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| Lundi 16 novembre à Versailles (photo © Reuters) |
« Quand il le faut, il a décidément de la ressource, ce foutu pays ! » Propos de bistrot devant la télévision qui en dit long sur les attentes de l’opinion et sur la prestation du chef de l’État. François Hollande, comme en janvier, mais cette fois dans le « dur », s’est montré à la hauteur devant les parlementaires réunis en Congrès à Versailles. Dans ces moments douloureux, il est d’évidence plus en phase avec les Français, les Européens que ces élus de droite empêtrés dans leurs petits calculs politiciens. Et puis, comme un signe, M. Maréchal-Le Pen ne s’est pas levée pour applaudir à la fin de l’intervention présidentielle, le FN toujours dans les cordes quand la défense de la démocratie et de l’humanité est en jeu.
La guerre contre la barbarie. L’entame grave et sans fioritures du discours s’attache d’abord à dire que oui, l’attaque que nous avons subie et l’humanité avec Paris, nous fait basculer dans la guerre. Non pas une guerre de civilisations mais une guerre contre la barbarie qui ne procède par définition d’aucune civilisation humaine. Le Président aurait pu tout autant évoquer « une guerre juste », selon la classification des guerres établie par les sociaux-démocrates au tout début du siècle dernier, de Jaurès à Lénine. Ceux qui, perdus, veulent n’y voir comme le NPA qu’une guerre entre impérialismes comme le fut la Première Guerre mondiale s’égarent. La comparaison avec la Seconde Guerre mondiale, contre le nazisme et les fascismes, est en revanche pertinente à plus d’un titre. Impossible donc de se réfugier ailleurs « pour la paix », comme le fit la vraie gauche dès août 1914. Il faut cette fois en être aux côtés des peuples menacés par la terreur barbare des djihadistes islamistes. François Hollande n’a pas utilisé le terme dans un évident souci diplomatique, mais c’est un fait contenu dans la référence au djihad, cette guerre sainte aussi moyenâgeuse que les croisades que les tueurs invoquent dans leurs communiqués, avant et après chacun de leurs crimes. Mieux vaudrait évidemment que les Musulmans comme au demeurant les autres religions se départissent de ces références datées et profondément choquantes pour les esprits libres, émancipés des croyances et superstitions qui jalonnent l’histoire humaine.
Réformer la Constitution. Celle de la Ve République ne fut jamais vraiment démocratique en dépit de l’onction du suffrage universel. Les deux articles 16 et 36 que le Président se refuse à juste raison à utiliser – le premier qui suspend les Institutions dont le Parlement et les libertés publiques confiant les pleins pouvoirs à l’exécutif, et le second qui fait passer au nom de l’état de siège l’administration sous contrôle militaire – en sont la plus parfaite illustration. Il ne serait que temps de les abroger quitte à les remplacer par un texte qui encadre en droit les mesures d’urgence dérogeant à la situation du temps de paix. Il n’en va pas différemment de l’inscription dans la Constitution de l’état d’urgence. Pourquoi pas, à la condition que l’on ne se trompe pas d’époque, la démocratie et les libertés sont devenues un paradigme de l’efficacité de l’action publique y compris et peut-être surtout en temps de guerre. L’articulation entre des mesures d’urgence et les libertés relève donc d’un équilibre à propos duquel la prudence et la vigilance s’imposent par principe. Une partie des droites, celles qui s’intitulent à contresens de l’histoire Les Républicains, ne voit pas où est le problème. Utiliserait-elle les articles honnis si un jour elle devait être en situation de le faire ? C’est à craindre et cela vaut avertissement. La guerre a cet effet de mettre à nu la logique ultime des positions en présence. Les droites sont de ce fait au pied du mur, soit elles contribuent à cette modernisation, soit elles provoqueront le recours au référendum.
L’engagement militaire. Pour Paris, il a véritablement commencé en Syrie avec les frappes massives sur Raqqa, le repaire des barbares qui tient lieu de capitale au Califat. L’envoi sur zone du porte-avions Charles-de-Gaulle, de ses vingt-six avions de combat et de son escorte navale renforce considérablement la présence militaire française qui dispose depuis le week-end de l’ouverture des livres du renseignement américain décuplant d’autant son efficacité. La maîtrise du ciel partagée entre Russes et Américains était certes acquise, mais la nouvelle configuration fait franchir une étape importante dans la voie d’une coalition unique à l’échelle mondiale. La collaboration entre Paris, contrainte jusqu’alors de traiter tous les maillons de la chaîne opérationnelle, et Washington, était un préalable pour y parvenir. C’est désormais chose faite. Cela ne règle pas tout et en particulier le problème de la coordination des forces spéciales engagées par une demi-douzaine de pays sur place, ni même la question de la libération au sol des territoires sous le joug de l’État islamique. La convocation du Conseil de sécurité et l’adoption d’une résolution unanime et contraignante doivent y pourvoir même si elle nécessite encore de longues discussions entre tous. Seul en effet un mandat onusien de long terme assurant la transition vers une administration démocratique peut permettre d’éviter le chaos d’une intervention militaire sans solution politique comme celles dont se rendirent coupables Bush en Irak, Sarkozy et Cameron en Libye.
Avec l’Europe, non à sa place. C’est le paradoxe de la situation. Paris attaqué, tous les Européens, comme bien d’autres dans le monde, se sont sentis Parisiens ou Français. Seulement ce sentiment ne dépasse pas forcément le stade de la solidarité démocratique dans l’Europe des vingt-huit. On l’a éprouvé à plusieurs reprises. En ce domaine, l’État national reste le cadre de la mobilisation pour la guerre. C’est si vrai que Jean-Claude Junker constate dans un « bon » mot que la défense de l’Europe, c’est l’armée française. Ce n’est évidemment pas souhaitable et le Président a raison d’invoquer l’article des traités qui stipule que lorsqu’un État est attaqué, les autres lui doivent assistance. Non par des propositions formelles qui cachent mal l’embarras de voisins sollicités mais peu désireux de prendre trop de risques. L’Allemagne en dépit de son rôle éminent dans l’Union en général, dans l’accueil des migrants réfugiés en particulier, est coutumière du fait prétextant ne pas être encore opérationnelle. Un état d’esprit qu’il faut changer même s’il est enraciné dans l’histoire nationale de chaque État et dans la culture de son opinion publique. Cela s’accompagne d’un corollaire évident, pour que toute l’Europe, s’engage aux côtés de Paris, encore faut-il qu’elle le fasse en prenant les rênes et non en les laissant à celui de ses États membres le mieux préparé avec la Grande-Bretagne à en faire usage. La guerre contraint à un bond en avant dans la construction d’une Europe fédérale et démocratique, y compris dans le domaine de la sécurité et de la défense. Les partisans du repli sur le pré carré national en sont incapables.
Pacte de sécurité et pacte de stabilité. C’est sans doute la formule de l’intervention présidentielle qui suscite le plus d’interrogations. Il est vrai que les mesures annoncées de création d’effectifs, policiers – 5 000 –, dédiés à la justice – 2 500 –, aux douanes – 1 000 – et le gel des effectifs militaires qui ne décroîtront plus constituent une augmentation significative de la dépense publique par rapport à ce qui était acté dans la loi de programmation militaire et le projet de loi de finances. Sur ce plan, Président et gouvernement ont beau jeu d’expliquer qu’ils réparent la casse des droites sous Sarkozy. Au point que F. Hollande estime que ce Pacte de sécurité est désormais prioritaire par rapport au Pacte de stabilité. L’économie de guerre a ses avantages en théorie. Mais elle ne peut être un soutien durable à la croissance, à plus forte raison quand la demande a été comprimée au-delà du raisonnable par l’austérité. Et ce dans un contexte mondial qui, outre la faiblesse persistante des économies des grands émergents, doit compter avec le retour du Japon à la récession. Le tout avec une ouverture à la proposition de constitution d’une garde nationale, une réserve civique à l’américaine. Tout autre affaire cependant qui supposerait une militarisation de fait de la société dont la France peut et doit sans aucun doute se passer. De quoi, en tout cas, modifier les coordonnées de la situation politique dans le pays à la veille de la COP21 maintenue et des élections régionales. À ce jour, les Français ont réagi avec une grande dignité aux coups qui leur étaient portés par l’internationale du crime. Avec la force tranquille d’un peuple debout, sans haine, ni débordements malsains, entouré d'innombrables signes d'affection solidaire de toute l’humanité aux quatre coins du monde.
Issues politiques ouvertes. L’Élysée reprend donc la main au sommet de l’État car le drame l’y contraint. F. Hollande le fait intelligemment portant un coup sérieux à une droite contrainte de choisir plus vite que prévu entre la responsabilité démocratique et la course à la démagogie dans le sillage du FN. L’affrontement entre les candidats à la primaire, celui entre la droite dure et le centre en sortiront probablement exacerbés longtemps avant l’échéance suprême. L’extrême-droite redoute elle aussi ce genre de situation où l’intelligence collective des citoyens se trouve par la force des choses en éveil. En janvier, elle avait été mise au ban de l’arc des forces démocratiques, elle doit connaître le même sort. La bataille se gagnera ou se perdra dans l’opinion, dans des populations meurtries mais portées par les circonstances vers la légitimité du pouvoir en place si du moins celui-ci se montre à la hauteur, capable de les unir autour d’une action publique forte et responsable. La gauche ne peut qu’y souscrire en gardant à l’esprit que dans ce genre de situations à bien des égards exceptionnelles, tout peut basculer très vite, dans un sens ou un autre, en fonction des initiatives prises. Les mots et à plus forte raison les actes sont plus encore que d’habitude les marqueurs de l’avancée ou du recul, de la victoire ou du désastre. La France se trouve ainsi à un tournant sans aucun doute périlleux mais qui peut aussi faire naître une résistance, une renaissance de la vie publique. La gauche doit s’y engager unie et respectueuse des acquis démocratiques hérités de la Grande Révolution française et des luttes sociales et démocratiques pour changer la République ou plus exactement les cinq premières avec leurs jours glorieux et leurs jours sombres. Une marche d’aujourd’hui, les yeux ouverts, pour les libertés, l’égalité et la fraternité devenues davantage qu’une vieille devise, notre raison de combattre et d’espérer.

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