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| Photo © AFP |
Au fond, les jeux sont faits. Chacun des acteurs de la crise européenne qui a frappé Athènes et Bruxelles sait à quoi s'en tenir. Alexis Tsipras et Syriza ne sont pas arrivés au pouvoir à Athènes par défaut mais portés par tout un peuple. Leur victoire dimanche comme la réunion commune entre majorité et opposition le lendemain l'ont confirmé avec éclat. Une victoire aux accents européens marqués, durant la courte campagne et depuis, jusqu'à l'intervention du Premier Ministre grec ce matin devant le Parlement de Strasbourg. Les droites européennes, la plupart d'entre-elles en tout cas, l'ont compris. C'est bien leur hégémonie structurelle depuis le début de la construction européenne qui a été ébranlée. La gauche, une gauche nouvelle, s'est faite l'héritière naturelle du projet européen au point de vouloir en changer vraiment le cours, démocratiquement. Il s'en est suivi une kyrielle de déclarations intempestives de femmes et d'hommes de droite d'où toute solution raisonnable paraissait exclue. En France, ce n'est pas seulement Sarkozy qui est apparu dépassé. Juppé l'a suivi dans l'impasse. Droite et gauche, cette dernière fut-elle sociale démocrate, ce n'est pas exactement la même chose, en effet. La maire de Paris en personne aurait voté non. Il n'en va pas différemment dans plusieurs autres État-membres dont l'Allemagne. Si Merkel a malgré tout réagi en femme d'État, son parti et la presse qu'il contrôle ont versé dans le fossé, y entraînant leurs alliés sociaux-démocrates et le premier d'entre eux, Sigmar Gabriel, soudain ravalé au rôle peu enviable de l'incendiaire au nom du petit épargnant. Oui, les lignes ont bougé en Europe, significativement et durablement. Et si rien ne vient contrarier cette tendance lourde, la sortie de crise par le haut viendra sanctionner une évolution positive du rapport des forces en faveur des partisans du changement.
Changer la donne, bannir l'austérité, combattre les injustices et les inégalités, y compris au sein du système, c'est possible, nécessaire et les Grecs s'y engagent. Ce que demande désormais Tsipras aux autres Européens c'est de l'aider dans cette voie du changement parce qu'elle est profitable à l'ensemble de la société et à toute l'Europe quand la poursuite des errements des quarante dernières années conduit inévitablement au chaos. Naturellement, ce ne sera pas aisé, à Athènes moins qu'ailleurs. C'est pourquoi l'accompagnement bienveillant, fut-il quelque peu contraint, doit s'imposer. La solidarité se vérifiera au fil du temps. Cela vaut pour le nouveau et troisième plan d'aide comme pour le traitement de la dette. Cette dimension « continentale », européenne, voire mondiale du pari de Tsipras est essentielle. Le départ de Yanis Varoufakis s'imposait à ce titre quelles que soient ses qualités. Ses déclarations qualifiant les créanciers dont les autres gouvernements européens de « terroristes » étaient pour le moins inappropriées. Pas seulement outrancières, raisonnant douloureusement quand chaque semaine des centaines d'êtres humains dont plusieurs dizaines d'Européens sur une plage de Sousse la semaine dernière tombent pas loin d'ici sous les coups des terroristes islamistes. La fougue militante ne fait pas toujours bon ménage avec la responsabilité politique. Dans un registre moins grave, les interventions de Thomas Piketty, combien utiles, sont hélas parasitées par cette insistance sur le fait que l'Allemagne d'alors – pas celle d'aujourd'hui – n'a pas réglé « ses » dettes après la première comme après la seconde guerre mondiale. Qu'ont à gagner les débats européens d'aujourd'hui à ce rappel obsessionnel ? Rien, absolument rien.
Alors, oui, le Conseil de l'UE dimanche prochain revêt un caractère historique. Il devra garantir en quelque sorte les décisions de ses participants membres de la zone euro. L'idée même d'une Europe à deux vitesses, chère à Emmanuel Macron et Sigmar Gabriel, s'en trouve interpellée. C'est bien d'un choix politique et non économique qu'il s'agit au-delà de l'eurogroupe. Celui-ci est en première ligne et dispose des instruments – BCE, Mécanisme européen de stabilité – pour sortir de la crise financière et adopter un plan d'aide en faveur d'Athènes. Mais ce sont bien tous les Européens, dotés ou non – pas encore pour certains – de l'euro qui devront se prononcer. La décision de Paris de soumettre l’accord éventuel au Parlement le confirme. C’était nécessaire. La dette qui étrangle la Grèce et menace plusieurs autres États européens dont l'Italie, la France et l'Allemagne, certes dans une moindre mesure, appelle une prise de conscience et un traitement, a minima à cette échelle, du problème. Les Grecs ont réussi à mettre la question sur la table. Une mutualisation au moins partielle comme nous le proposons depuis longtemps est indispensable. Elle se traduirait immédiatement à Athènes par une réduction de plus de moitié du service du fléau. Ailleurs, partout ailleurs, elle serait un gage puissant en faveur d'un soutien massif à une croissance encore fragile et d'autant plus décisive à l'échelle planétaire que la croissance américaine est affectée par un lourd creusement de ses déficits extérieurs et que la croissance chinoise fait face à une tempête boursière de forte intensité. La contribution en second rideau du FMI derrière la BCE peut d'ailleurs se révéler utile. D'où l'intérêt marqué d'Obama ou de Clinton, la probable candidate démocrate à sa succession, à voir l'Europe résoudre une crise dont le caractère systémique ne fait guère de doute si, par malheur et irresponsabilité conjugués, elle devait ne pas trouver rapidement de solution.
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