lundi 8 juin 2015

Vent d'espoir sur Ankara

Le leader du HDP, Selahattin Demirtas. Photo © DR

Erdogan en échec, beaucoup l'espéraient en Turquie sans trop y croire. La campagne électorale laissait pourtant deviner l'échec, enfin, du dirigeant islamiste, mégalomane et autoritaire.

Tout lui avait réussi depuis ce jour de 2002 où il avait accédé au pouvoir. Il est resté onze ans Premier ministre, il est Président depuis 10 mois, il avait emporté tous les scrutins. Mais cette fois, c'en était trop. Ces législatives, il les avait voulues en escomptant décrocher la majorité absolue pour modifier la Constitution et instaurer un régime plus antidémocratique encore où le Président – lui-même – aurait eu tous les pouvoirs ou presque. Avec 40,7 % des votes, le despote islamiste est loin des 49,9 % qu'il avait empochés lors des législatives de 2011. Il devra former une coalition pour gouverner mais ne peut plus espérer réaliser son projet de pouvoir personnel.

Même s'il continue à dominer la vie politique, le parti de la justice et du développement –  AKP – d'Erdogan a cessé de faire rêver une majorité de Turcs et pas seulement ceux qui furent durement réprimés lors des manifestations pacifistes et pro-européennes de la place Taksim, à Istanbul, il y a tout juste deux ans. Son fonds de commerce électoral est durablement entamé par le ralentissement économique, lui qui se prévalait d'un triplement du revenu national par tête en l'espace d'une décennie. S'y ajoute la corruption endémique, poisseuse, qui touche tous les pores de la société en général et les sommets du pouvoir en particulier. Les procès fabriqués, les oppositions muselées sont toujours la règle.

La question démocratique reste pendante en dépit des progrès accomplis vers une reconnaissance des droits historiques de la minorité kurde à la faveur des négociations engagées avec le vieux dirigeant stalinien Öcalan, emprisonné à vie. Ses successeurs émancipés de sa tutelle à la direction du parti démocratique du peuple – HDP – et  son leader Selahattin Demirtas ont d'ailleurs porté le coup de grâce à l'emprise de l'AKP sur la société turque, qui plus est avec des listes presque paritaires. Ils auront pour la première fois quelque 80 députés dont 30 femmes reconnus HDP en tant que tels au Parlement. Les sociaux-démocrates progressent eux aussi sensiblement.

La crédibilité internationale d'Erdogan et de son ministre des Affaires étrangères, devenu son successeur au poste de Premier ministre, est tout aussi chancelante. Sa volte-face par rapport à l'adhésion à l'UE – après maintes rebuffades, il est vrai, de Bruxelles – laisse un trou béant pour l'avenir du pays. Son refus de reconnaître même à demi-mot le génocide arménien de 1915, menaces de représailles à la clé, ne l'a pas grandi. Son engagement chichement mesuré dans la lutte contre l'Etat islamique et la révélation que ses services livraient en secret des armes au Front Al Nosra, la branche syrienne d'Al Qaïda, ont fini de discréditer le pouvoir auprès des Turcs eux-mêmes.

La Turquie n'est plus en effet le pays pauvre et sous-développé qu'elle a été.  Elle n'est plus, du côté des opposants aux Islamistes, sous l'ombre d'un État kémaliste, nationaliste et passéiste. Elle est un pays que tout destine à devenir un futur État membre de l'Union européenne pour peu que sa jeunesse et ses minorités sachent conjuguer le développement avec la démocratie. Un premier pas important a été accompli dans ce sens le 7 juin 2015.  

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