vendredi 13 novembre 2015

Chaos, lumière et clair-obscur

En haut de gauche à droite : Michel Sapin (© AFP), Aung San Suu Kyi (© Reuters), John Kerry (© AP/SIPA).
Ci-dessus à La Valette (© Reuters). 

Difficile de faire le tri du sens dans une actualité où bonnes et mauvaises nouvelles se suivent, s’entrechoquent, se contredisent sur un rythme soutenu. Mais ce serait une erreur d’y renoncer car l’efficacité, la détermination dans l’action dépendent pour une part de la visibilité des objectifs accessibles de moyens et de longs termes. La gauche en a grand besoin au moment où elle affronte des situations difficiles. On se réjouira d’abord de la transition pour l’instant sans effusion de sang et au terme d’élections enfin démocratiques au Myanmar – Birmanie – où une des plus vieilles dictatures de la planète perd la main après un quart de siècle d’étouffement des libertés publiques. La Ligue nationale pour la démocratie (LND) et son emblématique dirigeante, Aung San Suu Kyi, obtiennent la majorité absolue au Parlement où les militaires s’étaient pourtant réservé un quart des sièges non soumis à l’élection. Victoire sans appel qui résulte d’une poussée populaire en bon ordre mais également de la pression internationale, avant tout américaine, contre la Junte. Rien n’est définitivement réglé sans doute, ni le plein rétablissement des libertés ni la nécessaire lutte contre les inégalités sociales et ethniques, voire nationales, qui briment plusieurs minorités mais, au moins, cela devient-il enfin possible. Échos de La Valette ensuite, où les sommets se sont succédé ces derniers jours pour tenter d’apporter une solution aux crises des migrants, aux sources des flux d’arrivée devenus difficilement contrôlables, celles des pays du Moyen-Orient comme celles des autres pays africains. Sur les premières, il est positif que l’UE se porte au secours de la Turquie qui accueille près de 2,5 millions de réfugiés, principalement syriens. La nature autoritaire du régime islamo-conservateur de Erdogan ne saurait en dispenser l’Union même si elle se doit de parler haut en défense des droits et libertés des peuples de Turquie dont ceux des Kurdes dans le cadre d’une reprise des négociations d’adhésion. Le processus à peine entamé avait été gelé parce que les droites européennes dont Sarkozy et Merkel n’en voulaient pas. On ne va pas durablement à l’encontre de l’histoire et de la raison politique. Les faits imposent qu’à côté des quelque trois milliards qui seront apportés à la Turquie, les chapitres du processus d’adhésion laissés en plan soient rouverts. Dans les territoires voisins, l’État islamique, ajoute toujours le crime au crime, au Liban encore cette semaine, mais ses avancées semblent en passe d’être stoppées par la conjonction des frappes aériennes et des offensives de terrain. Tant mieux si cela se confirme car ce sera la preuve que les peuples de la région et la coalition internationale commencent à entrevoir la lumière dans un chaos indescriptible. La libération de Mossoul n’est pas pour tout de suite ni même sans doute la chute de Raqqa mais elles deviennent possibles, envisageables, certaines au bout du chemin, serait-il parsemé de drames innombrables comme ceux qui frappent Beyrouth cette semaine. Et puis, il y a les autres flux migratoires, causés autant par les guerres et conflits ethniques que par la misère qui étranglent encore nombre de pays africains. Eux aussi ont obtenu une rallonge de l’aide européenne de près de 2 milliards. Insuffisant pour garantir un décollage prometteur et l’avènement de règles de gouvernance plus démocratiques. La question si elle est posée à juste titre et avec insistance à l’UE, ne trouvera un début de solution que dans un cadre plus large qui impliquerait les États-Unis et les grands émergents. Or, à Washington notamment, on rechigne à s’engager pour l’Afrique alors que celle-ci a tout pour réussir et apporter en retour une contribution importante à la croissance mondiale, pour peu qu’on lui donne le coup de main nécessaire au bon moment. Même dans le cadre de la COP21 où l’administration Obama a pourtant fait le plus dur du chemin, on sent bien dans les déclarations du secrétaire d’État Kerry comme une volonté de ne pas se laisser entraîner dans des engagements par trop contraignants. La réaction de Paris sur le thème les accords seront contraignants ou il n’y en aura pas a été à la hauteur. Il eut été souhaitable que Berlin et Bruxelles fassent entendre l’ensemble du chœur européen à l’unisson. Espérons que ce n’est que partie remise car il n’est pas douteux que l’Europe a l’impérieux devoir de donner le la tout simplement parce qu’elle est la seule a pouvoir le faire. 


