mardi 3 novembre 2015

Parti pris du 3 novembre 2015

À Ankara (photo © Reuters), à Pékin (photo © AFP), à Lille (photo © Reuters)


Les élections turques du 1er novembre mettent un terme provisoire au vent d'espoir qui s'était levé sur Ankara et le pays au printemps. Erdogan, le despote islamiste, et son parti, l'AKP – parti du Droit et de la Justice – disposeront à nouveau d'une majorité absolue au Parlement avec 316 députés sur 550.  C'est un revers pour tous ceux qui espéraient, à gauche mais pas seulement, voir les libertés démocratiques mieux garanties, en particulier celles de la minorité kurde. Erdogan a gagné comme il le fait depuis 13 ans, à l'exception notable de juin dernier, en jouant sur les peurs dans un pays où le développement laisse encore des zones entières sur le bord du chemin. La campagne d'intimidation, de pression et de répression du pouvoir islamo-conservateur a porté. L'attentat meurtrier du 10 octobre – 102 morts – attribué à l'EI en a facilité le déroulement. L'AKP récupère la moitié de ses gains dans les rangs de l'extrême droite nationaliste du MHP en recul de 5 points. Mais le parti au pouvoir mord aussi dans les quartiers populaires, y compris dans la minorité kurde, chez des électeurs inquiets du retour de la « sale guerre » entre le pouvoir et le PKK. L'opposition sociale-démocrate laïque résiste bien, le CHP améliore son score de juin et représente plus d'un électeur sur cinq. La nouvelle gauche, issue de la minorité kurde, HDP – parti Démocratique du peuple – recule en revanche. Elle perd une vingtaine de députés. Elle est passée à deux doigts de son élimination du Parlement – 10,4 % pour un seuil de représentation fixé à 10 %. Une conséquence directe de la tentative du PKK de reprendre la main par une guérilla sanglante. La politique du pouvoir l'y invitait mais il ne fallait pas tomber dans le piège… Désormais, l'heure est à « l’autocritique » comme l'a indiqué Selahattin Demirtas au nom du HDP qui en a subi les effets de plein fouet. Du côté du pouvoir, la victoire électorale laisse entière la question de la présidentialisation du régime, effective mais qu'Erdogan voudrait incarner en droit – il ne dispose pas des 330 députés nécessaires. Au moment où la coalition mondiale contre l'EI semble enfin sur les rails, ces élections ne renforcent pas l'articulation entre une lutte sans merci contre les barbares de l'EI et le respect ou le développement des libertés publiques dans une région où elles n'ont jamais été acquises.

La COP21 en demi-teinte. Le voyage en Chine de Hollande restera probablement comme un succès de la diplomatie française. L'engagement de la Chine, premier pollueur au monde, était acquis mais il est précisé et renforcé. Formellement Paris et Pékin sont désormais d'accord pour une logique « contraignante » et plus seulement d'affichage. Les deux capitales préconisent même une clause de réexamen tous les cinq ans des progrès enregistrés et de leurs limites en vue de réajuster le tir si nécessaire. Cela ouvre effectivement la voie à un succès de la COP tout en soulignant le caractère fragile d'une avancée qui n'est pas confortée par l'affirmation d'un début de gouvernance mondiale. La bonne volonté des États est une chose, leur fiabilité de long terme en la matière en est une autre. Deux questions ne sont cependant toujours pas réglées à quelques semaines de l'ouverture de ladite COP21 à Paris. La première réside dans l'ampleur des efforts à fournir pour ne pas dépasser 2 °C de réchauffement au cours du siècle. Pour l'heure, comme le reconnaît le Président français, les engagements pris correspondent encore à une augmentation de 2,7 °C. C'est trop et susceptible de provoquer des catastrophes en série comme tout le monde en convient. Il faut donc faire davantage même si ce qui est acté est déjà une avancée indispensable. Cela plaide en faveur d'un contrôle permanent de la part d'une autorité qui aurait la possibilité de réagir en temps réel. Autre facteur d'incertitude qui renvoie aussi à la question de la gouvernance, le problème du financement solidaire des mesures de limitation des pollutions est sur la table sans solution. Or, il conditionne la mise en œuvre des engagements pris en particulier par les pays pour lesquels il est vital d'obtenir une aide pour pouvoir agir. C'est le cas de la plupart des pays du sud qui attendent beaucoup de la solidarité des États du nord. Sur ce plan, les États les plus riches jouent pourtant la montre, de l'Europe aux États-unis, les grands émergents en profitant pour s'exonérer au prétexte qu'ils doivent déjà faire des efforts considérables. Là encore, la logique d'un mécanisme permanent de financement sur le modèle des conférences de donateurs devrait s'imposer mais encore faut-il en acter le principe et les modalités pratiques. Sur ce plan précis, tout reste à faire.

Les régionales. Les élections locales du 6 et 13 décembre donnent lieu à une campagne préemptée par la perspective encore lointaine de l'élection présidentielle de 2017. Sarkozy, empêtré dans les affaires judiciaires en tout genre, tente un coup de poker à la fois pour s'assurer la prééminence à la primaire de la droite et courir sans trop le laisser paraître derrière les électeurs du FN. Il vend à dessein une « refondation de la politique sécuritaire » qui donnerait les pleins pouvoirs à un super ministère de l’Intérieur prenant la main sur toutes les forces de l'ordre ainsi que sur les douanes et l'administration pénitentiaire. En cause bien sûr la politique pénale qui se verrait ainsi amputée d'une part de ses prérogatives. La droite est en panne de projet pour les nouvelles régions et elle cherche à compenser. L'extrême droite, portée par les sondages, sait d'expérience que ses victoires sont parfois virtuelles et elle aussi est confrontée à la concordance politique et nominale des échéances entre celles de décembre 2015 et celle de 2017. Si elle perd dans le Sud et à plus forte raison dans le Nord – et elle doit impérativement perdre ! –, ce sont ses prétentions pour 2017 qui s'en trouveront affaiblies. Reste une gauche qui comme toujours cafouille, entre coup de com’ hasardeux de l’Élysée, impéritie fiscale qui n'a pas permis de corriger à temps les injustices de la droite et débat d'orientation quant aux exigences démocratiques du second tour. Nous y sommes. Bien sûr, plus la gauche, tous courants confondus, sera haut au premier tour, plus les choses iront de soi au second. Il est évidemment utile que toutes les composantes de notre camp s'engagent à se rassembler sous une forme ou une autre, désistement ou fusion de liste. Ceux qui n'y souscriraient pas porteraient la responsabilité écrasante d'une éventuelle défaite. Mais tout cela ne dit pas comment battre les Le Pen, nièce et tante, si elles menaçaient de l'emporter au soir du premier tour. Comme pour le désistement à gauche, la mise en place de coalitions techniques avec la droite, précisément parce qu'elle n'a rien de « naturel », doit être actée non comme l'hypothèse la plus souhaitable mais comme l'ultime moyen de battre l'extrême droite. Elle est la marque de l'engagement de vraiment tout faire… parce qu'il est exclu, d'un point de vue démocratique, que l'extrême droite dirige demain ne serait-ce qu'une seule région. 


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