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« Vague
bleue, marée noire et digues emportées », avions-nous dit après le
premier tour. Le second confirme et amplifie lourdement la dévastation
et le sinistre décompte en dépit des affaires et autres « casseroles »
des droites. Le paysage politique du pays s’en trouve bouleversé. 155
villes de plus de 9 000 habitants dont 68 de plus de 30 000 passent de
gauche à droite. L’extrême-droite s’empare de 17 villes, 14 pour le FN
dont Béziers et le 7e arrondissement de Marseille et 3 pour la Ligue du
Sud. Le Pen, forte de ses 1531 élus, peut poursuivre ses noirs desseins
de marche vers le pouvoir. Les métropoles de Lille, Bordeaux, Nantes,
Marseille, voire celles de Lyon et Paris, vont basculer dans la foulée.
La résistance symbolique de la capitale et de quelques autres grandes
cités n’atténue pas l’appréciation générale. Elle la conforte par
contraste.
La
débâcle ne peut pas être attribuée aux politiques locales des élus
sortants, si ce n’est à la marge, ici ou là. Elle est le fait d’une
politique injuste et inepte, condamnée par les faits et les chiffres et
contre laquelle les Français se sont révoltés. Cette orientation de
l’injustice sociale à contresens de l’histoire a été décidée, conduite
et aggravée au fil des mois à l’Élysée par un Président sourd aux
avertissements et autres arguments contredisant les propositions les
plus folles de ses conseillers. Au premier rang de ceux-ci, le banquier
fanatique de la théorie de l’offre, Emmanuel Macron, venu de chez
Rothschild. Ayrault et ses ministres y ont bien sûr leur part de
responsabilité ne serait-ce que parce qu’ils se sont tus même quand ils
n’en pensaient pas moins et le laissaient parfois paraître mezzo voce.
Le
remaniement est donc indispensable, urgent et devra être de grande
ampleur. Mais, dans n’importe quel autre État européen, c’est l’exécutif
au plus haut qui aurait des comptes à rendre. Exception française, le
Président de la Ve République est à l’abri de ce genre de contingences
comme exempt de tout contrôle démocratique durant son mandat. Dans ces
circonstances, il faut faire avec et considérer Hollande comme un simple
rouage du dispositif institutionnel mais lui contester fermement le
fait que tout dépende de lui et de lui seul. Ce temps-là est révolu. Il
doit en effet se résoudre au renvoi de Macron et consorts, s’effacer en
pratique devant le futur Premier ministre, laisser le gouvernement
gouverner et le parti socialiste vivre sa vie. Et demain, il faudra
abolir cette anachronique et dangereuse Constitution pour fonder une VIe République européenne, enfin sociale et démocratique.
Hollande
n’a plus la légitimité pour prétendre diriger seul contre tous. Il l’a
définitivement perdue. Dans l’histoire de la gauche, il ne pendra pas
place dans le sillage de Mitterrand, ni même de Blum, voire de Jospin
quelles qu’aient été leurs limites respectives. Non, son action et son
bilan évoquent davantage le personnage honni de Guy Mollet. Il avait
depuis le 6 mai 2012 tous les leviers pour conduire la politique de
gauche, fût-elle bien modérée, à laquelle il s’était engagé. Qu’en
a-t-il fait ? Les chiffres définitifs de 2013 le confirment de manière
accablante. Les déficits publics s’établissent à 4,3 % du Pib – 3,6 %
prévu dans le budget initial –, la dette s’élève à 95,5 % du Pib – plus
2,9 points de Pib en un an malgré des taux bas. C’était prévisible,
comme d’autres nous l’avions dit et répété. La reprise des
investissements et à plus forte raison celle de l’activité ne sont pas
au rendez-vous. Seuls, le chômage et la misère s’envolent.
Un
nouveau gouvernement doit donc voir le jour très rapidement. Il ne peut
pas être dirigé par Valls car ce serait une provocation ajoutant le
mépris à la déroute. Non pas seulement en raison de ses penchants
sécuritaires, mais surtout parce qu’il consacrerait une orientation
sociale-libérale que le ministre de l’Intérieur avait défendue notamment
lors de son escapade à Londres durant les primaires socialistes – 5 %
de voix à peine. Valls est incompatible avec la justice sociale, voilà
tout. Après, peu importe qui s’installera à Matignon si « son »
gouvernement est réellement représentatif de toute la majorité
parlementaire et s’il s'engage dans un clair changement de cap. Le rôle
de l’Assemblée se trouve en effet remis au premier plan et c’est bien
devant elle et elle seule que ce gouvernement sera responsable. Toute
autre logique institutionnelle serait suicidaire.
Mais
la gauche dans son ensemble ne saurait être quitte pour autant quand
bien même Désir et quelques autres débarrasseraient la scène. Elle ne se
reconstruira pas sans un examen approfondi et critique de ses pratiques
débouchant sur la redéfinition d’une perspective libératrice, qui
concerne au premier chef les militants du PS sans en exonérer tous les
autres. Le processus des primaires socialistes, armé par Montebourg, a
désigné Hollande contre Aubry. Un résultat inverse aurait probablement
été obtenu en interne et aurait changé beaucoup de choses pour la suite,
sans que l’on puisse réécrire l’histoire. Le ralliement à la
Constitution du « coup d’État permanent » outre son caractère
antidémocratique avéré démontre sa dangerosité dans des conditions
exceptionnelles de crise économique y ajoutant la crise politique. Cette
exception française n’est plus soutenable.
Et
puis, il y a cette inclinaison coupable à céder aux corporatismes des
patrons et de leurs actionnaires dans la version la plus éculée d’une
bourgeoisie franchouillarde âpre au gain et représentée par les
« délirants » de la CGPME et du MEDEF. Il faut au moins faire machine
arrière, vite, revenir aux fondamentaux d’une répartition plus juste des
richesses, ceux d’une économie qui tourne parce que ce qui est produit
peut être acheté, ceux d’un État qui redistribue et réenclenche
l’ascenseur social à la faveur d’une plus grande justice fiscale. Il
faut que ce pays s’assume en Europe comme l’alternative aux politiques
d’austérité. Au moment où le président de la banque fédérale allemande
(Buba) réclame une politique « plus accommodante » de soutien à
l’économie de la part de la BCE, non sur les taux qui sont déjà au plus
bas, mais par le rachat d’actions souveraines (dettes d’État) ou
privées, il serait ahurissant que Paris s’embourbe davantage dans les
chemins de traverse du Pacte d’austérité.
Tout
cela ne se fera pas en un jour, ni même en cent. Quand survient une
catastrophe d’une telle ampleur, ceux qui restent ont le devoir
impératif de revisiter ensemble non l’accessoire mais l’essentiel. Une
sorte de Constituante pour une refondation à gauche, ouverte et
démocratique de tous les militants sans exclusive, sera sans doute
nécessaire au bout du chemin. Plus facile à dire qu’à réaliser diront
certains. Sans doute ! Mais quelle est l’alternative ? Celle du
déshonneur et de la trahison infâmes conduisant à un désastre de plus
grande ampleur encore et consistant à prétendre que l’on a compris le
message mais que l’on ne changera finalement pas grand-chose sinon rien.
Faire mine de tout changer pour ne rien changer serait également un
« crime » historique. Tous à gauche sont désormais devant leurs
responsabilités. Nous prendrons les nôtres.
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