Sur le front intérieur, l’Europe fait face à de multiples difficultés. La croissance, pour être repartie n’en reste pas moins fragile, entre espoir et inquiétude, progrès et reculs, encourageants par exemple sans plus pour la France au second trimestre, inquiétants pour la Finlande qui s’enfonce dans la dépression. Difficultés sociales et politiques ensuite avec les effets de la crise des migrants réfugiés qui ébranlent plusieurs gouvernements et l’ouverture dont ils avaient su faire preuve au départ. Jusqu’en Allemagne où Merkel doit compter avec les pressions de la droite, son propre parti, de la coalition gouvernementale. Il n’y a pas désormais que dans la Hongrie de Orban que l’on construit des clôtures aux anciennes frontières comme autant de murs de la honte. D’autres s’y engagent autant par facilité démagogique que par contrainte imposée. Ceux-là mêmes qui étaient en pointe dans l’accueil bienveillant comme la Suède – 190 000 entrées soit en proportion l’équivalent de 1,5 million pour l’Allemagne – en viennent à fermer leurs frontières temporairement. Ce n’est pas la solution qui réside bien davantage dans le partage de l’effort entre tous car, comme le rappelle le FMI, l’apport de ces nouveaux arrivants est une chance pour la croissance européenne à la condition que l’on se donne les moyens de réussir en formant et en intégrant pleinement nos nouveaux concitoyens. En France, même si l’administration semble enfin avoir pris la mesure du défi, on commence à peine à construire du dur à Calais. Il était temps à l’approche de l’hiver. Quant à la Grande-Bretagne de Cameron, elle s’obstine à n’accueillir qu’au compte-gouttes alors qu’elle peut faire dix fois mieux. Cameron a d’ailleurs choisi ce moment pour poser ses conditions au maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union. Des revendications concernant la monnaie qui peuvent être entendues et donner matière à compromis mais des exigences déplacées en ce qui concerne les droits sociaux et démocratiques où l’exemption des acquis européens n’est pas acceptable, ni aujourd’hui, ni demain, ni pour Londres, ni pour Copenhague. En Catalogne où les velléités de «  déconnexion  » et de sécession sont encore plus fortes, le front séparatiste, majoritaire à la Généralité, n’a pas pu s’accorder et c’est heureux sur la candidature d’Arthur Mas à un nouveau mandat. Si bien qu’après avoir hissé les voiles, la coalition improbable entre droite catalane et une formation de gauche – l’Unité populaire – à la dérive se retrouve pour l’instant sans capitaine. Les élections générales dans toute l’Espagne approchent et de leur résultat, défaite de Rajoy et des droites ou pas, dépend la sortie ou non de cette passe particulièrement dangereuse pour les Catalans comme pour tous les autres ressortissants de l’État espagnol. Roumanie enfin où le social-démocrate Ponta et son gouvernement ont dû démissionner aux lendemains de manifestations dénonçant le scandale de l’incendie d’une discothèque – 54 morts – et la corruption avérée par la justice du chef du gouvernement. C’est dans ce contexte mouvementé où les populistes et autres fascistes voudraient s’essayer à la conquête du pouvoir que la question des moyens à mettre en œuvre pour les contenir et les repousser donne lieu à un débat sans précédent en France. Valls dit en avoir assez de l’hypocrisie qui voudrait que l’on attende le soir du premier tour des régionales pour envisager – pas pour décider – ce qu’il convient de faire alors que chacun sait que la question se posera. Retrait ou fusion de liste, il ne faut en effet rien écarter… Nous le disons depuis des semaines, voire des mois. Encore, faut-il être précis et distinguer les accords de gestion, sur un programme par exemple de gouvernement, de la formation d’une coalition ponctuelle sur un seul objectif, repousser l’assaillant, le FN, qui permet, sans confusion et désorientation qui le serviraient, de dire que oui, jamais, nous ne le laisserons s’emparer des commandes d’une région et à plus forte raison de plusieurs. Les Suédois pratiquent cet exercice démocratique avec une majorité de gauche qui gouverne, une opposition de droite qui la conteste mais avec deux camps qui se retrouvent au Parlement pour tenir à distance «  les Démocrates  », l’extrême droite du cru. Nous devons être prêts à aller jusque-là si nécessaire, à la faveur de coalitions «  techniques  » droite gauche ou gauche droite en fonction des résultats du premier tour. Cela ne s’oppose en rien à la mobilisation pour une solution infiniment préférable qui voudrait que les Le Pen et autres frontistes soient battus dans les urnes dès le premier tour. À défaut, ils devront l’être au second par tous les moyens afin que le chaos ne submerge pas la lumière pour aujourd’hui et pour demain.

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