vendredi 11 mars 2016

Paris hasardeux

Hollande (photo DR), lycéens le 9 mars (photo © C. Ena/AP/SIPA), Draghi (photo © AFP)

Celui en tout premier lieu de François Hollande qui s'adresse à la jeunesse mais ne l'entend pas. La jeunesse, du moins une large majorité d'entre elle, celle qui fréquente les lycées et les universités a compris que ce qui l'attend n'est pas réjouissant dans le monde du travail où il est dur d'entrer et encore plus dur d'acquérir une stabilité autorisant des projets de vie. D'où la course aux concours de fonctionnaires, y compris dans le domaine de la sécurité, qui offrent une garantie à défaut d'une rémunération et d'une perspective de progression ou de carrière satisfaisantes. Ce mal qui n'est pas exclusivement français se nomme précarité. Il a pour corollaire le développement de la dépendance durable des jeunes par rapport à leur famille. À ces jeunes dont les plus conscients étaient dans la rue le 9 mars, Hollande ne propose rien si ce n'est une perspective encore lointaine et bien incertaine d'individualisation de sécurités a minima, dans le domaine de la formation notamment, au nom d'une vision où la société aurait fait le deuil des logiques collectives et solidaires. Le président et le gouvernement s'adressent en pratique à d'autres jeunes, ceux qui sont en décrochage social par rapport aux structures scolaires ainsi qu'aux apprentis. Le souci pourrait être louable, mais au lieu de leur tenir un discours de vérité sur la nécessité d'acquérir le niveau de formation le plus élevé possible pour pouvoir s'en sortir en leur expliquant qu'il n'est jamais trop tard, on ne leur propose rien d'autre que ce qui existe en l'aggravant comme c'est le cas pour l'apprentissage. Même si le gouvernement recule sur ce point précis, le seul fait d'avoir envisagé que des jeunes de moins de 18 ans – encore des enfants selon les normes de l'ONU – aient à travailler 40 heures par semaine voire davantage dans les entreprises, celles du BTP notamment, en dit plus long que les éléments de langage mis en place par la cellule com' de Matignon. La taxation des CDD par ailleurs déjà acquise n'a en rien servi la promotion des CDI. Mieux vaudrait supprimer au moins les CDD d'usage d'un coût exorbitant pour l'assurance chômage – la Cour des comptes l'évaluait avec l'intérim à 7,5 milliards pour les caisses de l'UNEDIC quand les CDI les abondaient à hauteur de 12,5 milliards en 2011. Certains secteurs comme l'hôtellerie en vivent et ce n'est pas à l'ordre du jour. Tout le projet de loi travail, conçu en petit comité par El Khomri et Valls avec l'assentiment de l’Élysée, vise à provoquer avant les présidentielles une hypothétique petite « vague » d'embauche dans les PME et plus encore dans les TPE en assouplissant ou en supprimant au profit des petits patrons les garanties acquises par les salariés. C'est de mauvaise politique car un gouvernement se doit de faire une politique du travail pour la masse des salariés d'abord. C'est une folie économique qui risquerait, si elle devait aboutir, d'alourdir les handicaps structurels dont souffre l'économie française – taille des entreprises, sous investissement, faible compétitivité. C'est enfin une provocation sociale à l'encontre des organisations syndicales et tout simplement de la gauche qui était dans la rue aux côtés des jeunes le 9 mars. Voilà pourquoi, il n'y a pas lieu d'envisager une autre sortie de crise que le retrait et la réécriture « ouverte » de l'ensemble du texte en intégrant par exemple les éléments de contre-projet de la CGT. Toute logique du passage en force sur le texte d'El Khomri, serait-il agrémenté de quelques « améliorations » à la marge, est vouée et heureusement à l'échec. Le pouvoir qui vient d'essuyer une défaite cinglante sur la réforme constitutionnelle serait bien inspiré d'arrêter les frais tout de suite sinon il subira une nouvelle défaite devant la gauche dans la rue au soir du 17 mars ou un peu plus tard, le 31 ou avant.

