vendredi 1 janvier 2016

2016, transition… mais pour qui, pour quoi ?

Les vœux de Hollande (capture © France 2), ceux de Merkel (photo © DPA / AFP) et d'Obama (capture © Wh TV),
et al-Baghdadi, calife autoproclamé de Daesh (photo © Reuters TV).

Entre ruptures et continuité, la complexité confuse des évolutions que vit ou subit le monde, plus unifié que jamais dans ses informations et ses ressentis, met en lumière une situation où tout ou presque est possible, du pire au meilleur. Naturellement, il y a les tendances lourdes, objectives, celles qui dominent le cours des choses, du moins l'encadrent et le bornent. Mais il y a aussi ces grains de sable, ces bifurcations par lesquelles l'on peut changer le futur à la condition de le vouloir collectivement.

La crise est bien finie. S'il en fallait un signe supplémentaire parmi d'autres, le bilan des fusions acquisitions d'entreprises l'an passé le fournirait. La barre des 5 000 milliards de dollars de transactions financières a été franchie en 2015 effaçant le précédent record de 2007 qui s'établissait à 4 600 milliards. Cela signifie que le monde international des affaires se porte bien dans l'ensemble, sans doute avec des crises sectorielles ou locales à venir – elles sont inhérentes au système –, mais sans que cette manne ne profite aux populations, ni dans les pays les plus développés ni même ailleurs. C'est ce qui rend le monde capitaliste irrespirable au sens propre comme au sens figuré pour beaucoup sinon tous. Le FMI et Christine Lagarde ont donc raison de prévoir un avenir incertain d'autant que la crise des matières premières atteintes de plein fouet par une croissance vacillante ne fait que commencer et que la transition énergétique promise par la COP21 n'en est qu'à ses balbutiements faute d'investissements à la hauteur de l'enjeu. Sur cette toile de fond objective, les différences se font jour entre des sociétés plus ou moins justes, plus ou moins  équitables et donc plus ou moins performantes au plan social et porteuses d'avenir. Ainsi, la société américaine a su par-delà tous ses travers sortir de la crise avant les autres, venir à bout du chômage et laisser entrevoir d'autres possibles en matière de transition énergétique par exemple. Côté pile le bilan de l'administration Obama et de la vigoureuse campagne de soutien à l'économie de la Réserve fédérale américaine sous la direction de ses deux derniers gouverneurs. Côté face, les promesses de l'Obamacare sont loin d'avoir été tenues. La campagne en vue de l'élection de novembre 2016 voit se déverser les insanités provocatrices d'un Trump quand, du côté démocrate, Hilary Clinton a bien du mal à incarner le renouveau et l'espoir d'une amélioration de la vie de tous les Américains. Sur l'autre rive du Pacifique, la Chine patine dans la construction de son marché intérieur plus que jamais confronté au même dilemme, l'enrichissement de quelques-uns et la difficulté à diffuser une partie au moins de la richesse accumulée dans la société, non pas même en direction de tous, mais à défaut en direction de ces quelques centaines de millions de Chinois réputés appartenir aux couches moyennes et sans la consommation desquels le système ne peut se renouveler. Il n'y a que la pollution insupportable qui soit partagée à Pékin. L'Europe elle se fragmente dangereusement parce qu'elle n'a pas su prendre à temps le tournant d'une relance réelle qui impliquait une politique résolue quitte à heurter l'orthodoxie des droites européennes en manque d'imagination. Résultat, quand la croissance est revenue, elle reste languissante, avec des zones entières qui en sont exclues. La remontée des taux à l'initiative de la Fed, serait-elle dans un premier temps favorable à la compétitivité de l'euro face au dollar, risque de fragiliser davantage encore ces économies de la rente gérée dans la précaution quand d'autres prennent quelques risques. Seul facteur global qui contredise la tendance, l'arrivée de plus d'un million de réfugiés pour l'essentiel accueillis en Allemagne. Une chance pour l'Europe devenue une chance pour l'Allemagne. Sur ce point, la Chancelière a plus d'un train d'avance sur la plupart de ses homologues. Le coût en termes d'investissements pour accueillir ces hommes, ces femmes et leurs enfants, les loger, les former, les insérer est la meilleure nouvelle depuis longtemps qui soit arrivée jusqu'en Europe.

