jeudi 7 novembre 2013

Patriotisme et internationalisme… leur mémoire et la nôtre

Patriotisme et internationalisme… leur mémoire et la nôtre
Rosa Luxemburg (1871-1919). Carte postale de Zimmerwald : l’hôtel Beau Séjour où se tint la conférence
internationaliste de septembre 1915. Brancardiers dans une tranchée du front de Verdun en 1916
(archive JEA/DR).


Hollande et le gouvernement s’apprêtent à lancer les commémorations de la « Grande guerre », celle de 1914-1918, dont ils veulent faire un « moment d’unité nationale » aux accents patriotiques. Cent ans plus tard, un moment d’histoire assurément... mais sur lequel leur mémoire et la nôtre sont irréconciliables sur les faits, les responsabilités et les conséquences de cette première grande catastrophe du XXe siècle. Nous publions à cette occasion les premières lignes de La Crise de la social-démocratie - Brochure de Junius -, un texte de Rosa Luxemburg écrit en avril 1915 à la prison pour femme du Wedding à Berlin. Rosa, socialiste, révolutionnaire, européenne de cœur et de Culture, avait en effet refusé, avec quelques autres députés socialistes, l’union sacrée du vote des crédits de guerre pour la grande boucherie, la nuit du 4 août 1914. Une social-démocratie qui saluera, contrainte, sa clairvoyance lors de la République des Conseils de novembre 1918 avant que son aile droite ne commandite son assassinat ainsi que celui de Karl Liebknecht en janvier 1919… L’honneur de l’humanité, celle de la gauche résida alors dans la tenue de la Conférence internationaliste de Zimmerwald en septembre 1915, rassemblant les opposants à la guerre des impérialistes. Ils étaient une poignée et tenaient en deux attelages... mais ils avaient raison. Ils n’étaient rien, ils deviendront tout.



« La scène a changé fondamentalement. La marche de six semaines sur Paris a pris les proportions d’un drame mondial. L’immense boucherie est devenue une affaire quotidienne, épuisante et monotone, sans que la solution, dans quelque sens que ce soit, ait progressé d’un pouce. La politique bourgeoise est coincée, prise à son propre piège : on ne peut plus se débarrasser des esprits que l’on a invoqués.



« Finie l’ivresse. Fini le vacarme patriotique dans les rues, la chasse aux automobiles en or, les faux télégrammes successifs. On ne parle plus de fontaines contaminées par des bacilles du choléra, d’étudiants russes qui jettent des bombes sur tous les ponts de chemin de fer de Berlin, de Français survolant Nuremberg. Finis les débordements d’une foule qui flairait partout l’espion. Finie la cohue tumultueuse dans les cafés où l’on était assourdi de musique et de chants patriotiques par vagues entières. La population de toute une ville changée en populace, prête à dénoncer n’importe qui, à molester les femmes, à crier hourrah  et à atteindre au paroxysme du délire en lançant elle-même des rumeurs folles. Un climat de crime rituel, une atmosphère de pogrome où le seul représentant de la dignité humaine était l’agent de police au coin de la rue.



« Le spectacle est terminé. Les savants allemands, ces « lémures vacillants », sont depuis longtemps, au coup de sifflet, rentrés dans leur trou. L’allégresse bruyante des jeunes filles courant le long des convois ne fait plus d’escorte aux trains de réservistes et ces derniers ne saluent plus la foule en se penchant depuis les fenêtres de leur wagon, un sourire joyeux aux lèvres. Silencieux, leur carton sous le bras, ils trottinent dans les rues où une foule aux visages chagrinés vaque à ses occupations quotidiennes.



« Dans l’atmosphère dégrisée de ces journées blêmes, c’est un tout autre choeur que l’on entend : le cri rauque des vautours et des hyènes sur le champ de bataille. Dix mille tentes garanties standard ! Cent mille kilos de lard, de poudre de cacao, d’ersatz de café, livrables immédiatement, contre paiement comptant. Des obus, des tours, des cartouchières, des annonces de mariage pour veuves de soldats tombés au front, des ceinturons de cuir, des intermédiaires qui vous procurent des contrats avec l’armée – on accepte que les offres sérieuses. La chair à canon, embarquée en août et en septembre toute gorgée de patriotisme, pourrit maintenant en Belgique, dans les Vosges, en Mazurie, dans des cimetières où l’on voit les bénéfices de guerre pousser dru. Il s’agit d’engranger vite cette récolte. Sur l’océan de ces blés, des milliers de mains se tendent, avides de rafler leur part.



« Les affaires fructifient sur des ruines. Des villes se métamorphosent en monceaux de décombres, des villages en cimetières, des régions entières en déserts, des populations entières en troupes de mendiants, des églises en écurie. Le droit des peuples, les traités et les alliances, les paroles les plus sacrées, l’autorité suprême, tout est mis en pièce. N’importe quel souverain par la grâce de Dieu traite son cousin, s’il est dans le camp adverse, d’imbécile, de coquin et de parjure. N’importe quel diplomate qualifie son collègue d’en face d’infâme fripouille. N’importe quel gouvernement assure que le gouvernement adverse mène son peuple à sa perte, chacun vouant l’autre au mépris public. Et des émeutes de la faim éclatent en Vénétie, à Lisbonne, à Moscou, à Singapour. Et la peste s’étend en Russie, la détresse et le désespoir, partout.



« Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse, voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu’elle est. Ce n’est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l’ordre, de la paix et du droit... mais quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l’anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l’humanité, qu’elle se montre toute nue, telle qu’elle est vraiment.



«  Et au cœur de ce sabbat de sorcière s’est produit une catastrophe de portée mondiale : la capitulation de la social-démocratie internationale. Ce serait pour le prolétariat le comble de la folie que de se bercer d’illusions à ce sujet ou de voiler cette catastrophe. C’est le pire qui pourrait lui arriver. « Le démocrate » (c’est-à-dire le petit-bourgeois révolutionnaire) dit Marx « sort de la défaite la plus honteuse aussi pur et innocent que lorsqu’il a commencé la lutte, avec la conviction toute récente qu’il doit vaincre, non pas qu’il s’apprête, lui et son parti, à réviser ses positions anciennes, mais au contraire parce qu’il attend des circonstances qu’elles évoluent en sa faveur ». Le prolétariat moderne, lui, se comporte tout autrement au sortir des grandes épreuves de l’histoire. Ses erreurs sont aussi gigantesques que ses tâches. Il n’y a pas de schéma préalable, valable une fois pour toutes, pas de guide infaillible pour lui montrer le chemin à parcourir. Il n’a d’autre maître que l’expérience historique. Le chemin pénible de sa libération n’est pas pavé seulement de souffrances sans bornes, mais aussi d’erreurs innombrables. Son but, sa libération, il l’atteindra s’il sait s’instruire de ses propres erreurs. Pour le mouvement prolétarien, l’autocritique, une autocritique sans merci, cruelle, allant jusqu’au fond des choses, c’est l’air et la lumière sans lesquels il ne peut vivre. Dans la guerre mondiale actuelle, le prolétariat est tombé plus bas que jamais. C’est là un malheur pour toute l’humanité. Mais c’en serait seulement fini du socialisme si le prolétariat international se refusait à mesurer la profondeur de sa chute et à en tirer les enseignements qu’elle comporte. »

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