Rosa Luxemburg (1871-1919). Carte postale de Zimmerwald : l’hôtel Beau Séjour où se tint la conférence
internationaliste de septembre 1915. Brancardiers dans une tranchée du front de Verdun en 1916
(archive JEA/DR).
internationaliste de septembre 1915. Brancardiers dans une tranchée du front de Verdun en 1916
(archive JEA/DR).
Hollande
et le gouvernement s’apprêtent à lancer les commémorations de la
« Grande guerre », celle de 1914-1918, dont ils veulent faire un «
moment d’unité nationale » aux accents patriotiques. Cent ans plus tard,
un moment d’histoire assurément... mais sur lequel leur mémoire et la
nôtre sont irréconciliables sur les faits, les responsabilités et les
conséquences de cette première grande catastrophe du XXe siècle. Nous
publions à cette occasion les premières lignes de La Crise de la social-démocratie - Brochure de Junius -,
un texte de Rosa Luxemburg écrit en avril 1915 à la prison pour femme
du Wedding à Berlin. Rosa, socialiste, révolutionnaire, européenne de
cœur et de Culture, avait en effet refusé, avec quelques autres députés
socialistes, l’union sacrée du vote des crédits de guerre pour la grande
boucherie, la nuit du 4 août 1914. Une social-démocratie qui saluera,
contrainte, sa clairvoyance lors de la République des Conseils de
novembre 1918 avant que son aile droite ne commandite son assassinat
ainsi que celui de Karl Liebknecht en janvier 1919… L’honneur de
l’humanité, celle de la gauche résida alors dans la tenue de la
Conférence internationaliste de Zimmerwald en septembre 1915,
rassemblant les opposants à la guerre des impérialistes. Ils étaient une
poignée et tenaient en deux attelages... mais ils avaient raison. Ils
n’étaient rien, ils deviendront tout.
« La
scène a changé fondamentalement. La marche de six semaines sur Paris a
pris les proportions d’un drame mondial. L’immense boucherie est devenue
une affaire quotidienne, épuisante et monotone, sans que la solution,
dans quelque sens que ce soit, ait progressé d’un pouce. La politique
bourgeoise est coincée, prise à son propre piège : on ne peut plus se
débarrasser des esprits que l’on a invoqués.
« Finie
l’ivresse. Fini le vacarme patriotique dans les rues, la chasse aux
automobiles en or, les faux télégrammes successifs. On ne parle plus de
fontaines contaminées par des bacilles du choléra, d’étudiants russes
qui jettent des bombes sur tous les ponts de chemin de fer de Berlin, de
Français survolant Nuremberg. Finis les débordements d’une foule qui
flairait partout l’espion. Finie la cohue tumultueuse dans les cafés où
l’on était assourdi de musique et de chants patriotiques par vagues
entières. La population de toute une ville changée en populace, prête à
dénoncer n’importe qui, à molester les femmes, à crier hourrah et à
atteindre au paroxysme du délire en lançant elle-même des rumeurs
folles. Un climat de crime rituel, une atmosphère de pogrome où le seul
représentant de la dignité humaine était l’agent de police au coin de la
rue.
« Le
spectacle est terminé. Les savants allemands, ces « lémures
vacillants », sont depuis longtemps, au coup de sifflet, rentrés dans
leur trou. L’allégresse bruyante des jeunes filles courant le long des
convois ne fait plus d’escorte aux trains de réservistes et ces derniers
ne saluent plus la foule en se penchant depuis les fenêtres de leur
wagon, un sourire joyeux aux lèvres. Silencieux, leur carton sous le
bras, ils trottinent dans les rues où une foule aux visages chagrinés
vaque à ses occupations quotidiennes.
