samedi 5 décembre 2015

Parti pris du 4 décembre 2015

À Madrid, pour l'union de l'Espagne, en novembre 2014 (photo © Reuters) ;
au Bourget à l'entrée de la COP21 (photo © AFP) ; Le Pen nièce en meeting à Nice (photo © AFP).

Attente impatiente, inquiétude, conviction d’assister à un moment historique, alimentent les sentiments et réflexions des Européens, à gauche et au-delà, en cette fin de semaine si particulière. Beaucoup songent à ce qui va se passer à Paris comme l’on dit, en France en vérité, avec la menace d’une poussée électorale sans précédent de l’extrême droite. Si elle venait à l’emporter dans une, deux ou trois régions françaises, alors ce serait les prémices d’une catastrophe continentale. D’autres nouvelles éclairent aussi à leur manière l’angoisse devant un avenir devenu plus incertain.

Sécession et élections. La nouvelle en provenance de Madrid, à deux semaines des élections générales, a de quoi inquiéter. La Cour constitutionnelle a cassé purement et simplement la résolution par laquelle le Parlement de Catalogne avait ouvert un processus pouvant conduire à l’indépendance. À la provocation calculée des uns répond la rigidité tout aussi calculée du pouvoir central. Situation périlleuse, là où la négociation d’une plus large autonomie pour la Catalogne et les autres régions d’Espagne aurait dû s’imposer. La sécession, la « déconnexion » comme l’ont présentée cet automne les indépendantistes catalans, n’est pas la solution sans doute, mais prétendre leur imposer l’autorité d’un argument de droit dont ils contestent les fondements ne l’est pas davantage. En attendant la reprise du bras de fer, on votera le 20 décembre dans toute l’Espagne pour le renouvellement des Cortès, Congrès des députés et Sénat. C’est évidemment le scrutin pour le Congrès – proportionnelle dans les 50 provinces avantageant les vastes zones rurales au détriment des centres urbains – parce qu’il détient le pouvoir d’investir et de renverser le gouvernement qui sera déterminant. Les sondages donnent le Parti populaire de Rajoy à la fois en tête avec 28 % et défait par rapport à ses résultats de 2011 où il avait obtenu la majorité des sièges – 54 % – avec un peu plus de 46 % des suffrages. Dans un mouchoir, respectivement avec 20 % et 19 %, viendraient ensuite Ciudadanos, parti attrape-tout de droite à la fois libéral et anti austérité, et le Parti socialiste (PSOE). Podemos en perte d’influence a fait le choix d’alliances locales à géométrie variable qui totaliseraient près de 15 %. Dans ces conditions, il est improbable qu’une majorité se dégage des urnes, les deux partis de gouvernement traditionnels – PP et PSOE – qui représentaient à eux deux 70 % des voix en 2011, ne recueillant aujourd’hui, toujours ensemble, le vote que d’un électeur sur deux. La montée des aspirations séparatistes, du chacun pour soi, y trouvera un terrain fertile. Sur un registre semblable et cette fois nettement anti européen, les Danois ont voté jeudi 3 décembre par référendum le refus – 53,1 % – de nouvelles collaborations communautaires qui auraient entraîné des abandons partiels de souveraineté dont ils étaient jusqu’alors dispensés au même titre que le Royaume-Uni. L’extrême-droite y remporte une victoire. Cela implique par exemple que Copenhague ne serait plus membre d’Interpol dès l’an prochain. En Grande-Bretagne justement et dans la perspective d’un « Brexit » redouté, une étude s’attache au ressenti des électeurs dans les différentes entités britanniques face à cette éventualité. Une majorité d’Anglais y serait favorable – 52 % – tandis qu’à l’autre extrémité de la palette les Gallois y seraient opposés à 74 %, les Écossais et les Irlandais eux aussi défavorables se situant entre les deux. Preuve supplémentaire que le petit jeu irresponsable de Cameron et des Tories peut conduire le pays à la rupture avec l’UE et à l’éclatement de celui-ci. Le dernier sondage donne pour la première fois une nette majorité pour le non au maintien du Royaume-Uni dans l’Union. D’autant plus inquiétant que ce sondage intervient au lendemain des attentats meurtriers de Paris invitant à la solidarité européenne.

