| Le Grand Rassemblement, Marcel Gagnon (photo © D. Lang) |
Avant chaque élection importante, la promesse de Mitterrand en 1981 d'accorder le droit de vote aux immigrés non européens aux élections locales refait surface avant d'être « oubliée » dès le lendemain. François Hollande n'a pas dérogé à la règle. Mais cette fois, cette vieille exigence démocratique est enterrée par Manuel Valls à la veille des régionales dans le contexte de la crise des migrants réfugiés, tandis que Jean-Christophe Cambadélis la maintient au nom du parti socialiste. Au-delà du jeu classique des positionnements, il en va d'un problème d'orientation essentiel pour l'Europe. En effet, si le principe de la libre circulation des êtres humains leur conférant les mêmes droits et devoirs d'un bout à l'autre de la planète supposerait l'existence d'un monde unifié du point de vue de son développement économique et social, la question se pose aujourd'hui et pratiquement en de tout autres termes. L'Europe est appelée à accueillir, selon les évaluations de la Commission, environ trois millions d'hommes, de femmes et d'enfants d'ici 2017. Sauf à penser que ceux-ci sont de passage en attendant que la barbarie ait été vaincue dans leurs pays d'origine, et que ces derniers connaîtront demain comme par enchantement un miracle économique du développement, les migrants réfugiés qui parviennent en Europe ont vocation à y rester. Il convient donc de les intégrer de manière pleine et entière au même titre que tous les autres citoyens.
Valls plaide pour une limitation des droits fondée sur la nationalité. Seuls les nationaux pourraient exercer pleinement leurs droits civiques, les autres, tous les autres en étant privés. C'est objectivement facteur de division et de discrimination. Mais c'est également une bien curieuse et datée conception de l'Europe, envisagée comme un simple regroupement d’États nationaux. Dans cette logique, les nouveaux arrivants devraient devenir des citoyens allemands, français, suédois, etc. On doit légitimement avoir une autre ambition qui réponde concrètement au problème posé et concoure à une nouvelle étape de la construction fédérale de l'Europe, celle d'une vraie citoyenneté européenne où les racines nationales, régionales ne seraient plus déterminantes en matière de droits en général, de droits civiques en particulier. Tout y invite. La culture, celle des humanités et de ses enrichissements croisés qui font qu'il y a des Lumières et des humanités européennes et non une simple somme d'influences marginales entre les uns et les autres, déclinée au plan national. L'économie ensuite, où cette vague migratoire sans précédent est l'un des atouts pour sortir de l'atonie dans laquelle se meut l'Europe depuis bientôt une décennie. Les dernières prévisions de Bruxelles le confirment. La croissance resterait fragile et hésitante jusqu'en 2017. Le chômage ne reculerait pas vraiment d'ici là. La France ne rentrerait nullement dans les clous de ses engagements en ce qui concerne ses déficits publics. Les prévisions du gouvernement Rajoy en Espagne seraient largement surévaluées, comme celles de Coelho et de la droite au Portugal… Et pendant ce temps, les excédents courants allemands – plus de 8 % au lieu d'un maximum de 6 % autorisés par les traités – se maintiendraient, pénalisant d'autant les autres économies régionales ou nationales.
Le supplément de croissance escompté de l'arrivée des migrants réfugiés est évalué à au moins 0,3 % par la Commission. L'Union, le voudrait-elle, n'a pas les moyens d'y renoncer sauf à accepter de nouvelles difficultés pour ses quelque 510 millions d'habitants et à ne pas être en mesure de juguler la crise des migrants. C'est dire en quoi les politiques de droite qui refusent l'évidence sont dangereuses quand elles dominent encore la scène politique de l'Union des vingt-huit. Les diatribes de l'extrême-droite sont pour la même raison totalement hors sol, hors réalité. De la même manière que la sortie de l'euro que le FN abandonne d'ailleurs au profit d'un exercice de funambule particulièrement inconsistant. Le Pen prétend en effet imiter Cameron disant vouloir soumettre la question de l'appartenance de la France à la zone euro à référendum après négociation sur le retour à la souveraineté nationale. Un piège tendu aux forces de droite qui y verraient un tournant politique de l'extrême-droite la rendant plus « fréquentable ». Il n'y a clairement pas d'autres solutions praticables que d'avancer résolument sur l'intégration économique, largement acquise et politique où beaucoup reste à faire de l'Europe et de la zone euro. La plus emblématique de ces avancées souhaitables est celle des droits qui feraient de tous ceux qui résident en Europe des citoyens à part entière, égaux en droit. Valls a donc tort de s'arc-bouter à une vision d'autrefois, datée, qui fait de l’État nation l'horizon indépassable. Ce n'est déjà plus le cas et cela le sera encore moins demain. Il y a chez l'actuel Premier ministre une propension à s'extraire des contextes concrets comme il le fait en citant dans sa dernière tribune Hannah Arendt, en 1961, à propos de « l’effondrement des autorités traditionnelles ». Non, nous sommes en 2015 et il y a mieux à faire à gauche qu'à chercher dans une histoire lointaine une justification aux errements et autres couacs d'aujourd'hui.
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