vendredi 6 mai 2016

Quand les symboles s’en mêlent

À Palmyre (capture © ABCNEWS), le pape François au Parlement de Strasbourg
en novembre 2014 (photo © AFP), Sadiq Khan à Londres (photo DR).

Dans la cité antique, martyrisée par les barbares de l’EI - Daesh, l’orchestre du théâtre Mariinski de Saint Petersburg, dirigé par son chef emblématique Valery Gergiev, a donné un concert intitulé « Prière pour Palmyre, la musique redonne vie aux anciens murs », avec des œuvres de Bach, Prokofiev et Chtchedrine au programme. Retransmis en direct à la télévision russe, Poutine y a vu « un extraordinaire acte d’humanité ». Parce que c’est lui qui le dit, la suspicion s’installe là où elle ne devrait pas avoir place. Car si la prise de parole musicale est souvent porteuse d’espoir et un antidote puissant face au malheur, le symbole d’un concert poutinien dans ce berceau de l’humanité n’est pas des plus heureux. L’on aurait cent fois préféré avec la même formation et sous la même baguette, incontestables l’une comme l’autre, que l’ONU et en particulier sa composante européenne en soient. Il n’en fut rien et du coup ce concert de retour à la vie consacre surtout celui de Poutine comme l’un des acteurs clés des crises proche et moyen-orientales. Verra-t-on demain la même scène ambigüe rejouée à Alep ? Les musiciens n’en sont pas responsables à la différence des diplomates et autres décideurs politiques. Mais l’on doit y prendre garde car le symbole est par définition sans limite et longtemps après, il produit encore son effet. Que l’on imagine Assad, le chimiste et bourreau de son peuple, assistant au concert de Palmyre ou à défaut à un autre du même genre demain à Alep ?

Autre lieu, autre symbole, toute l’Europe ou presque aura fait le voyage à Rome pour la remise au Pape François du prix Charlemagne qui récompense depuis 1948 une personne « ayant œuvré pour l’unification européenne ». Les interventions du dignitaire religieux catholique en faveur des migrants notamment l’en rendent digne. Sauf qu’habituellement, le prix est reçu à Aix-la-Chapelle et que remis à Rome, au Vatican, il prend forcément le sens d’une victoire posthume de l’Autel sur le Trône. Pire, les délégations qui se sont pressées au Saint-Siège étaient toutes de haut niveau. Il y avait Sala Regia, Jean-Claude Junker pour la Commission, Donald Tusk pour le Conseil et  Martin Schulz pour le Parlement. Parmi les invités Angela Merkel, Matteo Renzi, Filipe d’Espagne, le Président de la BCE, Mario Draghi… Paris aura fait preuve d’une certaine retenue « laïque » et c’est heureux en étant représentée par la ministre de l’Éducation tandis que les gouvernements les plus à droite des 28 – Pologne, Hongrie, Slovaquie – mais aussi l’Autriche où l’extrême-droite a atteint le score de 36,4 % au premier tour de l’élection présidentielle ont boudé la cérémonie. Pour forcer encore sur le sens du symbole, le Pape François qui refuse habituellement les prix et récompenses dit accepter celui-là pour prolonger son action en faveur de l’unification dans une Europe qu’il décrit comme « vieillissante » et à qui il veut redonner la force d’être un exemple pour l’humanité. Bonnes intentions sans doute mais qui se heurtent à la réalité d’une politique.

Une politique de l’exécutif européen qui tourne le dos dans les faits au projet européen ou plus exactement à sa dimension la plus achevée. Ainsi, Donald Tusk ne s’en est pas caché lors d’une table ronde au Musée du Capitole. « Aujourd’hui, nous devons admettre que le rêve d’un État européen, avec un seul intérêt commun, une seule vision, une seule Nation européenne, était une illusion », et d’en conclure qu’il fallait « convaincre nos citoyens que nous pouvons leur apporter sécurité et stabilité, en réintroduisant un contrôle effectif de nos frontières » car « c’est la seule stratégie pour stopper la marche vers le pouvoir des populistes ». Abaissement du projet fédéral européen au prétexte que les populistes menacent sans comprendre que ce serait leur accorder une victoire symbolique que de renoncer au projet dont la portée va naturellement bien au-delà de la sureté des frontières extérieures. C’est donc une Europe rabougrie et apeurée qui était venue à Rome en grande pompe pour être réconfortée et sermonnée par le Pontife. Rien de bien nouveau en somme, sauf qu’il y a là en raccourci l’image d’une crise, d’un renoncement qui portent en eux le pire s’ils ne sont pas conjurés. Il est en outre improbable que la relance d’un projet européen allant de l’avant sous les couleurs d’une République sociale, fédérale, démocratique et laïque puise ses racines dans la toute puissance idéologique de l’Église romaine.

Contrepoint tout aussi symbolique, l’élection à la mairie de Londres, de Sadiq Khan, député de la gauche du Labour, qui se trouve être par ailleurs de confession musulmane. Londres la Cosmopolite comme l’Écosse où les activistes indépendantistes du Parti national écossais emportent une majorité relative au Parlement local, ont clairement voté contre le « Brexit » qui sera soumis à référendum pour tous les Britanniques le 23 juin. C’est un symbole de raison quand à l’inverse on s’agite parmi les tenants de l’aventure séparatiste pour promouvoir la rupture dont tout indique les risques majeurs qu’elle ferait courir à la Grande-Bretagne et à l’Europe. Le ralentissement de l’activité outre-Manche est déjà une réalité à quelques semaines de l’échéance décisive. Autant de symboles qui s’entremêlent avec des choix politiques et parfois s’y substituent soit pour les annoncer, soit pour leur donner un change. À l’heure où la com’ s’invite partout comme l’alpha et l’oméga de la vie en société, le maniement des symboles est devenu partie prenante de la gouvernance à tous les niveaux. On peut  résister à cette forme de dévoiement sans négliger son impact dans les opinions. De Palmyre à Londres en passant par Rome, l’humanité se nourrit d’images symboliques. Les replacer dans leur contexte n’est pas inutile.



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