mardi 10 mai 2016

Parti pris du 10 mai 2016

 
A. Tsipras (photo © Ansa), D. Baupin (photo © LT/Libération), M. El-Khomri (photo © Witt/SIPA),
R.T. Erdogan (photo DR).
 Avec le portrait d’une France qui ne va pas mieux. Si les chiffres annoncés par Bernard Cazeneuve, enregistrant un recul de 80 % des actes antisémites et antimusulmans au premier trimestre par rapport à la même période de 2015, sont positifs, trois autres indicateurs sont franchement négatifs. Le rapport du Défenseur des droits Jacques Toubon – qui surprend –, met en exergue un climat général de « suspicion » à l’encontre des étrangers, des immigrés dont les droits et libertés sont si souvent bafoués. Au-delà du constat, le Défenseur analyse la raison de cette dérive comme résultant de l’appropriation par des secteurs entiers de la société de « la préférence nationale » empruntée au patrimoine idéologique de l’extrême-droite et qui est l’antithèse des valeurs universelles d’égalité et de fraternité. Un rapport qui pointe les agissements de préfets ou d’élus locaux qui s’autorisent, entre autres discriminations, à exiger des immigrés davantage de documents que n’en prévoit la loi pour certaines formalités administratives. Un rapport qui souligne surtout et à juste titre que toute limitation arbitraire des droits des étrangers se répercute sur les droits de tous. Un rappel à l’ordre salutaire à l’intention de chacun et en particulier des pouvoirs publics. Second « indicateur » du climat dans le pays, cette sinistre affaire Baupin, du nom du Vice-président écolo de l’Assemblée – il vient d’en démissionner – accusé par une dizaine de femmes de « harcèlement » et « d’agression sexuelle ». Triste sire probablement coupable d’agissements facilités par sa position en terme de pouvoir. Que l’affaire en question touche EELV en dit long sur l’état de la société parce que précisément cette formation fut toujours en pointe à gauche pour lutter contre les violences faites aux femmes. La mesure du chemin à parcourir pour qu’au-delà du droit formel, les droits réels des femmes s’imposent dans l’ensemble de la société, dans la famille comme au travail et dans la vie sociale sous toutes ses formes. Ce que confirme le troisième indicateur avec ce chiffre accablant qui atteste que plus d’un jeune sur cinq serait prêt à « coucher » pour trouver sa place dans l’entreprise et y réussir. La prostitution comme gage d’insertion sociale voilà où conduit le pouvoir patronal et hiérarchique sur les lieux de travail – une spécificité française – tel qu’il est vécu par une bonne partie du salariat lui-même. Ce « check-up » instantané de la société française interdit en tous cas de considérer qu’il fait meilleur dans ce pays même si la responsabilité du gouvernement ne saurait être invoquée au même titre sur chacun de ces symptômes de maladie chronique.

Avec un gouvernement prêt au passage en force. Tout l’indique depuis de trop longs mois, l’opinion ne veut pas de la Loi travail d’El Khomri. Les sondages par-delà leur diversité et le moment où ils ont été réalisés le confirment. Sept français sur dix refusent que ce texte devienne la référence en inversant les normes acquises pour l’organisation des relations entre employeurs et salariés dans l’entreprise. Hollande, Valls et El Khomri s’obstinent au point de préparer le recours au 49.3 qui permet l’adoption sans vote d’un texte contesté sauf si une majorité se dégage sur une motion de censure pour renverser le gouvernement. Non contente de préparer ce coup de force, tout en prétendant le contraire, la ministre du Travail a eu recours à un autre « coup tordu » contre les députés de gauche dans la discussion en dégainant la « réserve de vote jusqu’à nouvel ordre » dès la discussion de l’article 1 de sa loi. Pas de vote, pas davantage de discussion, ou vous vous pliez aux exigences du pouvoir ou celui-ci décidera seul contre tous. Le gouvernement Valls commet un acte antidémocratique, un abus de pouvoir caractérisé dont il ne se relèvera pas. Sur le terrain du prétendu dialogue social c’est encore plus insupportable que sur n’importe quel autre dossier. Ce déni de démocratie et de justice salit la gauche, hypothèque ses chances de l’emporter l’an prochain dans un format unitaire. Hollande et Valls ne peuvent pas ne pas en avoir conscience. Ils ne réforment pas le pays, ils ne le relancent pas, ils l’entravent. Ils ne refondent pas la gauche, ils la défigurent. Ils ne sont même plus dans les pas de Blair ou Schröder, ce qui n’était déjà guère honorable, mais dans ceux de Guy Mollet. Jamais sans doute depuis bien longtemps la gauche, le Parti socialiste, mais aussi tout le reste de la gauche politique, syndicale, associative, citoyenne ne s’était retrouvée face à pareil péril. Celui d’une trahison qui conduira les uns à l’abattement, d’autres à une volonté d’en découdre dans n’importe quelle condition. C’est bien là le danger pour le pays de cette gouvernance dans le déshonneur dans laquelle s’engagent un Président et un chef de gouvernement aux abois, prêts à tout pour faire montre d’une « autorité » contestée de partout. Au point où la légitimité peut et doit leur être déniée par la mobilisation sociale et citoyenne, dès jeudi 12 mai pour la prochaine échéance et bien au-delà dans un combat désormais sans merci jusqu’à l’abrogation d’une loi scélérate, tant par son contenu que par les conditions illégitimes de son adoption forcée.

