Barcelone : la « déconnexion » n'est pas la solution !
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| Photo © A. Gea/Reuters |
Une forte participation, une majorité absolue des deux listes indépendantistes qui domineront la Généralité et par dessus tout un sentiment de gâchis tant cette campagne s'est jouée sur le non-dit, sur l'approximation trompeuse de la com’ et sur un formidable marché de dupes. Premier constat, l'une des régions autonomes les plus riches – 19 % du Pib national, un quart des exportations – entend larguer les amarres parce qu'elle estime être maltraitée fiscalement par l’État national. À voir, car comme la région de Madrid ou les Baléares, la Catalogne paie certes davantage qu'elle ne reçoit dans la péréquation à l'échelle du pays mais la solidarité est à ce prix. Le mot d'ordre populiste entendu sur tous les tons « L’Espagne nous vole » est discriminatoire, voire raciste, pour les habitants d'autres régions plus pauvres, au premier rang desquelles l'Andalousie bien sûr. Sous le vernis, c'est bien une logique proche de celle de la Ligue lombarde en Italie qui a servi de ressort à la droite catalane de Mas et des siens. S'y ajoute un tour de passe-passe des mêmes qui ont réussi à faire croire que l'austérité qu'ils avaient appliquée dans l'éducation ou la santé par exemple leur avait été imposée par Madrid et Rajoy. Or et pour cause, c'était la même politique de droite voulue et assumée par la majorité de la Généralité sortante. Comment celles et ceux qui se sont reconnus dans la seconde liste indépendantiste, celle de l'Unité populaire, ont-ils pu être dupes et se contenter du simulacre consistant pour Mas à ne pas être formellement le premier sur sa liste ? L'élection passée les masques vont tomber et la vérité éclater. Cette convergence des deux listes, possiblement demain dans un même exécutif, parce que le prétexte de l'indépendance aurait suffi à masquer, voir nier tout le reste dont le social, ne peut relever d'une gauche digne de ce nom. Heureusement, le PSOE et Podemos ne sont pas tombés dans le piège.
Que faire maintenant dans la mesure même et heureusement où ce n'est pas l'indépendance qui a été acquise mais l'entame d'un processus pouvant y conduire dans les dix-huit mois ? D'abord faire taire l'arrogance revancharde des membres du gouvernement Rajoy qui ont perdu la partie en dépit d'un engagement massif dans la campagne. Ils obtiennent moins de 10 % des sièges. Une condamnation qui leur ôte une bonne part de légitimité avant les élections générales de la fin de l'année, cette fois à l'échelle de toute l'Espagne. La négociation en effet s'imposait pour ne pas en arriver là et elle est désormais plus que jamais nécessaire. Ensuite, jouer cartes sur table avec la participation de Bruxelles pour trouver une solution qui fasse droit à une plus large autonomie pour la Catalogne et en pratique pour les autres régions sans démanteler l’État espagnol. Il en va ainsi de la levée de l'impôt mais à la condition que les mécanismes de solidarité et de péréquation entre territoires ne soient pas abolis, mais au contraire renforcés. Quitte à ce que ce soit en passant par un mécanisme européen transparent. La solution à trouver appelle une exemplarité certaine car au-delà de l'Espagne et de la Catalogne, elle sera un signal fort en direction des régions européennes – quelque 274 – qui seraient tentées par un tel processus de sécession qui n'est nullement prévu dans les traités. Sans compter la masse de questions pratiques à résoudre dans l'éventualité d'une séparation effective. Qu'adviendrait-il de la dette souveraine espagnole qui a financé aussi la Catalogne si celle-ci s'en va en laissant l'ardoise à Madrid ? Les marchés ne manqueront pas de secouer le cocotier provoquant l'envol des taux. Qui financerait les retraites des Catalans alors que les caisses et les fonds sont nationaux et adossés à un système bancaire sauvé de justesse et encore très fragile ? Pour ces raisons et mille autre encore, la séparation, la « déconnexion » n'est pas la solution, ni aujourd'hui, ni demain.
Reste le plus grave sans doute et qui ne relève pas d'une vision seulement comptable et politique, fut-elle impossible. Ceux des Européens qui aiment – ils sont innombrables – cette région de Méditerranée attachante et sa capitale ouverte sur le monde ne se résoudront pas à la voir tomber aux mains d'irresponsables prêts à tout pour satisfaire leurs intérêts financiers bien compris en cassant l'identité plurielle aux cent apports et bien davantage de Barcelone. Le combat ne fait que commencer et il faut le gagner. La place des Catalans est au milieu de tous loin des discours de ceux qui leur prêchent le repli et l'isolement, la « déconnexion » du réseau autrement dit la séparation. Un combat qui s'engage avec le passif antidémocratique à bien des égards de l'Union européenne et de sa partie espagnole post-franquiste. Un défi qui semble sans doute inaccessible à la gauche catalane, sonnée par la défaite, mais il est de ceux que nous n'avons pas le droit de ne pas relever au nom des générations futures. Hier en Écosse, aujourd'hui en Catalogne, demain ailleurs, ce sont les vieux États-Nations qui « rendent l’âme ». Leur fonction progressiste d'hier, portée il y a plus de deux cents ans par la grande Révolution française, est désormais épuisée. Il faut les dépasser à la faveur d'un fédéralisme européen respectueux des différences où la solidarité entre les territoires et leurs habitants garderait tous ses droits, voire en conquerrait de nouveaux. Il est d'ailleurs symbolique que cette crise catalane se noue au moment où l'Europe et toutes ses régions font face à celle des migrants-réfugiés en provenance de l'autre côté de la Méditerranée. L'heure n'est nulle part à l'éclatement, ni à Barcelone, ni à Madrid, ni ailleurs mais aux synergies, aux échanges, aux mutualisations pour donner une orientation positive parce que progressiste au monde et singulièrement à l'Europe.
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