mardi 31 décembre 2013

Rétrospectives et perspectives

L'économie, le social, l'Europe, les occasions manquées. Une série de quatre articles pour faire le point à la fin de l'année 2013. 


1. L'ÉCONOMIE
Parti pris du 20 décembre 2013

Hollande, ses conseillers Philippe Leglise-Costa, Aquilino Morelle, Emmanuel Macron (de gauche à droite) et Moscovici sur le perron de l’Élysée en juillet 2012 (photo © S. Lemouton/ABACA).

À l’entrée d’un long tunnel électoral, la gauche et le pays se trouvent en mauvaise posture économique, cumulant les effets des renoncements actés avec l’absence de toute perspective de réorientation.

Hollande et Ayrault ont beau le répéter avec la foi du charbonnier. Les faits et arguments leur donnent objectivement tort. Non, la reprise n’est pas au rendez-vous fixé et l’inversion de la courbe du chômage pas davantage, bien sûr. Ce qui paraissait, hier encore, relever d’un optimisme à toute épreuve se transforme en un déni de réalité. Si l’Insee dit vrai et c’est probable, non seulement on ne fait pas de miracles, mais l’on ne limitera même pas les dégâts avec au mieux un gain de croissance de 0,2 % sur chacun des deux prochains trimestres. Tout simplement parce que cela doit être comparé avec la reprise ailleurs, globalement mieux orientée dans le reste de l’Union comme au plan international. Au moment où S&P abaisse la note de l’Europe, c’est bien Paris qui est d’abord en cause et qui tire les autres Européens vers le bas.

Un constat qui ne doit rien au hasard. Nous cumulons en effet les « blocages » traditionnels d’une économie peu réactive avec les effets des renoncements actés depuis plus de dix-huit mois maintenant. En réaffirmant que ce qui avait été fait ou plus exactement « concédé » aux entreprises et au patronat serait « sanctuarisé », Hollande ferme la porte à une réorientation pourtant indispensable. Emblématique, le crédit de plusieurs dizaines de milliards en faveur de la compétitivité et de l’emploi n’a pas d’équivalent ailleurs. Il n’a dans les faits amélioré ni la compétitivité et les parts de marché ni même l’emploi parce que, mesure générale, il n’a rien ciblé, parce que, don gracieux et sans contrepartie, il n’a rien initié en matière de « modernisation » de l’économie française. Cette orientation aurait été éventuellement concevable pour un émergent misant sur un « tri naturel » parmi ses entreprises. Ce n’était pas le cas de la France. 

Mais ce que l’on sous-estime généralement, y compris à gauche, c’est que cet « acquis sanctuarisé » se paie par l’austérité appliquée à la consommation des ménages et à la politique d’investissement des collectivités. Principe des vases communicants, ce qui a été offert aux dirigeants d’entreprise est financé par les particuliers. L’augmentation des prélèvements fiscaux pèse lourd dans l’atonie de la consommation, non seulement, celle des familles les plus mal loties, mais désormais aussi, celle des couches dites moyennes. Et sans relance de la consommation, il ne peut pas y avoir de reprise effective. Quant aux collectivités qui sont de très loin le premier investisseur public, elles ont souvent « taillé » dans leurs budgets d’investissement – voir les budgets 2014 – pour compenser la baisse des dotations, grippant durablement la machine.

Il n’y a donc pas en matière économique de demi-mesures envisageables qui permettraient la relance sans revenir sur les embardées passées. L’augmentation  des salaires n’est pas seulement souhaitable parce que juste socialement, elle est indispensable pour la relance de la consommation et pour la reprise de l’activité. La mauvaise dépense publique, générée par l’absence de réforme de l’État et des territoires, doit être réellement « contrainte » alors que l’investissement public, lui, doit être absolument préservé, en particulier au niveau des collectivités. Cela ne peut pas se faire sans la suppression du CICE pour lui substituer des mécanismes de soutien moins onéreux à ce qui « marche » et procure un avantage réel à la société en retour. Les cadeaux dispendieux à un patronat pléthorique, frileux et souvent incompétent, dans les petites et moyennes entreprises en particulier, ne relève pas de cette catégorie.


2. LE SOCIAL
Le marqueur social, le plus important à gauche, fait défaut

Manifestation contre l’accord sur l’emploi en janvier à Marseille (photo © Maxppp).


Tout avait normalement commencé avec le collectif budgétaire de l’été 2012 qui permettait d’introduire un peu de justice fiscale en attendant la rentrée et les « choses sérieuses ». Et là, patatras, tout prit un autre tour.

