mardi 25 mars 2014

Vague bleue, marée noire et digues emportées

Vague bleue, marée noire et digues emportées
Steeve Briois, élu dès le premier tour à Hénin-Beaumont (photo © Reuters).

Le premier tour des élections municipales et intercommunales est d’abord un désastre démocratique. Que faire cette semaine et les suivantes pour réparer les dégâts et nous protéger du pire ?

Cela était attendu mais pas avec cette ampleur en particulier dans les allées du pouvoir hollandais. La gauche est sonnée par sa déroute sans appel. La droite a gagné, totalisant 43,1 % contre 40,8 en 2008 dans les villes de plus de 10 000 habitants, mais c’est surtout la gauche qui s’effondre de quelque 10 points, passant de 45,1 en 2008 à 35,2 % aujourd’hui. Le FN réalise 11 % dans cette même strate qui lui permettent de se maintenir dans 315 villes. Il arrive même en tête dans 16 d’entre elles et empoche Hénin-Beaumont dès le premier tour. Sans compter la vague réactionnaire qui submerge les secteurs ruraux. Si l’on y ajoute un record historique d’abstention de 36,5 %, c’est un paysage complètement ravagé qui se dessine.

Ravagé, le pays l’est par la perte de sens démocratique élémentaire chez de nombreux électeurs. Ravagé, il l’est par une fracture sociale et territoriale durable qui transforme sa partie sud, à quelques rares exceptions près, en zone d’occupation brune. D’autres territoires, plus au nord, sont contaminés mais dans une moindre mesure. Ravagé, il l’est par une droite UMP cynique qui campe sur un « ni, ni » irresponsable, de Copé à Juppé. Ravagé, il l’est aux yeux d’une Europe stupéfaite qui découvre ce qui pourrait advenir le 25 mai si la poussée populiste, extrémiste, voire fasciste frappait, comme c’est probable, nombre d’États membres. Bref, le désastre n’est contestable qu’aux yeux de ceux qui ne veulent rien voir et rien entendre. Les digues emportées étaient certes fragilisées depuis longtemps, mais rien n’a été fait depuis mai 2012 pour les consolider.

La question des responsabilités est en effet tout sauf annexe. Il est clair que l’orientation insensée, mélange d’austérité, d’incompétence et d’arrogance antisociale, mise en œuvre depuis deux ans en est la cause principale. Cela détermine l’ordre du jour et les priorités. Parer au plus pressé d’abord d’ici dimanche prochain et s’atteler aux grands travaux de remise en ordre dans les toutes prochaines semaines. Si rien n’est fait, le 25 mai pourrait être pire encore et la question du pouvoir être alors posée dans des conditions inédites avec l'extrême droite en embuscade. Personne n’y a intérêt, sauf ceux qui rêvent de rejouer les années trente du siècle dernier. Il s’en trouve à droite comme au Front national.

Parer au plus pressé, c’est interdire la prise de nouvelles mairies par les troupes de Le Pen, partout où la menace existe d’autant que la dynamique aidant d’autres mauvaises « surprises » ne sont pas exclues dimanche prochain. Point besoin pour cela d’invoquer un quelconque « front républicain ». Ni même d’imaginaires enjeux locaux qui justifieraient la prise de risques parce que la droite du cru est très proche du FN, ou parce qu’il n’y a pas de réciprocité ou encore parce que l’on ne peut pas s’exclure du conseil municipal pour six ans. Ces prétextes ne sont pas acceptables et conduisent, dans ces conditions particulières, à prêter main-forte au FN, fût-ce involontairement. Il faut donc voter, massivement, partout, en faveur du concurrent de l’extrême droite, quel qu’il soit.

Remettre ensuite les pendules à l’heure dès la semaine prochaine. Non, la gauche n’a jamais voté pour la politique à contresens de Hollande. Celui-ci, comme il invitait lui-même Mitterrand à le faire, doit commencer par « se réformer » lui-même. Cela passe par le renvoi des conseillers de l’ombre, à l’image du banquier Macron tenant de la prétendue « realéconomie » qui n’est rien d’autre qu’une vision extrémiste de droite des champs économiques et sociaux. Le gouvernement doit être remanié en profondeur dans son architecture même. Il doit être désormais et enfin représentatif de la majorité de gauche de l’Assemblée, autrement dit réellement unitaire et responsable devant elle et elle seulement. Il devra en effet assumer un changement de cap sans ambiguïté et ne peut être à ce titre dirigé que par une femme ou un homme clairement ancré à gauche.

Changement de cap en faveur d’une vigoureuse relance pour l’emploi à l’opposé de ces 50 milliards de coupes budgétaires compensant les cadeaux faits en pure perte au patronat. Changement de cap par l’abandon de la perspective inaccessible et austéritaire du Pacte européen fixant comme objectif 0,5 % de déficit structurel à l’horizon 2018. Changement de cap en matière sociale par une réforme fiscale juste qui, à prélèvements constants, assurerait une plus grande redistribution à la faveur d’une plus forte progressivité de l’impôt des particuliers comme des entreprises. Changement de cap démocratique par une réforme de l’État et de l’organisation des territoires qui simplifierait le mille-feuille administratif et opposerait à la montée des identités locales de l’exclusion, les avantages des métropoles, de l’intercommunalité assumée et de collectivités efficaces.

À partir de là, tout peut redevenir envisageable. Ce pays, pas plus qu’aucun autre en Europe, n’est condamné à subir le joug de droites extrémistes. Il n’est pas davantage destiné à un déclin inexorable le ravalant à n’être qu’une pauvre province européenne déclassée. À la condition qu’il surmonte l’épreuve, qu’il se ressaisisse et ne s’en remette pas à la femme ou à l’homme providentiel qui n’a jamais existé. Hollande, malgré son bilan calamiteux, peut y contribuer s’il parle enfin et sur une ligne de rupture. Il est l’un des éléments du dispositif institutionnel de résistance. Plus sûrement, les partis de gauche en ont la responsabilité. Pour peu que tous adoptent un cours unitaire respectueux des différences démocratiques, les uns abandonnant leur arrogance coupable, les autres leur isolement commode, tous renonçant à leur propension à diviser là où il faut rassembler. Voilà le contenu pratique d’une aspiration partagée à « arrêter les conneries » !

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