François Hollande, lui, lors de ses vœux aux Français, n'a même pas évoqué cette chance historique… lui préférant des accents « patriotiques » et un discours sur « l’état d'urgence social » désincarné. Car le projet économique et social de Paris est dénué de crédibilité, non seulement parce que les échecs succèdent aux échecs mais surtout parce qu'il s'enlise dans des chemins de traverse. À coup de dizaines de milliards d’aides sans la moindre contrepartie ni même une allocation un peu fine des ressources, la marge financière des entreprises a été rétablie, certes, mais cela n'a évidemment rien changé ni en matière d'innovation, ni en matière d'emploi. Il est question désormais de former à la chaîne 500, 600 voire 700 000 chômeurs de longue durée, aux frais de l’État. Si au moins on utilisait les dizaines de milliards de la formation professionnelle, captés dans la plus grande opacité et en pure perte pour l'intérêt général par les « partenaires sociaux » – de manière d'ailleurs fort inégale entre les uns et les autres –, mais le gouvernement n'entend pas avoir recours à pareille audace et bousculer le Medef et ses alliés. Non, la mesure ne fait qu'entériner le refus d'investir dans l'innovation et la formation de la grande majorité des dirigeants d'entreprises. Ils ont pris l'habitude d'être assistés par un gouvernement qui ne mesure pas le retard que fait prendre au pays cette politique qui consiste à abonder sans fin la trésorerie des entreprises et par voie de conséquence celles de leurs dirigeants et propriétaires. Dans la foulée, l'on aidera les PME à embaucher… alors que la plupart de ces entreprises en France sont trop petites et trop mal gérées pour espérer grandir et qu'elles n'ont pas grand chose à voir avec leurs homologues européennes. On pourra toujours financer, au-delà des généreuses mesures fiscales déjà actées, de vrais emplois pour que lesdites PME consentent à embaucher ne serait-ce qu'un salarié à un coût très avantageux, mais qui peut croire que cela améliorera durablement la situation de l'emploi ? On pourra toujours généraliser à grand frais un service civique qui constitue de fait du travail dissimulé avec des effets d'ailleurs nocifs sur les marchés correspondants, mais qui peut croire que cela changera la donne même au plan des statistiques sur le marché de l'emploi ? Il en va de même du code du travail qui même passé à la moulinette des fantasmes patronaux ne conduira pas davantage les entreprises à embaucher. Et quant à l'apprentissage, cette vieille croyance française qui voudrait que l'on puisse se dispenser d'une solide formation universelle de base pour tous avant une formation appliquée, elle dénote une volonté de disputer au FN une petite bourgeoisie des artisans et commerçants percutée par la réalité de l'économie d'aujourd'hui qui la dépasse. Tout cela ne tient pas la route. Le gouvernement se refuse en réalité à changer de cap, à relancer la consommation des ménages, à investir de manière rentable, à stimuler l'économie de manière responsable. Il est à ce titre comptable de l'envol de la dette – au-dessus des 2100 milliards d'euros –, de la faible compétitivité d'une économie qui recule sur le plan international, d'un chômage qui n'en finit pas d'augmenter, d'un désespoir social qui nourrit tous les risques. Ce n'est pas ainsi que l'on fera face à la montée du péril fasciste, aux replis identitaires, aux illusions patriotiques… en leur faisant des concessions inadmissibles comme sur la déchéance de nationalité, en paraissant les valider parce que dans un monde qui a déjà beaucoup changé et qui changera plus rapidement demain, rien n'est plus urgent que de dire aux citoyens la vérité. Voilà pourquoi rien n'est simple au plan politique, ni en France, ni nulle part en Europe. Entre la nécessité de faire front avec toute la gauche chaque fois que nécessaire contre la droite et l'extrême-droite en particulier et l'impérieux devoir de défendre patiemment une autre politique de gauche, il ne faut pas choisir mais articuler les deux versants dans une même démarche unitaire exigeante.

Et avec cela, la guerre qui est de plus en plus présente, chaque jour. Une guerre fomentée par les tueurs de l’État islamique qui a plombé cette année les fêtes du nouvel an – cela pèse aussi sur la croissance – de Rochester à Munich en passant par Paris, Bruxelles, New York, Moscou ou Berlin… après avoir fait couler, tout au long de l'année 2015, des flots de sang du Proche-Orient à l'Asie et dans une moindre mesure de l'Europe aux États-Unis. Alors, oui, le rassemblement, l'unité ne sauraient souffrir d'exception à ce niveau-là parce qu'il y va d'un affrontement vital entre l'humanité et la barbarie quel que soit le lieu frappé, le peuple atteint, le gouvernement visé. Sur ce plan, répétons-le s'il le faut, Hollande a bien fait le job, mieux que d'autres même. Mais cela ne saurait conduire à une complaisance coupable pour le Chef de guerre quand celui-ci s'adonne longuement au « je » le 31 décembre, prétendant « protéger » ses administrés et obligés – « je suis fier de vous » – oubliant les exigences d'un pouvoir démocratique où le Président ne serait pas la source de tout, même si la légitimité du débat est admise et la responsabilité du Parlement invoquée. La tentation du « pouvoir personnel », propre aux institutions antidémocratiques de la Ve République, chatouille le Président et ses plus inconscients collaborateurs. On ne fera jamais pourtant une politique efficace du renoncement aux principes démocratiques les mieux établis dont l'égalité entre tous les citoyens, dont la responsabilité collective et partagée. Celle précisément dont surent faire preuve les Français le 11 janvier 2015 et les Parisiens dans les jours qui suivirent les attentats sanglants du 13 novembre. Une guerre avec laquelle l'humanité n'en aura pas fini aussi longtemps que les tenants de l’État islamique, du Califat de Baghdadi, n'auront pas été défaits et leurs dirigeants traduits devant un tribunal international chargé d'établir la vérité sur leurs crimes et ceux de leurs complices. C'est pourquoi la vigilance s'impose en ce début d'année par rapport aux arrangements qui ne disent pas leur nom entre les contingents de l'EI et ceux qui les combattent autour de Damas en particulier. Permettre, fut-ce avec les meilleures justifications tactiques, que les assassins islamiques s'éclipsent du lieu de leurs forfaits pour se replier en bon ordre et aller sévir ailleurs n'est pas une bonne solution, ni sur le plan militaire, ni sur le plan politique. La seule stratégie qui vaille est celle qui conduira à la capitulation sans condition de l'EI et des autres factions islamiques qui menacent la région. Cela a un prix en terme d'engagement humain et financier mais il n'y a pas d'alternative pour libérer le Proche-Orient et avec lui le reste de la planète de ce terrible fléau du terrorisme des barbares islamiques. C'est dans ce contexte difficile parce que dangereux au plan mondial, comme aux plans européen et français, que nous formons le vœu d'une année 2016 faite d'une mobilisation toujours plus consciente et démocratique, orientée vers de nouvelles conquêtes – et pas seulement de résistance – progressistes.

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