vendredi 24 juin 2016

« Brexit » une catastrophe… et un défi

Dans un pub de Londres, au petit matin, à l'annonce des résultats
(photo © Reuters).

Une catastrophe parce que personne n’avait imaginé que l’issue du vote, à plus forte raison avec un taux de participation de plus de 72 %, donnerait ce résultat dramatique mais sans appel. Catastrophe, d’abord pour le Royaume-uni qui est au seuil de l’explosion. Les Écossais et les Irlandais du nord ont voté pour le « Remain » n’envisageant pas de cesser un jour d’être Européens. La fracture sociale et territoriale n’est pas moindre entre Londres et les territoires de l’est et du nord anglais et gallois en particulier. Une majorité de petits salariés et de petits retraités appauvris ont voté contre l’UE et l’Establishment. Ce que l’on nomme les « élites » ont très majoritairement choisi l’Europe. Les jeunes ont massivement plébiscité le maintien dans l’Union tandis que les plus âgés n’en voulaient plus majoritairement. Un pays fragmenté comme jamais sans doute dans son histoire par l’initiative d’un Premier ministre, David Cameron, irresponsable qui a joué avec le feu quitte à embraser tout un pays. C’est la raison pour laquelle la réaction des autres Européens doit être ferme sur le fait qu’il y a désormais un « après » qui ne ressemblera pas à « l’avant », à ce qui était. Dans le même temps, une main fraternelle et solidaire doit être tendue en direction de ceux des Britanniques qui entendent rester Européens. C’est l’occasion de leur accorder une « citoyenneté européenne » reconnue en tant que telle sans qu’ils soient obligés d’opter pour l’une ou l’autre des 27 autres nationalités européennes.

Une catastrophe aussi pour l’Europe et le monde. La secousse économique qui intervient moins de 10 ans après la grande crise de 2008-2009 va ébranler bien plus qu’on ne l’imagine les échanges, la stabilité des devises et au bout du compte la croissance déjà « molle ». L’imbrication des économies est telle aujourd’hui en Europe et au-delà que lorsque l’une se grippe, toutes les autres en paient le prix. Un prix qui a pour nom chômage, désinvestissement privé, voire déflation découlant d’une consommation en berne. Ceux qui prétendent le contraire afin de rassurer les foules prennent la responsabilité d’amplifier par leur déni cette nouvelle crise majeure. D’autant que ce qui vaut pour les économies européennes vaudra dans une mesure plus ou moins importante pour d’autres à l’échelle de la planète. Ce sera inévitablement le cas de l’Asie émergente et en particulier celui de l’économie chinoise déjà vacillante. Ce sera tout autant le cas des économies nord-américaines, canadienne et étasunienne. La seule manière de « limiter la casse » serait d’engager un plan massif d’investissements en intégrant davantage, par une harmonisation fiscale et sociale, les économies européennes afin de leur permettre de tenir leur rang dans une économie mondialisée qui n’a plus de locomotive pour la tirer vers l’avant. Les équipes dirigeantes de l’Union en seront-elles capables ?

Une catastrophe pour les défis stratégiques dont celui de la paix et des conflits non résolus. Que l’on songe au Proche et au Moyen-Orient où l’affaiblissement de l’Europe sera vécu comme une bonne nouvelle par les ennemis djihadistes des libertés et du progrès, probablement tentés d’en profiter pour porter des coupss supplémentaires à ce qu’ils rejettent par dessus tout, cette Europe des Lumières et du progrès qui par contraste souligne l’obscurantisme islamiste. Sur un autre terrain stratégique, Poutine ne devrait pas être trop contrarié d’une rupture qui affaiblit ceux qui lui ont résisté après son annexion de la Crimée et ses tentatives de dépecer l’Ukraine. Enfin, si la question migratoire se pose avec acuité en Europe, elle surgit dans la campagne électorale américaine avec fracas, la Cour suprême refusant – 4 contre 4 – la décision d’Obama de régulariser quelque 5 millions d’immigrés.  D’où la nécessité d’une réponse conjointe, humaine et efficace, pour résoudre cette question que les néo-fascistes de l’UKIP ont réussi à instrumentaliser dans la campagne du « Brexit » comme un passage obligé, recours à une propagande ignoble héritée des Nazis à la clef. Une solution qui passe d’évidence par la résolution des conflits perturbant lourdement les flux migratoires comme par la résolution des crises environnementales susceptibles d’en provoquer de nouveaux, tout en assurant à tous les peuples concernés un développement social et démocratique qui permette de vivre partout dignement.

Un défi pour l’Union qui ne saurait être exonérée de ses responsabilités, du moins celles de ses instances et équipes dirigeantes. N’ont-elles pas par des politiques aussi irresponsables qu’antidémocratiques créé les conditions qui ont permis aux populistes et autres néo-fascistes de gagner la bataille de l’opinion outre-Manche ? N’ont-elles pas dans un pari hasardeux tenté de sauver la mise à Cameron en lui octroyant la possibilité de discriminer les citoyens européens en Grande-Bretagne ? N’ont-elles pas refusé avec obstination le recours à des procédures enfin démocratiques, qu’il s’agisse des droits du Parlement européen même s’ils ont été un tant soit peu renforcés – et à plus forte raison de l’élection directe des responsables au prétexte de ne pas affaiblir le Conseil procédant lui des gouvernements nationaux ? N’ont-elles pas été incapables de trouver une solution juste et équitable à la crise migratoire laissant leurs gouvernements régionaux agir à leur guise pour le meilleur parfois et encore mais pour le pire la plupart du temps ? Alors, oui, cette Europe-là avait déjà du plomb dans l’aile et le « Brexit » lui donne le coup de grâce. La réforme ou la mort, le choix dans l’urgence est à l’ordre du jour. D’autant que sans y prendre garde, à ne rien faire ou presque, on prendrait le risque de voir populistes et fascistes prospérer un peu partout aux portes des pouvoirs locaux ou nationaux.

Un défi pour une Union qui ne serait plus la caricature d’elle-même, non en énonçant comme l’a fait Hollande quelques têtes du chapitre coopératif – défense, harmonisation fiscale, priorité aux nouvelles technologie et à la transition énergétique – qui, si elles sont nécessaires, contournent néanmoins la question essentielle, fondatrice, de la démocratie, déclinée en une souveraineté démocratique qui ferait que les peuples européens, les Européens, auraient ensemble le dernier mot sur les politiques de l’Union. Sans que cette souveraineté ne puisse être confondue avec feue la souveraineté nationale fondée sur des logiques identitaires dépassées. L’Europe existe et c’est à cette échelle que doivent être prises les décisions qui la concernent, non à celle de ses quelque 274 régions et encore moins de ses 27 États membres. Ce qui n’exclut pas bien entendu de laisser aux instances locales les décisions qui leur incombent au nom du principe de subsidiarité démocratique inscrit dans les traités. Sur ce plan, les gouvernements nationaux sont souvent irresponsables, exaltant la fierté nationale, le drapeau ou l’hymne pour mieux reléguer l’identité commune au rayon des accessoires. Il faut rompre sans délai avec cette propension à caresser dans le sens du poil des sentiments identitaires d’autrefois qui charrient rarement le meilleur et souvent le pire. Le fédéralisme démocratique, la seule alternative au délitement, est à ce prix. Si elles ne le font pas leur, les instances européennes, Commission, Conseil, Parlement et gouvernements nationaux prendront la responsabilité d’une catastrophe bien plus grande encore qui les mettrait dans l’incapacité de résister aux demandes à répétition de référendums nationaux pour quitter le navire. 


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