se mette d’accord non seulement sur les questions techniques mais surtout sur les conditions du contrôle démocratique de l’engagement militaire et de la défense civile incompatible avec l’état d’urgence ou d’exception. Et là encore Junker, en proposant de faire sans vraiment le dire, tourne le dos aux impératifs de l’heure. Il n’en va pas différemment avec la redéfinition du contenu de l’espace Schengen garant d’une libre circulation partagée associée aux droits sociaux et démocratiques qui s’y rattachent.
Dans Le Débat, la confusion hollandaise. S’il n’est pas vrai que tout se termine en France par des chansons, il n’est pas davantage vérifié que le débat de fond trouve forcément ses droits dans une campagne présidentielle. Pour preuve, l’interview fleuve de François Hollande réalisée par Pierre Nora et Marcel Gauchet pour la revue Le Débat. Passons sur la découverte des temps de l’action publique et le décalage avec les attentes de l’opinion, vieille lune. Passons sur les considérations réellement « oiseuses » sur une gauche de gouvernement opposée à l’autre gauche qui serait celle de l’empêchement de gouverner. On croirait du Valls tout entier voué à diviser non sur le programme mais sur des choix politiques par définition évolutifs. Celui qui croyait au gouvernement et celui qui n’y croyait pas en quelque sorte. C’est tout simplement ridicule et surtout dangereux. Mais il y a pire dans la réflexion de Hollande sur lui-même avec un petit côté narcissique quand il s’interroge pour savoir qui il est vraiment. Socialiste certes mais sans aller jusqu’à vouloir « socialiser les grands moyens de production ». On le savait en vérité. Renonçant à prendre le contrôle de l’économie, on renonce ainsi à faire la politique du plus grand nombre, celle de l’intérêt général ou si l’on préfère « la dictature démocratique du prolétariat » comme la revendiquait Marx en d’autres temps et avec un vocabulaire d’époque. Reste alors le compromis qui peut être de bonne politique quand il s’agit de construire un progrès durable parce que admis très majoritairement par la société mais qui suppose en matière de « transformation sociale » que tous soient à égalité. Or, bien sûr il n’en est rien entre la masse des salariés et ceux qui, détenteurs d’un capital mal acquis, entendent leur imposer des conditions de vie et de travail inacceptables. C’est aussi simple que cela la lutte des classes comme le renoncement des sociaux-démocrates à changer la vie, à changer le monde. Mais Hollande n’entend pas pour autant être assimilé à un vulgaire social-libéral même s’il les a fait entrer en force au sommet de l’État avec Macron et quelques autres. Il ne veut pas que le marché ait toujours le dernier mot. Vision un peu réductrice du libéralisme tant il est vrai que les libéraux savent se servir de l’État pour parvenir à leurs fins et se protéger de la masse quand il le faut. Mais, le Président sortant, adepte du clair-obscur, entend se situer dans cet entre-deux au moins théorique parce que la politique mise en œuvre depuis 2012 ne laisse aucun doute sur ce qui le rapproche d’un Tony Blair ou d’un Gerhard Schröder. D’où cette tentative un peu naïve pour prendre de la hauteur de vue à portée historique ou théorique pour ne pas s’attarder sur les renoncements de son quinquennat. Vieille et mauvaise habitude hexagonale qui, heureusement, ne trompe plus grand monde aujourd’hui. Les moments de respiration démocratique que sont les temps électoraux, dans ce pays comme dans d’autres, sont devenus et c’est heureux des moments de lucidité de l’opinion sur le dur, les faits et les chiffres. Les sondages qui accablent le sortant ne disent pas autre chose.
Ailleurs, le tourbillon des incertitudes. On votera ainsi ce dimanche à Berlin et naturellement après les résultats inquiétants des élections régionales de juin et de septembre, précisément il y a quinze jours dans le Mecklenburg, l’on peut espérer que les soutiens de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) seront cette fois moindres car à l’inverse, s’ils devaient encore progresser dans la capitale fédérale, ce serait l’annonce d’un danger imminent pour les élections générales de l’an prochain. Au même moment, Deutsche Bank, l’un des deux établissements financiers dominants outre-Rhin se voit rattraper par la justice américaine qui lui demande pas moins de 14 milliards de dollars pour ses pratiques frauduleuses en pleine crise de 2008-2009 quand elle vendait des prêts adossés à des créances et montages plus que douteux. On attend que tous les autres coupables passent à la caisse de part et d’autre de l’Atlantique. Que Bruxelles et La Haye se fassent violence. Au suivant… En France, la dernière manifestation contre la loi Travail d’El Khomri se solde par un bilan mitigé. L’intersyndicale se maintient mais la mobilisation sociale est en recul avec une réorientation forcée vers les entreprises et les prétoires pour y contester les décrets d’application qui seront publiés en octobre. L’annonce de la signature, le 23 septembre, du contrat avec l’Inde pour la vente de 36 avions Rafale pour un montant de 7,87 milliards d’euros rééquilibrera en partie les comptes du commerce extérieur mais au prix d’une spécialisation qui rend le pays toujours plus dépendant des productions militaires avec les risques que cela comporte. Sinon, dans le domaine de la routine, polémiques en série après les dérapages multiples de Sarkozy qui cherche désespérément la synthèse entre droite dure et extrême droite. Solférino fait cependant fausse route à ce sujet en mettant dans le même sac Juppé et Sarkozy parce que précisément ils s’opposent avant tout sur ce compagnonnage avec l’extrême-droite. De la même manière, quand apparaît l’impérieuse nécessité de vider la jungle de Calais par une relocalisation des malheureux qui y sont, tous les maires de droite ne suivent pas la posture odieuse de Wauquiez Sarkozy. L’appel des maires solidaires de Calais est de ce point de vue mieux calibré que les déclarations à l’emporte-pièce de Cambadélis – Juppé « siamois » de Sarkozy – ou de El Khomri – Sarkozy et la primaire d’extrême droite. S’il fallait enfin une conclusion provisoire à cette sélection des faits d’actualité, on l’emprunterait volontiers à la Mairie de Paris qui communique avec une affiche lourde de sens qui indique « le changement, ça se voit ». On ne saurait mieux dire !

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