vendredi 5 juin 2015

Les Grecs font bouger les lignes en Europe

Tsipras devant le Parlement grec. Photo © AFP

La résistance opiniâtre d'Athènes aux exigences démentes de ses créanciers – FMI, BCE, Commission européenne – provoque une prise de conscience ailleurs en Europe. Au-delà des calculs politiques, cela renforce l'impérieuse nécessité d'un accord, avec un compromis à la clé, sa conclusion serait-elle reportée de quelques semaines. Le gouvernement Tsipras l'a déjà obtenu jusqu'au 30 juin.

L'enjeu immédiat de cet accord entre Athènes et la Troïka consistait à verser une troisième tranche – 7,2 milliards d'euros – du prêt consenti à Athènes sous le gouvernement précédent. Cela devait lui permettre d'assumer les échéances de remboursement auprès du FMI pour un montant global de 1,6 milliard en plusieurs échéances, toutes désormais reportées au 30 juin. Mais cette rentrée prévue permettrait aussi de garantir sur plusieurs mois le versement des pensions et retraites d'un montant de près de deux milliards à chaque échéance. L'enjeu plus global vise à mettre Athènes durablement à l'abri du défaut de paiement dont personne n'est en mesure de chiffrer les conséquences désastreuses pour Athènes comme pour la zone euro et l'UE dans son ensemble. Personne ou presque ne veut d'un « Grexit » agité de manière maladroite par la patronne du FMI dans le seul but de faire pression.

Au départ, selon le principe « exiger beaucoup pour obtenir le plus possible », les appentis sorciers de la Troïka qui négocient avec les Grecs avaient mis la barre tellement haut qu'ils se déconsidéraient un peu plus, si tant est que ce soit encore possible. Merkel et Hollande ont conjointement tapé du poing sur la table pour mettre un terme au cirque en matière d'excédents primaires – hors remboursement de la dette – exigés des Grecs. Initialement, ces sinistres comptables, demandaient à Athènes de dégager un excédent primaire de 3 % en 2015 et de 4,5 % en 2016. Ils ont dû en rabattre et diviser par trois le premier et par plus de 2 le second – 2 % au lieu de 4,5. Alexis Tsipras a eu beau jeu de souligner en quoi cela constituait un objectif fantaisiste dans un pays qui a tant souffert ces dernières années. Et la légitimité de dirigeants élus a heureusement prévalu sur l'irresponsabilité de fonctionnaires qui n'ont de compte à rendre à personne et dont le seul horizon est  comptable et formel. Tant mieux.

Le gouvernement Tsipras a ainsi enfoncé une première digue du bunker financier. C'est un acquis pour la résolution des crises à venir d'un bout à l'autre de l'Union. On ne pourra plus demander à un gouvernement et aux populations concernées de se mettre sine die à la diète pour rembourser une dette contractée dans des conditions fort inégalitaires entre ceux qui prêtent parce qu'ils le peuvent et ceux qui empruntent parce qu'ils n'ont pas le choix. Dans leur tribune commune du 5 juin sur leur vision de l'Europe, Emmanuel Macron et Sigmar Gabriel, respectivement ministres français et allemand de l'économie, qui proposent une Europe à deux vitesses et une zone euro plus intégrée semblent en avoir tiré la même conclusion. C'est bien une constante de la construction européenne, chaque étape d'une harmonisation par le haut, économique, sociale et fiscale exige des transferts de valeurs pour que les plus faibles puissent suivre au profit de l'ensemble. Il n'y a pas d'autres solutions.