Ce fut, par-delà leur ampleur et dans des contextes très différents, le point commun à toutes les victoires électorales de la gauche, de 1936 à 1997 en passant par la Libération et 1981, des congés payés... aux 35 heures. 2012 fait exception. La sortie de la crise focalisait sur le chômage et l’hypothétique inversion de sa courbe sinistre. On en est toujours au même « point tournant » qui ne vient pas. Hollande et les socialistes n’avaient, il est vrai, rien « promis » de décisif en matière sociale. En finir avec les mauvais coups à répétitions de Sarkozy ne suffisait pas pourtant à « imaginer » que le changement, maintenant, s’était produit. Il est tout aussi vrai que le mouvement social ne porte pas une perspective centrale et unifiante dans le champ social.

La gauche n’a pas compris, ni au PS ni même ailleurs, que ce serait peut-être le signe le plus grave parce que la raison la plus profonde et durable de sa perte d’influence dans les couches populaires. Le fameux « grain à moudre » d’antan s’est mu en « considérations générales » sans impact réel dans le quotidien de millions de Français, des choix politiques du gouvernement Ayrault. Voilà pourquoi la montée continue du FN doit tant inquiéter parce qu’elle se fonde sur le recul d’un sentiment partagé, hier encore, que « la gauche c’est quand même mieux que la droite, même quand elle déconne ». Et puis « Au moins, on pouvait y faire quelque chose, tandis que maintenant... ». Tout le drame social d’aujourd’hui résumé en quelques mots « d’en bas ».

Perte de repères en bas qui se conjugue avec une propension du gouvernement à jouer perdant sur le terrain de l’adversaire. L’accord national interprofessionnel (ANI) l’illustre d’abord. L’intérêt général s’y efface au profit du rapport des forces dans l’entreprise pour permettre de déroger au droit commun. Jamais dans l’histoire sociale de ce pays un texte de loi ne fut à ce point porteur de dérégulation. Le comparer aux pratiques dites « co-gestionnaires » en Europe du Nord n’est pas sérieux parce qu’en France, tout, absolument tout, s’est construit par le haut, au niveau national, au plan central. Les syndicats « ouvriers » n’ont jamais été en mesure, même sur la crête de grèves générales aussi puissantes que celles de 1936 ou de 1968, « d’imposer » sans le concours du « politique » et des partis. C’est ce legs historique qui a été cassé par la ratification de l’ANI.

Logiquement, le pli pris, on continua à s’enfoncer dans une jungle sociale dangereuse. Ce fut le cas avec la réforme des retraites, passée comme une lettre à la poste, alors qu’elle engage une baisse tendancielle du niveau des pensions. C’est contraire à plus d’un titre à l’intérêt général à moyens et longs termes. Au plan « économique » parce que cela contraint la consommation et les solidarités intergénérationnelles. Cela l’est tout autant si l’on considère la capacité de la société à éviter la « désocialisation » des personnes âgées et la promotion d’un « bien vieillir » profitable à tous, individuellement et collectivement. Il n’en ira pas différemment de la prétendue « remise à plat » de la formation professionnelle qui n’est ni à la hauteur de l’enjeu – la formation – ni à celle de la « morale publique » par le contrôle d’une manne financière de plusieurs dizaines de milliards.

Le rapport « Entreprises et entrepreneurs individuels » du député socialiste Laurent Grandguillaume, salué comme « porteur d’apaisement », illustre une autre facette de la propension à enregistrer « ce qui est » plutôt qu’à construire ce qui « devrait être ». Certes, l’unification des régimes concurrents de l’emploi individuel est nécessaire. Mais le développement même de ce type d’emploi – déjà un peu plus de 900 000 – est-il utile et souhaitable pour la société dans son ensemble ? Nous ne le pensons pas. En outre, la suppression d’un seuil ou d’un plafond de chiffre d’affaires à partir duquel une entreprise individuelle devait être considérée comme une entreprise comme une autre, prévu dans le projet de loi Pinel, n’est pas raisonnable ni pour l’emploi considéré globalement, ni même pour la justice fiscale.

Reste que cette orientation de la majorité de la gauche a d’ores et déjà produit d’importants dégâts sociaux et idéologiques. Un courant du mouvement syndical s’en est même fait une spécialité coupable. La direction de la CFDT, de Chérèque à Berger, après Notat et avant Martin, a donné dans ce renoncement de principe au progrès par la transformation sociale pour le malheur sans doute du salariat. On ne saurait pourtant considérer ces courants comme « de simples courroies de transmission » du patronat, tenant serrés les liens de dépendance d’un prolétariat qui, sans cela, partirait à la conquête de ses droits historiques, la fleur aux fusils. Ce serait tout aussi contreproductif que de céder aux facilités de la gestion sans visibilité sociale assumée. Nous leur préférons la reconstruction d’une perspective politique de libération sociale sur la base de l’unité d’action au jour le jour, dans les luttes comme dans les urnes, quand les conditions en sont réunies. 



