mercredi 6 février 2013

Pour nous, Européens, le compte n’y est pas !

Pour nous, Européens, le compte n’y est pas !

Cinq dirigeants européens à deux jours du conseil du Bruxelles : David Cameron (photo © Reuters), François Hollande (photo © P. Kovarik/AFP), Mark Rutte, le premier ministre néerlendais (photo © EPA), Mariano Rajoy (photo © abc.es) et Angela Merkel (photo © T. Schwarz/Reuters).


François Hollande à Strasbourg, devant le Parlement, ce fut comme un rayon de soleil sous un climat pourri... mais pour autant le compte n’y était pas vraiment.

L’Europe se meurt en effet sous les coups de boutoir de gouvernements de droite qui ne reculent devant rien pour conserver leur pouvoir et leurs privilèges nationaux. Le Premier ministre britannique, David Cameron, s’en est fait une spécialité. La Chancelière allemande, Angela Merkel, semble lui emboîter le pas pour gagner « ses » élections générales en septembre prochain. Ils sont relayés par des seconds rôles d’autant plus « mauvais » que leur assise est fragile, à l’image de l’Espagnol Rajoy sous le coup d’une accusation de corruption ou du Néerlandais Rutte contraint de nationaliser la quatrième banque des Pays-Bas. Ces gens-là courent après des opinions qu’ils ont désorientées avec les politiques d’austérité et qu’ils abandonnent aux fièvres populistes.

Ce vent mauvais s’engouffre partout dans l’Union européenne. Outre-Manche, Cameron joue avec le feu d’un référendum sur l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’Europe, pour obtenir une « déconstruction » libérale de l’entité communautaire. En Allemagne, c’est au moins aussi grave parce que le pays est plus central dans l’histoire européenne. Deux des trois länder qui ont une contribution positive au budget fédéral, les riches Bavière et Hesse, déclenchent une guérilla judiciaire contre le système de péréquation budgétaire interrégional. Ils ne veulent plus « payer », disent-ils, pour Brême ou Berlin, qualifié de « Grèce » du pays. Ils entendent bien saper toute solidarité, y compris de « proximité », arguant par exemple de la décision de la municipalité berlinoise de rendre gratuit l’accès aux Jardins d’enfants, l’équivalent de nos écoles maternelles.

Au Mali et ailleurs, la France ou l’Europe

Dans ce contexte pesant, l’intervention française au Mali, pour fondée et probante qu’elle soit, agit comme un révélateur. Toutes les capitales européennes se disent certes « solidaires ». En même temps, elles ont rechigné à apporter leurs moyens logistiques à l’opération. Les contributions à la reconstruction sont encore chichement comptées. Si bien que l’administration Obama s’est crue obligée d’en faire davantage que prévu pour féliciter Paris. Le problème réside dans le fait que tout regain d’autorité politique, morale, voire militaire de la seule France  implique en retour une perte de crédibilité de l’Europe en tant qu’ensemble communautaire. C’est vrai, y compris d’un point de vue institutionnel. La voix de la Haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères en est presque devenue inaudible.

Le Président français le sait et n’a pourtant guère forcé la note à Strasbourg pour impliquer l’Europe en Afrique comme s’il n’était pas mécontent de rééquilibrer les rapports de forces internes à cette occasion. Il y a bien eu quelques formules générales invitant l’Europe à répondre présente au Sahel mais rien de plus concret. La proposition conjointe de Paris et de Washington de placer les troupes qui demeureront sur place sous direction de l’Onu, parce qu’elle bouscule à juste titre l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (CEAO), méritait mieux. Il eut été également nécessaire, comme nous l’avions proposé, de demander au Parlement l’imputation des coûts de l’intervention directement au budget européen. Loin d’un minable calcul budgétaire, une initiative de ce genre aurait permis de responsabiliser chaque gouvernement et de recadrer le débat budgétaire avant le Conseil européen en fin de semaine. François Hollande ne l’a pas fait. Il a eu tort.

Un vrai budget européen contre l’austérité !

Le conseil doit en effet s’accorder sur les orientations budgétaires de 2014 à 2020. La plupart des gouvernements campent sur une véritable imposture, prétendant « récupérer leur argent », à la manière de Margaret Thatcher jadis. Le chèque par lequel Londres rentre dans ses frais chaque année pour ce qu’elle a « investi » en Europe n’a plus de raison d’être depuis longtemps. Aucun autre État n’est fondé à demander un pareil privilège car ce serait l’abandon de toute logique budgétaire commune assurant un minimum de redistribution entre les plus riches et les plus pauvres. La crise et l’austérité ont « affaibli » la légitimité du mécanisme ouvrant les voies d’une montée sans précédent des égoïsmes nationaux. Et il faut le redire avec force, les transferts de valeurs qui ont permis l’élargissement dans de bonnes conditions à la Grèce, au Portugal ou à l’Espagne d’abord, à d’autres ensuite sont plus que jamais nécessaires. François Hollande, le penserait-il, ne l’a pas dit.