Avec une Europe changeante et mal assurée. Celle de l’Eurogroupe commençant à aborder enfin la question de la dette grecque et de son caractère soutenable à court, moyen et long termes. Formidable victoire de Tsipras et de la gauche grecque qui ont su tenir la distance, réformer et faire les sacrifices nécessaires et souvent douloureux pour en arriver là. Ils ont même essuyé une grève générale sur la réforme des retraites parce que leur projet bien qu’assurant une redistribution touchait à un acquis pour beaucoup. Les retraites les plus élevées seront réduites de 300 euros environ à 2 400 euros tandis que ceux qui n’avaient rien au bout de vingt ans de travail toucheront l’équivalent d’un minimum vieillesse de 384 euros, le pouvoir d’achat de tous ayant été amputé de 25 à 30 % depuis le début de la crise. En réalité et parce que la Grèce dépensait en proportion près de trois fois la moyenne européenne pour le poste retraite comparé au Pib, la question devait être traitée. Mais la route sera encore longue pour parvenir à une solution équitable pour les 28 à la faveur d’une mutualisation au moins partielle du stock des dettes souveraines, nationales.
Celle plus inquiétante d’Ankara où Erdogan a remercié son fidèle Premier ministre, Ahmet Davutoglu. Ce dernier avait négocié avec l’Union l’accord controversé sur les migrants réfugiés. Outre un soutien financier de 6 milliards, il avait obtenu la libéralisation des visas qui est considérée comme une vraie victoire démocratique par nombre de Turcs. En potentat conservateur islamiste, Erdogan n’entend pas renoncer en effet à ses rêves de grandeur et de pouvoir présidentiel, lui conférant en réalité un pouvoir absolu. Il n’est pas exclu qu’il convoque à l’issu du congrès de l’AKP – Parti de la justice et du développement – le 22 mai de nouvelles élections – ce serait la troisième tentative – afin d’obtenir la majorité requise pour imposer ses vues. Il est donc de la responsabilité de Bruxelles de rappeler à Ankara que la poursuite des négociations sur les chapitres du processus d’adhésion à l’Union implique a minima un certain nombre de principes démocratiques, excluant la concentration du pouvoir sans partage.                        
Celle enfin d’une énorme manifestation porteuse d’espoir à Varsovie où quelque 250 000 Polonais ont défié, le 8 mai, le gouvernement de droite extrême du PiS – Droit et Justice – à l’initiative du Comité de défense de la démocratie – KOD. Il y avait eu plusieurs grandes manifestations importantes notamment pour la défense de l’avortement depuis l’arrivée au pouvoir de la droite catholique extrémiste mais jamais avec une telle ampleur et une telle unité sur l’objectif « Nous sommes et resterons en Europe ». Une Europe qui n’a pas oublié ceux des siens qui vivent en Pologne en déclenchant la procédure inédite de « la vérification de l’État de droit » et dont la Commission de Venise s’était engagée unanimement dans une ferme injonction et un rappel à l’ordre sans appel contre les atteintes aux libertés à propos du Tribunal constitutionnel et des médias publics mis au pas par le gouvernement du PiS. Varsovie l’Européenne, comme Londres demain… pour que l’Union se renforce en se démocratisant et en assumant ses responsabilités face à l’histoire au moment où une nouvelle attaque islamiste frappe Munich, l’Allemagne et donc l’Europe dans son ensemble.


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