Terrorisme et libertés. C’est le lot commun de plusieurs États membres de l’Union de devoir faire face à une menace terroriste portée par des réseaux islamistes dont on mesure chaque jour davantage l’ampleur, l’enracinement et la dangerosité mortelle qu’ils représentent pour les sociétés démocratiques et les libertés publiques. La riposte s’organise avec les décisions inédites de l’Allemagne de déployer jusqu’à 1 200 soldats sur le théâtre des opérations, en appui des Français en première ligne, du Sahel au Proche-Orient. Le Parlement britannique a lui voté à une nette majorité l’extension de ses frappes à la Syrie pour contrer l’État islamique et son Califat, la majorité des Travaillistes se perdant dans le front du refus avec Jeremy Corbin. Les États-Unis annoncent le renforcement de leurs unités spéciales à pied d’œuvre en Irak, le gouvernement formel de Bagdad déclarant qu’il n’avait rien demandé et que si des troupes étrangères venaient à être déployées sur son territoire, il considérerait cela comme une «  agression  ». Confusion qui s’ajoute à la provocation d’Ankara abattant un avion russe pour retarder la convergence vers une coalition internationale unique. Un délai supplémentaire dont profitent les assassins de l’État islamique pour semer la terreur partout où ils le peuvent, déployant une propagande abjecte où ils dressent des enfants à tuer. Mais, si l’action militaire et policière est pleinement justifiée, pour libérer les territoires sous contrôle des tueurs de Baghdadi, pour sécuriser ceux qui sont menacés d’attaques aveugles et sanglantes, cela ne doit pas conduire à un recul des libertés et la mise entre parenthèses d’un mode de vie qui peut seul souder les populations dans la résistance face à l’ennemi de l’humanité. La France vit ainsi sous un état d’urgence qui, jusqu’alors, a respecté l’essentiel des libertés dont les droits d’expression, de réunion et de manifestation – contraint au lendemain des attentats à l'ouverture de la COP21 – ainsi qu’un strict contrôle par le Parlement des opérations de police. Il ne faut sous aucun prétexte se départir de cet équilibre précaire faute de quoi la cohésion de la population en général, celle de la gauche en particulier, en serait entamée. Si des bavures venaient à être commises, leurs responsables devront être sanctionnés. Si une réforme de la Constitution doit être mise à l’ordre du jour du Congrès ou à défaut d’un référendum, ce doit être d’abord sur la base d’un progrès démocratique impliquant l’abrogation des articles 16 – pleins pouvoirs – et 36 – état de siège. Leur remplacement par l’état d’urgence dès lors qu’il affecte forcément les libertés, fut-ce à la marge, ne saurait se dispenser du contrôle du Parlement. Et comment mieux y parvenir qu’en rendant le recours à ce fonctionnement d’exception limité dans le temps – 3 mois renouvelables une fois – avec à chaque fois le vote du Parlement pour son instauration comme pour son prolongement. Inutile d’y ajouter des mesures qui divisent et ne règlent rien comme la déchéance de nationalité, serait-elle très encadrée. C’est aussi à cette mesure que la résistance sereine à la barbarie se renforcera dans les semaines et les mois à venir ou s’affaiblira si l’on prenait le risque de diviser plutôt que de rassembler. 

Fascisme et démocratie. La montée du FN enregistrée par tous les sondages souligne que nous sommes arrivés au point «  ultime  » où il est encore possible d’agir efficacement contre l’extrême-droite. Demain, pour nécessaire que serait toujours une résistance des citoyens libres, ce serait infiniment plus dur, pour la France comme pour l’Europe. Vu de chez nos voisins, Marine Le Pen est celle par qui s’est produit l’impensable à savoir un début d’unification des forces fascistes et populistes des extrême-droites européennes. Pensez à la manière dont Chaplin rendait compte dans Le dictateur des embrassades contrariées d’Hitler et de Mussolini… L’existence d’un groupe au Parlement de Strasbourg, c’est son œuvre. On pourra toujours arguer des contradictions qui hantent le parti d’extrême-droite français et ses acolytes, mais chacune de ses victoires, fussent-elles électorales, sont autant de facteurs d’unification sous la direction des plus forts, de ceux qui gagnent et ceux-là se nomment aujourd’hui Le Pen, fille et tante, petite-fille et nièce. Imagine-t-on le Parlement européen siéger demain à Strasbourg dans une région à la main de Philippot ? Il n’en va pas différemment de la Métropole européenne de Lille, ni même de cette région PACA qui abrite les festivals de Canne ou d’Avignon. Il est exclu que le FN dirige une seule région et à plus forte raison plusieurs. C’est un impératif politique, moral et civique. Les moyens de l’en empêcher sont connus de tous. La mobilisation électorale, l’unité à gauche pour frapper ensemble même lorsque l’on marche séparément, le désistement ou retrait au profit de ceux qui peuvent le battre seraient-ils de droite, la fusion technique droite gauche ou l’inverse à la proportionnelle des résultats du premier tour. Les repousser par tous les moyens, les 6 et 13 décembre, pour la France sans doute mais pour l’Europe tout autant. Si nous y parvenons, alors la courbe obscène s’inversera plus facilement même s’il faudra du temps et une politique adaptée pour éradiquer ce «  mal  » honteux, français et européen qui menace les libertés publiques, la démocratie et l’avenir de notre jeunesse en particulier. Assez donc de ces imprécations qui mettent en cause par la bouche de Macron ou de certains à gauche, la situation des quartiers, la situation sociale en général ! Non, être pauvre ne conduit pas mécaniquement à se comporter en salaud en devenant électeur du FN ou adepte de la barbarie islamiste. Ni les uns ni les autres n’ont d’excuse. Qu’il faille panser les dégâts de la crise, faire en sorte d’éliminer les raisons qui l’ont rendue possible, faire reculer le chômage de masse, redonner espoir aux couches populaires, est un beau programme qui mérite que l’on se batte pour lui. Raison de plus pour ne pas détourner chacun et tous de la seule responsabilité immédiate qui vaille en ces jours difficiles, combattre les résurgences de la bête immonde, revêtiraient-elles les mots doux de démocratie et de libertés pour mieux se déchaîner si les femmes et les hommes de ce pays venaient à perdre jusqu’au goût de vivre, libres et debout.


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