3. L'EUROPE
Parti pris du 27 décembre 2013

Merkel (photo © AFP).

Concernant l’Europe, le nouveau pouvoir socialiste en avait fait un engagement fort. Hollande avait dit et répété qu’il ne signerait jamais un pacte qui organiserait l’austérité sine die 

Ce fut fait à la faveur d’un tour de passe-passe quelques semaines seulement après la victoire de mai 2012. On prétendit avec l’ajout d’une annexe formellement consacrée à la croissance pouvoir ratifier le texte inchangé que l’on rejetait encore la veille. L’annexe était un mot creux car elle évoquait la relance de la croissance sans y consacrer aucun moyen. L’austérité, elle, restait gravée dans le marbre de ce nouveau traité comme l’alpha et l’oméga de toute politique européenne, présente et future. L’objectif chiffré, le seul, consistait à exiger des États membres qu’ils entrent dans les clous d’un déficit structurel de 0,5 % maximum à l’horizon 2018. Une politique aux antipodes de celle des États-Unis d’Amérique et dont on mesure aujourd’hui les effets respectifs.

Certes, un soupçon de « souplesse » fut ensuite introduit dans les délais d’exécution intermédiaires. La France, par exemple, y gagna deux ans de sursis mais sans pouvoir échapper au couperet de l’échéance fatale. Comment passer ainsi de plus de 4% à moins de 0,5 % de déficit de 2014 à 2018 sans une brutale cure d’austérité ? Nul ne le sait vraiment à défaut d’une mutualisation salutaire des dettes et déficits et ce qui vaut pour Paris vaut évidemment pour tous les autres. Berlin y est en revanche presque parvenu avec l’illusion de s’être enrichi... sur le dos de ses voisins. Voilà la raison principale, si ce n’est unique, de la stagnation européenne au moment où la plupart des autres économies redémarrent. C’est bien une nouvelle conception de la construction européenne qui s’affirme sur les ruines des précédents acquis communautaires.

Finis les transferts de valeur et les solidarités qu’ils ont, jadis, illustrées. « Aide-toi d’abord » est devenu le viatique de Bruxelles. La Chancelière allemande en fut l’inspiratrice, non démentie par son opposition sociale-démocrate devenue sa partenaire. Elle n’aurait cependant pas pu l’imposer sans le concours de Paris et de Hollande. Résultat, le budget communautaire baisse pour la première fois de son histoire. Le Conseil prend de plus en plus la main par rapport au Parlement et à la Commission. L’élargissement marque le pas en particulier en direction d’une Turquie épuisée d’attendre. Les mécanismes du type « fonds de stabilité financière » sont relégués au rang des accessoires inutilisables. L’union bancaire est vidée de son contenu avant même d’avoir vu le jour. Et plus inquiétant encore, quelque cinq cents millions d’Européens ne se reconnaissent plus vraiment dans l’Union.

Au final, la morosité et le désespoir gagnent chaque jour du terrain. L’Europe n’est plus un Eldorado même si elle fait encore et parfois rêver, de la Turquie à l’Ukraine. Un quart de ses ressortissants est désormais menacé par la misère. Le risque est grand dans ces conditions de voir s’ancrer durablement dans le paysage des courants réactionnaires, populistes, voire fascistes. Sans compter les particularismes régionaux qui revendiquent leur identité pour mieux se désolidariser de tous les autres, des Flandres à la Catalogne. Qu’on le veuille ou non et par-delà la nécessité de se rassembler à gauche pour défendre les libertés démocratiques chaque fois qu’elles sont menacées, ici ou là, le bilan du PSE en général, du PS français en particulier, est presque aussi indéfendable que celui des droites. C’est le fardeau que portent Martin Schulz et ses camarades.

L’Europe a été « abîmée » durant la crise par ceux qui prétendaient la construire. Qui oserait sérieusement le contester ? Mais il n’y a pas d’alternative historique à la paix et au progrès social partagé dans une Union dont on redresserait, enfin, le cours politique. Une « mission », dans le cadre des rapports de force établis, qui peut paraître presque impossible. Lutter pour un fédéralisme, respectueux des différences, des histoires et des cultures et garant à ce titre de la seule cohésion qui vaille, celle des solidarités assumées, n’est pas simplement un « pari » raisonnable, c’est une des raisons d’être d’un projet de transformation sociale et démocratique d’aujourd’hui. Le vieux mot d’ordre des États-unis socialistes d’Europe est sans doute oublié, il n’en est pas moins actuel, comme le recours, demain, à une Constituante pour l’Europe. Européens, nous sommes et nous restons.