Celui ensuite de Mario Draghi qui tente le tout pour le tout avec l'arme monétaire, non plus même pour relancer la croissance – 1,4 % pour 2016 escompté à ce jour dans la zone euro – mais pour éviter le plongeon dans l'abîme déflationniste. Taux d'intérêts au plancher, rachats de dette portés jusqu'à 80 milliards d'euros par mois en y incorporant, une première, le rachat de dettes privées d'entreprises. Au passage, c'est la reconnaissance de l'incapacité des banques à jouer leur rôle premier. Mais au-delà, cette ouverture du robinet à liquidités soulève toute une série de questions. L'engagement à ce niveau vient sans doute bien tard même si cette fois le consensus est plus large au conseil des gouverneurs. La différence avec la politique ajustée de la FED américaine saute aux yeux. Elle avait agi en temps et heure. La BCE intervient sans doute en ultime rempart avec la mobilisation maximum des moyens. Elle n'est pas vraiment l'émanation et pour cause d'une construction fédérale de la zone euro et de l'Union. Ensuite, non pas la discordance des conjonctures qui est habituelle, mais des politiques de long terme entre l'Europe et les États-Unis apparaît comme un risque lourd de menaces pour l'ensemble de l'économie mondiale au moment où, faut-il le rappeler, nombre d'économies en Asie dont la Chine, en Amérique latine dont le Brésil et les économies dépendantes des cours des matières premières battent sérieusement de l'aile. Et puis, cette logique du tout monétaire ne dit rien ou si peu sur la relance de la croissance qui passe par le crédit mais pas seulement et surtout pas dans un premier temps. C'est pourtant la clé du succès mais la croissance ne viendra pas de la seule BCE. Elle impliquerait la Commission, le Conseil et le Parlement, au travers de plans d'investissement massifs dans l'économie réelle et à la bonne échelle, celle de l'Union. Cela serait nécessaire dans toute une série de domaines, de l'éducation et la santé aux transports et infrastructures en passant par l'accueil des réfugiés, là encore non pas à l'échelle de l'un ou l'autre des États membres mais bien à celle de l'ensemble des territoires européens. Cela lèverait l'obstacle de politiques éclatées, dangereuses en ce qu'elles servent la poussée des réflexes identitaires nationalistes, finalement inefficaces parce que le marché a unifié l'économie sans que les États qui ne sont pas une gouvernance fédérale ne soient en mesure de la réguler. Plus simplement, ce que peuvent faire près de 510 millions d'Européens, un seul État, serait-il l'Allemagne et ses quelque 81 millions de ressortissants, ne peut l'accomplir.  Et du coup, l'on va chercher des constructions « abracadabrantesques » comme le plan Union-Turquie dont il n'échappe à personne qu'il ne serait qu'un pis-aller aux échecs antérieurs. L'ONU met  d'ailleurs en garde et à juste titre contre les rapatriements collectifs contraires aux droits de l'homme. Merkel a  beau s'égosiller, « la route des Balkans » est bien fermée. La Grèce en dépit du comportement solidaire de ses habitants et du gouvernement Tsipras est au bord de l'asphyxie. La mise en place d'un corridor ferroviaire ou d'un pont aérien pour la soulager de l'afflux des réfugiés bloqués sur son territoire s'impose de toute urgence. À Paris, Ayrault, après Aubry et combien d'autres, saluant la politique de la Chancelière allemande tacle le Premier ministre et son discours honteux de Munich. Preuve que tout n'est peut-être pas perdu, mais il faut désormais agir vite lors du tout prochain sommet européen avant que les enchaînements fatals n'aient produit leurs effets. Pour François Hollande, englué dans ses calculs politiciens qui l'affaiblissent chaque jour davantage, l'objectif est probablement hors de portée. C'est aussi ainsi qu'il faut interpréter le dernier « coup » de Cambadélis demandant face à l'aggravation de la situation aux socialistes de choisir de soutenir ou non le président sortant. « Perte de contrôle », avions-nous dit. Nous y sommes.  

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