Autres demandes irréalistes des créanciers, la réforme du marché du travail, celle des retraites et l'augmentation de la TVA. La première est remise aux calendes pour éviter que la levée des garanties sur les licenciements collectifs ne produise un effet d'aubaine pour les entreprises au moment où l'étau se desserre en ce qui concerne l'activité économique. Ils n'y avaient pas pensé… Sur les retraites, ils témoignent d'une méconnaissance du lien de solidarité entre générations qu'assurent les retraites dans les familles grecques où plus d'un jeune sur deux est au chômage. Que le système ne soit pas durablement viable, c'est vrai…i mais comme il ne l'est pas davantage en France ou en Allemagne. La réduction du nombre de caisses se heurte, ici comme ailleurs, à tous les corporatismes même si le gouvernement est prêt à s'y atteler. Quant à la TVA, injuste par définition et qualifiée d'impôt stupide par Hollande jadis en France, elle varie en Grèce selon trois taux. Les ramener à deux – 11 et 23 % – en éliminant le plus bas revient à renchérir les produits alimentaires et l'accès à l'énergie… Inacceptable en effet.

Les conditions politiques internes limitent les concessions que Tsipras peut faire à Bruxelles. Il doit en effet compter avec le nationalisme chatouilleux de ses alliés de droite et surtout avec ses minorités au sein même de Syriza, jusqu'à son groupe parlementaire et à son gouvernement. Son tour de force, c'est d'avoir gagné en si peu de temps la majorité de ses camarades à une vison européenne de la situation. C'est décisif pour la suite et pas seulement pour la Grèce. Il n'y a guère que l'extrême-droite dans plusieurs pays d'Europe qui envisage, selon des modalités différentes par ailleurs, un avenir sans Union. Dans la foulée, même le "Brexit" devient plus improbable quand les Écossais par la voix de leurs élus font savoir que si tel devait être le cas, ils revendiqueraient tout à la fois leur indépendance et l'adhésion à l'UE.  S'y ajoute dans le pays, une absence de consensus pour s'attaquer aux deux niches constitutionnelles qui évitent aux armateurs comme à l'Eglise orthodoxe de devoir s'acquitter d'impôts en dépit de leurs immenses richesses respectives.

Reste enfin l'épineuse question de la dette – 177 % du Pib – qui appelle tôt ou tard une restructuration globale. Schäuble pour le gouvernement allemand ou du moins sa partie la plus droitière ne veut pas en entendre parler comme une partie des opinions européennes. Il n'en demeure pas moins vrai qu'aucun pays ne pourrait prétendre faire face à un pareil fardeau. La question est sur la table comme le sont un certain nombre de dettes souveraines d'autres États européens qui, faut-il le rappeler, intègrent par le jeu des marchés des capitaux des grandes banques privées. Le mieux bien sûr serait la mutualisation à long terme de cette montagne de crédits en la restructurant intelligemment pour que la puissance publique n'ait pas à en assumer seule la charge. La perspective se heurte cependant aux limites de l'intégration de la zone euro. Résoudre les deux questions en même temps risque de prendre du temps, c'est pourquoi un moratoire renouvelable de six mois en six mois serait profitable en attendant.

Ce sont là quelques-unes des questions auxquelles sont confrontés les dirigeants grecs et leurs homologues européens. Il ne servirait à rien de se voiler la face et de se réjouir des blocages en espérant une « explosion » dont nul ne sait où elle conduirait. Ce positionnement qui existe à gauche dans plusieurs États membres est franchement irresponsable et peu soucieux des populations qui devraient en supporter les conséquences. Le recours à des élections anticipées dans ce contexte serait un pari à hauts risques tant la population est fatiguée de ce qu'elle subit en dépit des espoirs que suscite Syriza. L'apparent gain de temps et la légitimation du gouvernement qui en résulteraient, du moins dans le meilleur des cas, ne résoudraient rien ni à court, ni à moyen et long termes. De plus, les tentatives pour amorcer un possible rapprochement des forces de gauche, avec la nomination au FMI par Varoufakis  d'une économiste ayant jadis appartenu au PASOK, ont échoué – elle s'est retirée. C'est pourquoi, la seule solution réside dans le meilleur accord possible au vu des rapports de forces comme le répète le chef du gouvernement grec. Puisse-t-il être entendu !


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