vendredi 27 mai 2016

Le retrait… ou la démission

Valls (photo © AFP).

On le savait minoritaire dans l’opinion, au Parlement, dans son parti. C’est désormais son gouvernement qui donne des signes de craquements. En cause, l’inimaginable pour une femme ou un homme de gauche responsable, la crispation toute bureaucratique, entêtée, d’un Premier ministre à la dérive qui n’a plus en tête que l’affirmation d’une posture. Le parallèle avec Alain Juppé en 1995 saute aux yeux. Face à un mouvement gréviste dans le secteur public soutenu par l’opinion, lui aussi avait proclamé qu’il ne « céderait » pas avant de devoir concéder une défaite électorale sans appel au profit de la gauche plurielle et de Jospin. Valls n’agit pas différemment. « Droit dans ses bottes » comme son prédécesseur, il se condamne à la démission sans gloire si rien ne se passe dans les tout prochains jours. Hollande, aussi expérimenté que retors, ne peut pas ne pas entendre la société plus longtemps. De retour du G7, il lui incombe de tirer les conséquences de la crise politique désormais ouverte.

Sur le fond, l’affaire est entendue. Toutes les enquêtes d’opinion le confirment depuis trois mois. Le texte bâclé, mal ficelé et dangereux de Myriam El Khomri n’aurait jamais dû arriver jusque-là. Son cheminement chaotique souligne combien il était aventureux de s’engager dans une contre-réforme des règles de l’organisation du travail, sans consensus social. À plus forte raison quand on prétend en faire un contre-modèle par l’inversion de la hiérarchie des normes pour casser les régulations et protections sociales les mieux établies. Tout cela pour plaire à un patronat dont on ne dira jamais assez combien il est rétrograde, « décroché » par rapport à ses homologues, incapable de saisir les évolutions de l’économie et de la société. Le renfort de Laurent Berger pour la CFDT, comme sous Juppé, celui de Nicole Notat, n’était pas synonyme d’un soutien social significatif et sur ce point aussi, Valls s’est lourdement trompé.

Le mouvement social lui ne désarme pas. Il tient la distance et rien n’indique qu’il puisse faiblir d’ici le retour de la loi à l’Assemblée. Des journées d’action et des manifestations de rue – celles du 26 mai en étaient la huitième édition –, il s’est transformé en un puissant mouvement gréviste dans plusieurs secteurs stratégiques. Plus de 150 000 manifestants a minima dans près de 180 territoires selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, les raffineries en grève, les pompes de nombreuses stations-service asséchées, les centrales nucléaires au ralenti, les ports au bord de l’asphyxie… qui pourrait résister longtemps à une colère sociale qui agit par procuration d’une volonté majoritaire dans l’opinion de l’ordre de 70 %. Aucun gouvernement démocratique ne saurait s’affranchir du principe de réalité qui veut que le texte honni, condamné, soit retiré sans autre forme de procès.

Valls tient pourtant un langage provocateur à l’encontre de la principale centrale syndicale du pays, tenant au passage FO, la FSU, SUD ou l’UNEF pour quantité négligeable. « Ce n’est pas la CGT qui fait la loi dans le pays », a-t-il osé déclarer sans mesurer la portée explosive du propos car ce n’est pas davantage au Premier ministre de la faire, mais au Parlement. Valls, non content de prétendre imposer au pays une loi dont personne ne veut, a décrété d’emblée le « bâillon » au Parlement, à la faveur d’un 49.3 antidémocratique, avant toute discussion. S’en sont suivis les débordements langagiers sur le thème de « la prise d’otage » qui visaient  à « salir » sans chercher une sortie honorable à la crise. Au point où Christian Eckert, le secrétaire d’État au budget,  habituellement discret, s’est autorisé et c’est heureux à dire qu’il n’aimait ni ce langage, ni la tournure que prenaient les évènements.

Bruno le Roux, le chef du groupe majoritaire au Parlement, resté silencieux sur le viol des prérogatives de celui-ci, a cru pouvoir souhaiter une révision de l’article 2, celui sur l’inversion des normes qui symbolise le caractère absolument inacceptable de cette loi. Michel Sapin lui a emboîté prudemment le pas. Nombre de députés et sénateurs socialistes se sont exprimés dans le même sens, publiquement à la manière de Karine Berger ou Frédérique Espagnac, ou sous le manteau et en « off » pour d’autres. Au point où le doute n’est plus permis, Valls ne dispose plus que du soutien d’un quarteron d’obligés prêts à tout pour coller aux dires du « patron ». Ceux-là feraient-ils la loi dans le dos de tous les autres ? La question est désormais posée à la direction du parti socialiste dont on peut espérer qu’elle n’avalisera pas le coup de force antidémocratique au risque de perdre toute crédibilité aux yeux des siens.

Le comment en sortir est donc d’actualité car, comme le dit à juste titre Karine Berger, « nous savons tous qu’on reviendra à la table des négociations ». L’improvisation d’une réécriture de l’article 2, outre qu’elle paraît difficile parce qu’il est à la fois l’esprit et la lettre de cette folle loi, ne ferait que différer la décision du retrait. Sans compter qu’il n’est plus temps de gagner du temps parce que tout milite en faveur de l’apaisement social et du retour à la normale le plus vite possible. Le retrait du texte et l’ouverture concomitante de négociations sociales est la seule solution réaliste praticable. Ceux qui ont engagé un bras de fer aussi stupide que dangereux avec le mouvement social ne sont pas d’évidence les mieux placés pour s’y engager. Cela vaut a minima pour Valls et sa ministre du Travail.

On soulignera enfin à l’heure où François Hollande est désigné par une importante association interconfessionnelle américaine, The Appeal of Conscience, comme « l’homme d’État de l’année », combien ses errements en France et en Europe autour de la loi El Khomri tendraient à prouver le contraire. La Belgique s’enflamme en effet à son tour à propos d’un projet de loi travail pour partie inspiré par son voisin. Là encore, dans un pays meurtri comme a pu l’être la France par les attentats islamistes, il y avait mieux à faire. Le gouvernement libéral de Charles Michel n’a pas eu cette sagesse et fait donc face à une très forte contestation sociale – 60 000 manifestants à Bruxelles, chemins de fer en grève… – au risque de raviver l’opposition entre Wallons et Flamands. Le mauvais exemple est venu de Paris et engage la responsabilité directe du Président, élu par la gauche, qui n’a pas hésité un instant à la trahir.



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