«
Dans l’atmosphère dégrisée de ces journées blêmes, c’est un tout autre
choeur que l’on entend : le cri rauque des vautours et des hyènes sur le
champ de bataille. Dix mille tentes garanties standard ! Cent mille
kilos de lard, de poudre de cacao, d’ersatz de café, livrables
immédiatement, contre paiement comptant. Des obus, des tours, des
cartouchières, des annonces de mariage pour veuves de soldats tombés au
front, des ceinturons de cuir, des intermédiaires qui vous procurent des
contrats avec l’armée – on accepte que les offres sérieuses. La chair à
canon, embarquée en août et en septembre toute gorgée de patriotisme,
pourrit maintenant en Belgique, dans les Vosges, en Mazurie, dans des
cimetières où l’on voit les bénéfices de guerre pousser dru. Il s’agit
d’engranger vite cette récolte. Sur l’océan de ces blés, des milliers de
mains se tendent, avides de rafler leur part.
« Les
affaires fructifient sur des ruines. Des villes se métamorphosent en
monceaux de décombres, des villages en cimetières, des régions entières
en déserts, des populations entières en troupes de mendiants, des
églises en écurie. Le droit des peuples, les traités et les alliances,
les paroles les plus sacrées, l’autorité suprême, tout est mis en pièce.
N’importe quel souverain par la grâce de Dieu traite son cousin, s’il
est dans le camp adverse, d’imbécile, de coquin et de parjure. N’importe
quel diplomate qualifie son collègue d’en face d’infâme fripouille.
N’importe quel gouvernement assure que le gouvernement adverse mène son
peuple à sa perte, chacun vouant l’autre au mépris public. Et des
émeutes de la faim éclatent en Vénétie, à Lisbonne, à Moscou, à
Singapour. Et la peste s’étend en Russie, la détresse et le désespoir,
partout.
« Souillée,
déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse, voilà comment
se présente la société bourgeoise, voilà ce qu’elle est. Ce n’est pas
lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la
culture et de la philosophie, de la morale et de l’ordre, de la paix et
du droit... mais quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse
le sabbat de l’anarchie, quand elle souffle la peste sur la
civilisation et l’humanité, qu’elle se montre toute nue, telle qu’elle
est vraiment.
«
Et au cœur de ce sabbat de sorcière s’est produit une catastrophe de
portée mondiale : la capitulation de la social-démocratie
internationale. Ce serait pour le prolétariat le comble de la folie que
de se bercer d’illusions à ce sujet ou de voiler cette catastrophe.
C’est le pire qui pourrait lui arriver. « Le démocrate » (c’est-à-dire le petit-bourgeois révolutionnaire) dit Marx « sort
de la défaite la plus honteuse aussi pur et innocent que lorsqu’il a
commencé la lutte, avec la conviction toute récente qu’il doit vaincre,
non pas qu’il s’apprête, lui et son parti, à réviser ses positions
anciennes, mais au contraire parce qu’il attend des circonstances
qu’elles évoluent en sa faveur ». Le prolétariat moderne, lui, se
comporte tout autrement au sortir des grandes épreuves de l’histoire.
Ses erreurs sont aussi gigantesques que ses tâches. Il n’y a pas de
schéma préalable, valable une fois pour toutes, pas de guide infaillible
pour lui montrer le chemin à parcourir. Il n’a d’autre maître que
l’expérience historique. Le chemin pénible de sa libération n’est pas
pavé seulement de souffrances sans bornes, mais aussi d’erreurs
innombrables. Son but, sa libération, il l’atteindra s’il sait
s’instruire de ses propres erreurs. Pour le mouvement prolétarien,
l’autocritique, une autocritique sans merci, cruelle, allant jusqu’au
fond des choses, c’est l’air et la lumière sans lesquels il ne peut
vivre. Dans la guerre mondiale actuelle, le prolétariat est tombé plus
bas que jamais. C’est là un malheur pour toute l’humanité. Mais c’en
serait seulement fini du socialisme si le prolétariat international se
refusait à mesurer la profondeur de sa chute et à en tirer les
enseignements qu’elle comporte. »
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