vendredi 20 novembre 2015

Aimer la vie et la défendre

Rue de Charonne, Paris (photo © J. Saget/AFP)

Une semaine après ce vendredi 13 novembre où la mort s'est répandue dans Paris et Saint-Denis plongeant la France, l'Europe et le monde dans le cauchemar et la sidération, le cours normal des activités humaines doit reprendre. C'est une évidence. C'est un impératif moral. Nous le devons aux victimes et surtout aux survivants de cette épreuve traumatisante porteuse de tant de leçons pour l'avenir. Oui, l'acte de guerre dans sa barbare exécution de 130 innocents et l'atteinte dans leur intégrité physique de plus de 350 de nos concitoyens – parce qu'ils étaient des nôtres quelle que soit leur nationalité – était conçu pour faire sortir un pays démocratique et avec lui tous les autres de leurs gonds. La riposte pour être indispensable se devait d'être proportionnée et elle le fut. La mobilisation des forces de défense pour frapper l’État islamique (EI) sur ses bases n'est pas contestable. La mise en état d'urgence du pays ne l'était pas moins dès lors que les libertés publiques étaient protégées comme le bien commun le plus précieux et elles le sont. On ne saurait cependant s'en tenir à ce constat brut, global qui masque des hésitations, des dérapages, des fautes politiques. Il en va ainsi de cette mesure de port d'armes permanent pour les membres des forces de l'ordre. Non, ce n'était pas utile parce que cela revient à faire des fonctionnaires de la sécurité des citoyens à part dans l'amorce d'une logique contradictoire à celle qui a heureusement prévalu. Poussée à son paroxysme, cela rejoindrait le point de vue stupide de Trump outre-Atlantique, qui estime qu'il y aurait moins de victimes s'il y avait eu plus d'armes en circulation. C'est l'inverse qui est vrai. Le contrôle des armes et des trafics dont elles sont l'objet doit permettre de limiter les risques. Il n'y a en effet aucune comparaison possible entre un fait divers, fut-il sanglant, et un acte de guerre comme celui que nous avons vécu. Il ne serait pas davantage indiqué d'armer les policiers municipaux qui relèvent d'une action publique de proximité au service des citoyens d'autant que ce serait coûteux et dangereux. Hollande s'est laissé emporter devant les maires à ce propos. Il n'est pas davantage utile d'évoquer une hypothétique attaque biologique comme l'a fait Valls. Il est enfin totalement exclu que les libertés fondamentales dont celles de la presse et de la Culture soient abandonnées à la censure comme l'ont pourtant envisagé une douzaine de parlementaires socialistes au premier rang desquels se trouvait une vice-présidente de l'Assemblée, Sandrine Mazetier. Nous leur opposons la réponse de celles et ceux qui ont continué à jouer ou à assister à des spectacles à Paris comme ailleurs. Nous leur opposons notre amour de la vie et notre acharnement à la défendre, debout. Oui, la mobilisation de la société civile, aux côtés d'un État qui reste démocratique, pour affirmer et faire vivre ses droits et libertés constitue la bonne réponse, la seule possible.

L'autre volet d'une lutte durable et sans concession contre la terreur relève de la lutte idéologique et politique contre la barbarie. Certains récusent le terme au prétexte qu'il fut utilisé dans la Grèce antique, à Rome ou au Moyen-Âge dans une logique d'exclusion de l'autre. Ils feignent d'oublier l'histoire plus récente de l'humanité, celle du siècle dernier, qui fait que dans l'acception courante, la barbarie s'applique d'abord aux crimes contre l'humanité du nazisme, ceux du génocide et de la solution finale. C'est à ce titre que fut ajouté à l'antiracisme, l'antisémitisme qui rend compte de la « singularité » de ces crimes de masse. Ceux de l’État islamique, du Califat de Baghdadi, n'obéissent pas à une logique et à des finalités différentes même si c'est avec des moyens moindres. Ils sont l'antithèse de la vie humaine au XXIe  siècle. Ils la menacent dans ses fondements. Ils sont commis sur fond de références religieuses qui déterminent une politique de la terre brûlée au nom de leurs croyances et superstitions. Comble de l'aveuglement, d'aucuns se sont laissés enfermer dans le concept piégé de l'islamophobie, conçu précisément comme une injonction à se soumettre à leur censure. Point besoin de cet angle d'attaque pernicieux pour protéger les citoyens de confession musulmane des délits et crimes qui les visent. Il est vain et dangereux d'en appeler à un Islam de France pour «  faire le ménage  », comme l'ont fait, chacun à leur manière, Juppé ou d’autres car l'institution en question est dominée par les courants intégristes de l'Union des organisations islamistes de France (UOIF). Les citoyens musulmans, eux, ne doivent pas être tenus pour suspects. Leurs contradictions les regardent et relèvent de leur vie privée. En revanche les voies et moyens du vivre ensemble dans une société apaisée, solidaire et fraternelle nous concernent tous. Qui ne comprend que dans les résultats de ces centaines de perquisitions permises par l'état d'urgence s'affichent les symptômes d'une société malade où les Fous de dieu, les Barbares, ont fait leurs affaires sur le fumier de la crise, du sentiment d'abandon et d'exclusion de certains quartiers. Sur le laisser-faire et le renoncement des pouvoirs publics à agir également. Le souligner est nécessaire pour éclairer, « contextualiser », ce qui nous arrive et justifier le renforcement des politiques publiques de la ville, de l'éducation, de la Culture. Cela n'excuse en rien les responsabilités individuelles et collectives de ceux qui sont passés à l'acte, ni même celles de ceux qui ont permis qu'ils le fassent soit par impéritie, soit par facilité et complaisance. Mais regarder la situation en face sans chercher à en dissimuler les aspects les plus inquiétants doit servir à définir une politique de prévention des risques et ce serait déjà beaucoup si l'on y parvenait enfin. 

Dans ce contexte de guerre globale, insidieuse et sans doute durable, les vertus cardinales sont indispensables à l'action publique. À quoi servent ces mises en cause à peine voilées de la justice, ici, des services de renseignement, là, des voisins européens de la France, ailleurs ? À rien si ce n'est à attiser les peurs et chercher des responsabilités mal établies où il n'y en a probablement pas. Oui, le temps long de la justice est bien nécessaire en temps normal. Il ne correspond pas à l'urgence de l'intervention des premiers secours. Pourquoi feindre de s'en étonner à des fins politiciennes comme le font certains hommes de droite ? Oui, les services de renseignement ont probablement fait ce qu'ils avaient à faire avec les moyens qui leur étaient dévolus et face à une situation inédite. Oui, enfin et surtout, la mise en cause sans nuance des autres États européens a quelque chose d'insupportable et parfois de franchement odieux. La crise des migrants-réfugiés est à ce titre digression oiseuse et hors sujet. Pour preuve, le groupe naval dépêché sur zone dans le bassin oriental de la Méditerranée intègre par exemple une frégate belge et sera sans doute accompagné d'un bâtiment britannique et même d'un autre australien. Oui, des quartiers où les Islamistes dits « radicaux » font leur loi, il en existe plus d'un dans toute l'Europe et pas seulement en Belgique. Il existe même des États théocratiques alliés qui y ont contribué comme le Qatar, l'Arabie saoudite ou la Turquie. Que des terroristes de l’État islamique aient pu séjourner dans ces quartiers et y préparer leurs forfaits à la faveur de multiples complicités n'est guère surprenant. Que les informations circulent mal entre services de différents États européens, voire entre les services d'un même pays, ne l'est pas non plus. Les mêmes qui paraissent s'en étonner aujourd'hui y ont souscrit au nom de ce qu'ils nomment la souveraineté nationale. Ils ont été incapables de comprendre que celle-ci est complètement dépassée parce que précisément la guerre se joue à une autre échelle et que la souveraineté démocratique, le contrôle social du pouvoir politique, doit s'y adapter. Cela signifie qu'on ne saurait recourir à un nouveau bricolage technique avec la mise en place d'un énième comité Théodule en charge par exemple du renseignement si l'Union européenne et ses opinions publiques ne prennent pas la mesure de l'absolue nécessité de l’affirmation politique d'un État fédéral démocratique. Voilà en quoi les Européens sont encore désarmés, un peu à l'image des États-Unis au lendemain de Pearl Harbor. C'est autant nécessaire pour la cohérence de l'action de défense que pour son financement dans la perspective d'un retour à la normale sécurisé. La chose n'est pas simple mais nous n'avons pas ou plus le choix.  


  


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