jeudi 2 juillet 2015

Un accord aux meilleures conditions mais comment ?

Masques du théâtre grec antique. Photo DR

La situation sur le front des discussions entre Bruxelles et Athènes ne laisse pas d'inquiéter. Un accord est indispensable mais le jeu de chantage, de non-dit, de provocation des acteurs du drame, en réalité surjoué, ne nous rapproche pas d'une solution européenne et pourrait  laisser des traces dans les opinions publiques des vingt-huit. À moins que…


Prologue 
La Grèce a été maltraitée par la Troïka depuis des années alors que la dette grecque aurait du être absorbée sans casse financière et sociale au début de la crise en 2008. L'austérité qui fut imposée à Athènes fut aussi brutale que contreproductive. En cause, les institutions composant la trop fameuse Troïka à un moment où une partie des opinions européennes, enfiévrées par les droites et les populistes, exigeait toujours plus de « rigueur » à l'encontre de ce que certains osaient nommer le « club Med », autrement dit l'Europe du sud. Le très droitier ministre des finances allemand, Wolfgang Schäuble, fut le héros de ces fous de l'austérité. Celui-ci ne fut cependant jamais isolé ni à Berlin, ni à Bruxelles, ni même dans la plupart des capitales européennes. Fillon, Sarkozy ou Bayrou en France par exemple ne furent jamais en reste de cette folle croisade austéritaire qui plomba des années durant toute perspective de relance, d'un bout à l'autre de l'Union. Le Pasok de Papandréou en fut le bouc émissaire commode à Athènes. Jusque-là, le drame grec aurait pu s'intituler « fusillé pour l'exemple »… jusqu'à ce qu'une formation-coalition de 19 groupes et partis plus à gauche, Syriza, n'accède au pouvoir portée par un fort espoir populaire.

Acte 1
Le nouveau gouvernement grec fut accueilli par ses partenaires européens avec plus ou moins d'empressement mais avec le respect dû à l'expression démocratique de tout un peuple, le peuple grec, héritier des fondements de notre histoire commune. L'Europe n'est pas que ce monstre technocratique froid trop souvent évoqué. On y fait de la politique et quoique l'on en dise l'UE est une entité politique où la démocratie existe même si elle doit être considérablement renforcée et refondée dans ses principes de fonctionnement. On négocia donc jour et nuit durant des mois… Tsipras et Varoufakis « firent bouger les lignes » ouvrant, ne serait-ce qu'en pointillés, une autre perspective pour l'Europe des 28 que celle d'une austérité mortifère. Le mérite de ces deux-là et de la majorité de Syriza fut de toujours se placer, y compris lors de leurs toute dernières interventions ce jour, dans une perspective pour l'Europe, pas contre. Ce n'est hélas pas le cas de tous les dirigeants de Syriza, plusieurs ministres compris, qui mènent ouvertement campagne pour une rupture avec l'Europe et l'euro. Dans ces conditions, l'intelligence de la situation aurait dû pousser les autres dirigeants européens à appuyer Tsipras en admettant par exemple avec lui que la dette grecque devait impérativement être « restructurée ». Ce ne fut pas le cas. Merkel sans Hollande cette fois et c'est heureux s'engage ainsi aujourd'hui dans la voie d'un chantage risqué sur le thème, on ne renégociera que lundi prochain, au lendemain du referendum et en fonction du résultat… sous-entendu si le oui l'emporte. 

Acte 2 
Un referendum qui masque mal les contradictions à Athènes. Toutes les « propositions » des créanciers n'étaient pas folies. La réforme fiscale promise par Syriza et demandée avec insistance par le FMI notamment est évidemment une nécessité pour faire face à une situation insoutenable. La Grèce consacre plus de 80 % de ses recettes fiscales à la masse salariale du secteur public et au paiement des retraites. Si l'on ne veut pas baisser ces revenus socialement utiles, il faut compenser par une augmentation des recettes fiscales et s'attaquer à l'injustice qui les sous-tend. Pas d'impôt foncier en particulier pour l'Eglise orthodoxe, pas ou peu d'imposition des armateurs qui ont délocalisé leur pavillon depuis longtemps. Une TVA par définition injuste, ici comme ailleurs, mais qui n'est pas appliquée dans les îles touristiques et qui fait l'objet depuis toujours d'une fraude endémique. Un budget militaire trop élevé au prétexte défendu par un ministre de la défense très à droite que la Grèce fait face à la Turquie au nom de l'Europe… L'erreur du gouvernement grec fut de ne pas porter le fer dès le début sur ce dossier fiscal même s'il était évidemment difficile, susceptible de déclencher une opposition plus frontale de la droite et des critiques à gauche – vous n'allez pas aussi loin que nécessaire. Mais à ne pas s'en saisir, nos amis grecs ont pris le risque de remettre à plus tard le gros du changement et n'ont plus eu comme recours que l'invocation de la démocratie, à la faveur d'un coup de poker.

Acte 3 
Le référendum qui aura lieu dimanche suscite des critiques fondées – une semaine de campagne, un accès impossible pour le plus grand nombre aux textes – et du coup la quasi certitude que, comme souvent avec le système plébiscitaire, les Grecs ne répondent pas à la question posée mais à d'autres, autorisant de ce fait toutes les interprétations en fonction des considérations partisanes. Qu'arrivera-t-il si le oui l'emporte ? Beaucoup y verront le désaveu d'un gouvernement devenu illégitime à leurs yeux et celui-ci aura bien du mal alors à se maintenir, voire tout simplement à agir si le résultat est serré en faveur de l'un ou l'autre camp.  Dans ce cas, de nouvelles élections se profileront à un moment où il y a mieux à faire. Il en irait différemment s'il existait une instance de type Constituante consultable par le gouvernement… Mais la solution aux problèmes rencontrés par le pays ne réside pas non plus dans la victoire du non car certains y verraient « le premier pas d'une rupture avec l'Europe » même si Tsipras répète le contraire à longueur d'interventions. Un  non massif légitimerait certes le gouvernement – avec la cohabitation de positions divergentes en son sein à propos de l'Europe – mais n'indiquerait rien de plus sur les « aménagements » souhaités au projet d'accord. L'étalement dans le temps de certaines mesures – TVA pour les îles, recul de l'âge de départ en retraite, suppression à terme de la prime pour les retraites les plus basses — ne nécessitait pas un recours au referendum qui ne dira rien non plus et surtout sur la « restructuration » de la dette où il y a urgence. C'est la raison pour laquelle quelques « dogmes » ont été bousculés au passage, la BCE continuant à fournir des liquidités après le 30 juin,  les agences de notation ayant requalifié en « incident de paiement » ce qui était bel et bien un « défaut de paiement ». Tant mieux ! Mais l'incendie couve.    

Acte 4 
Les Grecs sont en première ligne sur le front de la dette mais ils ne sont pas seuls. Un simple détour par Paris suffit à en prendre conscience. Loin des propos lénifiants d'un Michel Sapin se voulant rassurant. Les marchés n'attendent que le moment opportun pour remettre le couvert en attaquant la dette souveraine qui leur apparaîtra la plus fragile et il se pourrait bien que ce soit un « gros morceau » qui en soit victime. La dette française a cru de plus de 50 milliards au premier trimestre 2015 pour alimenter la trésorerie de l'État – 37 milliards – et des organismes sociaux. Elle représente désormais 97,5 % du Pib contre une prévision gouvernementale de 96,3 % fin 2015. Même si comparaison n'est pas raison et qu'il y a beaucoup de différences, il y a aussi quelques points communs :  11 millions de Grecs, 66 millions de Français, 277 milliards de dette pour les premiers, 2089 milliards pour les seconds… Il faut donc rapidement trouver une solution européenne qui ne peut être autre que la mutualisation, au moins partielle – au-delà de 60 % par exemple du ratio dette sur Pib –, de cette montagne menaçante. Il pourrait en effet en résulter un tremblement de la planète terre plus grave encore dans ses conséquences que l'effondrement d'une seule banque en octobre 2008. C'est ce qu'ont parfaitement compris les Américains, les Chinois et même Lavrov, qui défendent dans un bel ensemble le maintien d'Athènes dans l'UE et dans la zone euro. Le monde a les yeux tournés vers l'Europe dont peut venir la catastrophe comme la solution précisément à un moment où la croissance mondiale, déjà fragile, tend à ralentir. Seuls les populistes et autres fascistes se félicitent de l'impasse et de la crise dont ils espèrent qu'elles les rapprocheront des portes du pouvoir.

Acte 5 
Dans un final heureux, où la solidarité jouerait enfin les premiers rôles, au nom de ces « valeurs » qu'invoque à juste titre Tsipras, les négociations, en réalité jamais interrompues, se concluent rapidement à Bruxelles en début de semaine prochaine par un « happy end » dont l'Europe a parfois eu le secret dans son histoire. La Grèce sauvée par ses partenaires, encouragée à prendre à bras le corps l'épineux dossier fiscal et le changement social qui va avec, respire à nouveau, la BCE lui fournissant les liquidités dont ses banques ont grand besoin avant que tout ne rentre après-demain dans l'ordre. Les Européens dans leur majorité à défaut de leur ensemble s'engagent à « mutualiser » leur dette et à tenir en respect les marchés tentés d'attaquer tel ou tel des leurs. Ce serait un formidable signal d'espoir envoyé à plus de 500 millions d'Européens dans la perspective d'une relance plus soutenue de la croissance et de l'avènement d'une autre Europe, plus sociale et solidaire, plus fédérale et plus démocratique. L'Europe que nous voulons et à laquelle, comme Tsipras, nous consacrons un engament indéfectible. Voilà l'objectif, voilà les moyens, voilà le chemin à parcourir ensemble. 


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