Le budget européen a beau susciter pareilles convoitises nationales, il ne représente pourtant qu’un peu plus de 1 % des richesses produites dans l’Union. C’est trop peu en effet. À moins de 1,5 % du Pib, la part dévolue aux nouvelles politiques européennes au-delà des éléments contraints hérités de l’histoire est trop faible pour être véritablement efficace. Mais le Conseil n’est pas saisi d’une perspective d’augmentation de ce type. Non, il doit aborder les propositions de restrictions budgétaires avancées notamment par la Grande-Bretagne et l’Allemagne. S’y opposent la France et l’Italie et sur un mode mineur au vu de leur situation les autres pays du Sud et certains pays de l’Est. François Hollande ne peut pas dire qu’il est prêt à faire des économies tout en relançant la croissance car cela n’a guère de sens à ce niveau. Mieux vaut même une crise que céder sur ce point. « L’expérience » douloureuse de la ratification du Traité de stabilité, de coordination et de gouvernance, avec son annexe, le souligne.

La position de Paris est en outre affaiblie par la volonté de sauver à n’importe quel prix la politique agricole commune, non pas même dans son principe, mais en ce qu’elle bénéficie en premier lieu à l’agriculture française. Ce n’est ni juste du point de vue des mécanismes de solidarité européens, ne serait-ce qu’à l’endroit des pays d’Europe centrale et orientale (PECO), ni raisonnable quand on prétend relancer la croissance. Le secteur de l’agro-alimentaire n’est que partiellement dépendant de cette survivance budgétaire d’un autre temps. Les critères de répartition des subventions agricoles de la PAC sont scandaleusement discriminants au profit des gros exploitants. Enfin, la part qui revient à la PAC dans le budget européen n’est aucunement représentative de l’activité économique réelle en Europe en général mais aussi en France. François Hollande aurait donc absolument tort de s’arc-bouter sur une défense révolue des « acquis » de la PAC.

La solidarité financière pour repartir de l’avant

La question de la solidarité financière et monétaire entre les Européens a été également abordée par François Hollande tant en ce qui concerne le cours de l’euro sur les marchés de changes qu’en ce qui concerne la mutualisation des charges – dont la dette – à la faveur de l’émission d’obligations européennes. Il n’a sur ce plan pas craint de mécontenter Berlin. Tant mieux, mais encore faut-il aller au-delà des mots et des bonnes intentions pour dire ce que pourrait être une politique conséquente en la matière. À noter aussi qu’en tout état de cause une nouvelle avancée en ce domaine supposerait de revoir le statut de la Banque centrale européenne, ce qui est bien sûr souhaitable mais pas franchement à l’ordre du jour dans le cadre des rapports de forces actuels d’autant que le dernier Traité sanctuarise la BCE sur ses bases.

L’euro est-il donc trop haut sur les marchés ? C’est une vieille rengaine en France que Moscovici a reprise récemment. François Hollande, lui, met en garde contre les mouvements excessifs, à la baisse ou à la hausse. Volonté régulatrice que l’on ne peut que partager. Mais, au vu de ce que sont les échanges extérieurs de l’Union, cela ne pèse que marginalement sur la compétitivité de ses États membres. L’euro, fût-il haut, ne saurait être un alibi commode pour expliquer la stagnation et les récessions. C’est bien l’austérité qui a tué la croissance. Et malgré le climat général, « l’industrie financière » – les banques – est durablement sortie de la crise. C’est ce qu’enregistrent les marchés. La France est particulièrement bien placée sur ce terrain et l’Allemagne, principale puissance exportatrice hors zone, ne se plaint guère des cours. Réguler et contrôler l’activité des banques est nécessaire, mais il n’est pas certain que ce soit par ce biais-là qu’il faille agir.

La mutualisation dans un cadre fédéral

Reste le toujours épineux dossier des dettes souveraines qui a mis plus d’un État membre au bord du gouffre faute d’une attitude solidaire et résolue de l’Union dans son ensemble. La mutualisation, nous l’avons dit très tôt et avec beaucoup d’économistes, est la seule solution pérenne pour que l’Europe reparte de l’avant en se débarrassant de manière maîtrisée, sur le long terme, du fardeau. Les atermoiements, les refus obstinés de Berlin notamment ont coûté très cher aux peuples européens poussés de ce fait dans l’impasse d’une austérité sans fin. Le paradoxe, c’est qu’il a fallu attendre une initiative de la BCE et de son nouveau Président de l’époque, Mario Draghi, décidant de racheter de la dette des pays les plus menacés pour qu’enfin, l’Europe puisse espérer sortir du tunnel.

Depuis, la situation s’est éclaircie sans que la menace disparaisse, en particulier en Espagne. L’accès aux marchés est en effet périodiquement marqué par de grandes discriminations au détriment des plus faibles qui doivent payer plus pour emprunter. S’y est ajouté le cas chypriote, marginal, mais d’autant plus difficile à régler que ce tout petit État pratique à une large échelle le dumping fiscal et le blanchiment  au profit des mafias russes. De quoi infléchir l’agenda européen vers toujours plus de solidarité dans la relance de la croissance avec la réciprocité et la transparence que cela implique dans la perspective de la mise en place d’un gouvernement fédéral européen. De cela, François Hollande n’a rien dit ou presque, lui, qui fut, il y a longtemps, un fédéraliste convaincu. Il n’y a pourtant pas d’alternative sauf à considérer comme telle l’aventurisme des replis nationaux porteurs de crises, de tensions, de conflits... Laissons cela aux droites en déshérence.

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