4. LES OCCASIONS MANQUÉES
Un pouvoir sans prise sur un pays en crise


Confronté à des « départs de feu » successifs dans l’opinion, le pouvoir ne dispose plus de la crédibilité gaspillée dans la faute initiale de la « stratégie économique de l’offre » et de ses conséquences sociales néfastes.

En matière de défense des libertés, sous le signe de l’égalité des droits, le pouvoir a avancé sans convaincre la société de sa capacité à agir rapidement et efficacement, y compris quand il disposait d’un soutien majoritaire dans l’opinion. Réforme emblématique, le mariage pour tous s’est heurté dès le départ à une opposition virulente de l’Église catholique accompagnée d’une recomposition de l’extrême droite la plus traditionnelle. Sur le fond, c’était prévisible, mais l’interminable débat parlementaire a aussi contribué à le permettre et à brouiller les cartes. Le texte sur la prostitution n’a pas fait l’objet d’une mise en scène sociale équivalente. Il n’en était pas moins important. Oui, mais...

Dans le domaine scolaire où la gauche était particulièrement attendue, le bilan n’est pas à la hauteur des ambitions d’hier. La scolarisation des enfants de moins de trois ans, essentielle pour lutter contre les inégalités sociales, ne s’applique pas vraiment dans les quartiers faute de moyens. La réforme, tout aussi souhaitable, des rythmes scolaires n’a pas bénéficié du soutien de la majorité des maires socialistes au point de laisser une forte impression de gâchis avant même sa généralisation. Le manque de moyens est souvent invoqué à juste titre, mais il se conjugue aussi avec un conservatisme des élus de terrain soucieux de bousculer le moins possible les habitudes.

L’immigration et l’intégration sont les principaux marqueurs de l’échec en matière de réforme de société. Bien sûr, il y a le droit de vote qui figurait dans les engagements de Hollande comme jadis dans ceux de Mitterrand et auquel les socialistes se sont fait une spécialité de renoncer une fois élus. Le problème est plus vaste cependant si l’on considère les évolutions enregistrées ailleurs – Allemagne, États-unis... -  autant que le degré de violence que provoque la panne du modèle prétendument d’intégration à la française. Dès lors, ouvrir le débat à ce sujet est parfaitement légitime. Le rapport sur l’intégration, mis en ligne par Matignon, par-delà certaines propositions discutables voire condamnables, s’y essayait avant d’être retiré précipitamment pour de petits calculs politiciens, laissant la place au vide. Or, ce pays n’a plus les moyens d’attendre.
  
Et puis, il y a l’Afrique, composante de la politique étrangère qui a, pour des raisons historiques, à voir avec les tréfonds post-coloniaux de la société française. L’intervention au Mali d’abord, justifiée par l’urgence politique face à l’avancée de la mouvance jihadiste, mais dont on sent toutes les limites, si la France reste seule ou presque aux commandes. La crise humanitaire en Centrafrique ne recelait pas la même urgence politique et surtout ne pouvait en aucun cas dispenser Paris d’une bataille, au moins européenne, pour éviter l’isolement après plus d’une dizaine d’expéditions militaires depuis l’indépendance. Faudra-t-il intervenir demain en République démocratique du Congo ou ailleurs ? Ce serait aberrant parce que contraire aux intérêts de l’Afrique en marche vers le développement qui ne se confond pas, même si elles cohabitent, avec celle des conflits religieux ou ethniques à la machette.

Après dix-huit mois d’exercice d’un pouvoir sans partage – la gauche dispose de presque tous les leviers institutionnels –, le bilan apparaît bien maigre et inquiétant pour la suite. L’argument selon lequel un quinquennat se joue sur la durée ne saurait servir de justification car les marges de manœuvre dans l’opinion sont réduites par l’impopularité même de l’exécutif autant que par l’étroitesse des moyens budgétaires contraints par l'austérité. N’y voir que les conséquences d’une « mauvaise communication » revient à évacuer les enjeux politiques sur le fond pour n’en retenir que l’écume des "jours sans". Dans les deux cas, c’est faire fausse route alors que, tout l’indique, c’est à une nécessaire et profonde réorientation de la politique gouvernementale que la gauche dans son ensemble devrait s’atteler. Non pas demain ou après-demain, voire un jour peut-être, mais maintenant !




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire