vendredi 22 janvier 2016

Les faux-semblants se ramassent à la pelle

Valls et Macron, Christine Lagarde à Davos, Le Caire après l'attentat du 20 août dernier,
de nouveau frappé hier par l'EI (photos © AFP).

Le Conseil constitutionnel vient ainsi de censurer partiellement la Loi santé adoptée par le Parlement. Le tiers payant ne sera pas généralisé du moins en ce qui concerne les complémentaires. Les médecins de ville libéraux qui n'en voulaient pas obtiennent gain de cause au détriment d'un accès aux soins simplifié et gratuit ou presque pour les patients. Le privilège des uns, généreusement rémunérés par la collectivité, prévaut sur les besoins sociaux de tous les autres. Les organismes lucratifs que sont devenues les complémentaires pourront continuer à différencier leurs services en fonction des cotisations levées et de leur rentabilité. La sécurité sociale se propose même d'inciter par une nouvelle prime les médecins au recours au tiers payant. Longue marche vers l'inégalité face à la santé, l'une des pires injustices qui soient, selon que l'on est riche ou pas.

La protection sociale dans son ensemble est d'ailleurs affectée par la perspective de rendre pérennes les gains des entreprises au titre du crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE) – plus de 17,5 milliards en 2015 en faveur d'un million d'entreprises. L’Élysée envisage que le dispositif injuste soit transformé en baisse de charges permanente, comme si le bien commun d'une protection sociale garantie à tous ne devait être financé que par les seuls revenus des salariés et des ménages à l'exclusion de toute contribution patronale. Le déplacement du curseur entre les revenus du capital et ceux du travail s'en trouverait ainsi sanctuarisé au profit des premiers et au détriment des seconds. Ce serait une rupture, serait-elle non revendiquée, avec l'idéal de justice sociale de la gauche. Hollande s'y emploie pourtant à contresens de l'histoire, de l'exigence sociale à l'échelle de la planète et du réel car jusqu'à preuve du contraire la mesure est restée sans effet sur la compétitivité comme sur l'emploi.


Les dires provocateurs de Macron comparant la journée d'un salarié et celle d'un entrepreneur en rajoutent une couche. On peut les prendre au sérieux et argumenter, faits et chiffres à l'appui, comme s'y est essayé Libération pour souligner la vacuité du propos. On peut également les replacer dans la lignée des rengaines de la réaction de toujours, dont celles des organismes patronaux en 1936 qui refusaient l'accès au repos et aux loisirs pour les « congés payés » parce que, disaient-ils, il n'y a rien de commun entre l'occupation du salarié et la dure condition du patron. On peut enfin et c'est peut-être le plus approprié considérer qu'il s'agit de la gourme d'un petit c.. qui méconnaît la vraie vie. Mais le plus incroyable dans cette affaire tient au fait que personne, ni à Matignon, ni à l’Élysée n'a éprouvé le besoin de démentir l'irresponsable donnant ainsi une signification quasi officielle à sa sentence stupide. 


Triste époque car il n'est pas un jour où une affaire ne confirme cette appétence pour l'injustice, l'inégalité, la discrimination au nom d'intérêts financiers
« bien compris ». Prenez l'affaire Kerviel Société Générale. On doit légitimement se méfier des cris d'innocence d'un trader surtout quand tout ou presque le met en cause. Mais, l'on ne souligne pas suffisamment les raisons pour lesquelles la SG entend s'exonérer de ses responsabilités qui ne sont ni moindres ni surtout comparables. Elle a touché au titre de l'indemnisation des établissements bancaires victimes de fraude plus de 2 milliards de l’État. Cette manne financée par l'impôt n'avait dans ce cas d'espèce absolument aucune raison d'être. Il faut donc y revenir pour que des pratiques douteuses, au moins tolérées sinon encouragées ayant conduit à quelques déconvenues au milieu d'un océan de profits, ne se soldent pas par un gain injustifié pour la banque et une perte dommageable pour l’État. 

L'on se préoccupe de ce mauvais « air du temps » jusqu'à Davos, parce que les décideurs économiques et politiques dominants ne peuvent se désintéresser de la viabilité durable d'un système menacé non pas même par une contestation massive qui mettrait le changement social, radical, à l'ordre du jour, mais par sa décomposition interne. Imaginez, à moins de dix ans d'intervalle, on reparle de crise majeure, de krach boursier et d'incertitudes systémiques. Le FMI comme la Banque mondiale font assaut de prédictions inquiétantes. Pas de quoi régaler le monde des affaires. Outre la guerre barbare des Islamistes contre l'humanité – Le Caire après Mogadiscio, Ouagadougou, Istanbul, Paris… – , outre les perspectives de contraction des principales économies émergentes, c'est la situation européenne qui est la source de toutes les préoccupations.


Le mot de Valls sur un éventuel « effondrement » de l'Europe, une « sortie de l'histoire », n'est pas sans fondement, serait-il excessif. Bruxelles fait en effet face à des crises multiples sur la base d'un marché unifié qui limite pour l'heure la perspective d'un éclatement. Mais, il n'est pas envisageable que la crise des migrants réfugiés ne trouve pas une solution équitable sur la base de quotas d'accueil obligatoires entre les régions et les États de l'Union. Il n'est pas envisageable qu'une laïcité fondée sur la séparation des États et des obédiences cultuelles, sur le refus du prosélytisme dans l'espace public et sur la protection des enfants  des pratiques aliénantes, ne s'impose pas aux 28. La possibilité démocratique du vivre ensemble en dépend. Les droits démocratiques, ceux des femmes et donc de tous, en dépendent tout autant. Faute de quoi, le pire deviendrait effectivement possible.


Les fondements de la société ne sauraient découler du seul rapport de force économique car elle deviendrait vite une jungle où le plus puissant pourrait tout et le plus faible rien. Il faut retrouver collectivement le sens de l'histoire, celui du développement et des progrès humains pour dominer les tentatives de retour au passé en interne et vaincre la barbarie partout sur le globe. On ne le fera pas à l'échelle d'une proximité fermée où la peur de la différence identitaire produit l'exclusion, mais bien plutôt à l'échelle d'ensembles plus vastes qui garantissent d'une certaine manière la neutralité par rapport aux origines, aux histoires particulières, aux orientations de genre. C'est le défi principal qui est posé à l'Europe comme à une autre échelle aux nouvelles régions françaises. Entre le repli ou de plus vastes horizons, il est urgent de choisir. La gauche, tous courants confondus, doit le faire à l'opposé des populistes, racistes et autres extrémistes de droite et d'extrême-droite. 



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