Cinq
dirigeants européens à deux jours du conseil du Bruxelles : David
Cameron (photo © Reuters), François Hollande (photo © P. Kovarik/AFP),
Mark Rutte, le premier ministre néerlendais (photo © EPA), Mariano Rajoy
(photo © abc.es) et Angela Merkel (photo © T. Schwarz/Reuters).
François Hollande à Strasbourg, devant le Parlement, ce fut comme un rayon de soleil sous un climat pourri... mais pour autant le compte n’y était pas vraiment.
L’Europe
se meurt en effet sous les coups de boutoir de gouvernements de droite
qui ne reculent devant rien pour conserver leur pouvoir et leurs
privilèges nationaux. Le Premier ministre britannique, David Cameron,
s’en est fait une spécialité. La Chancelière allemande, Angela Merkel,
semble lui emboîter le pas pour gagner « ses » élections générales en
septembre prochain. Ils sont relayés par des seconds rôles d’autant plus
« mauvais » que leur assise est fragile, à l’image de l’Espagnol Rajoy
sous le coup d’une accusation de corruption ou du Néerlandais Rutte
contraint de nationaliser la quatrième banque des Pays-Bas. Ces gens-là
courent après des opinions qu’ils ont désorientées avec les politiques
d’austérité et qu’ils abandonnent aux fièvres populistes.
Ce
vent mauvais s’engouffre partout dans l’Union européenne. Outre-Manche,
Cameron joue avec le feu d’un référendum sur l’appartenance de la
Grande-Bretagne à l’Europe, pour obtenir une « déconstruction » libérale
de l’entité communautaire. En Allemagne, c’est au moins aussi grave
parce que le pays est plus central dans l’histoire européenne. Deux des
trois länder qui ont une contribution positive au budget
fédéral, les riches Bavière et Hesse, déclenchent une guérilla
judiciaire contre le système de péréquation budgétaire interrégional.
Ils ne veulent plus « payer », disent-ils, pour Brême ou Berlin,
qualifié de « Grèce » du pays. Ils entendent bien saper toute
solidarité, y compris de « proximité », arguant par exemple de la
décision de la municipalité berlinoise de rendre gratuit l’accès aux
Jardins d’enfants, l’équivalent de nos écoles maternelles.
Au Mali et ailleurs, la France ou l’Europe
Dans
ce contexte pesant, l’intervention française au Mali, pour fondée et
probante qu’elle soit, agit comme un révélateur. Toutes les capitales
européennes se disent certes « solidaires ». En même temps, elles ont
rechigné à apporter leurs moyens logistiques à l’opération. Les
contributions à la reconstruction sont encore chichement comptées. Si
bien que l’administration Obama s’est crue obligée d’en faire davantage
que prévu pour féliciter Paris. Le problème réside dans le fait que tout
regain d’autorité politique, morale, voire militaire de la seule
France implique en retour une perte de crédibilité de l’Europe en tant
qu’ensemble communautaire. C’est vrai, y compris d’un point de vue
institutionnel. La voix de la Haute représentante de l’Union pour les
affaires étrangères en est presque devenue inaudible.
Le
Président français le sait et n’a pourtant guère forcé la note à
Strasbourg pour impliquer l’Europe en Afrique comme s’il n’était pas
mécontent de rééquilibrer les rapports de forces internes à cette
occasion. Il y a bien eu quelques formules générales invitant l’Europe à
répondre présente au Sahel mais rien de plus concret. La proposition
conjointe de Paris et de Washington de placer les troupes qui
demeureront sur place sous direction de l’Onu, parce qu’elle bouscule à
juste titre l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et la Communauté
des États de l’Afrique de l’Ouest (CEAO), méritait mieux. Il eut été
également nécessaire, comme nous l’avions proposé, de demander au
Parlement l’imputation des coûts de l’intervention directement au budget
européen. Loin d’un minable calcul budgétaire, une initiative de ce
genre aurait permis de responsabiliser chaque gouvernement et de
recadrer le débat budgétaire avant le Conseil européen en fin de
semaine. François Hollande ne l’a pas fait. Il a eu tort.
Un vrai budget européen contre l’austérité !
Le
conseil doit en effet s’accorder sur les orientations budgétaires de
2014 à 2020. La plupart des gouvernements campent sur une véritable
imposture, prétendant « récupérer leur argent », à la manière de
Margaret Thatcher jadis. Le chèque par lequel Londres rentre dans ses
frais chaque année pour ce qu’elle a « investi » en Europe n’a plus de
raison d’être depuis longtemps. Aucun autre État n’est fondé à demander
un pareil privilège car ce serait l’abandon de toute logique budgétaire
commune assurant un minimum de redistribution entre les plus riches et
les plus pauvres. La crise et l’austérité ont « affaibli » la légitimité
du mécanisme ouvrant les voies d’une montée sans précédent des égoïsmes
nationaux. Et il faut le redire avec force, les transferts de valeurs
qui ont permis l’élargissement dans de bonnes conditions à la Grèce, au
Portugal ou à l’Espagne d’abord, à d’autres ensuite sont plus que jamais
nécessaires. François Hollande, le penserait-il, ne l’a pas dit.
Le
budget européen a beau susciter pareilles convoitises nationales, il ne
représente pourtant qu’un peu plus de 1 % des richesses produites dans
l’Union. C’est trop peu en effet. À moins de 1,5 % du Pib, la part
dévolue aux nouvelles politiques européennes au-delà des éléments
contraints hérités de l’histoire est trop faible pour être véritablement
efficace. Mais le Conseil n’est pas saisi d’une perspective
d’augmentation de ce type. Non, il doit aborder les propositions de
restrictions budgétaires avancées notamment par la Grande-Bretagne et
l’Allemagne. S’y opposent la France et l’Italie et sur un mode mineur au
vu de leur situation les autres pays du Sud et certains pays de l’Est.
François Hollande ne peut pas dire qu’il est prêt à faire des économies
tout en relançant la croissance car cela n’a guère de sens à ce niveau.
Mieux vaut même une crise que céder sur ce point. « L’expérience »
douloureuse de la ratification du Traité de stabilité, de coordination
et de gouvernance, avec son annexe, le souligne.
La
position de Paris est en outre affaiblie par la volonté de sauver à
n’importe quel prix la politique agricole commune, non pas même dans son
principe, mais en ce qu’elle bénéficie en premier lieu à l’agriculture
française. Ce n’est ni juste du point de vue des mécanismes de
solidarité européens, ne serait-ce qu’à l’endroit des pays d’Europe
centrale et orientale (PECO), ni raisonnable quand on prétend relancer
la croissance. Le secteur de l’agro-alimentaire n’est que partiellement
dépendant de cette survivance budgétaire d’un autre temps. Les critères
de répartition des subventions agricoles de la PAC sont scandaleusement
discriminants au profit des gros exploitants. Enfin, la part qui revient
à la PAC dans le budget européen n’est aucunement représentative de
l’activité économique réelle en Europe en général mais aussi en France.
François Hollande aurait donc absolument tort de s’arc-bouter sur une
défense révolue des « acquis » de la PAC.
La solidarité financière pour repartir de l’avant
La
question de la solidarité financière et monétaire entre les Européens a
été également abordée par François Hollande tant en ce qui concerne le
cours de l’euro sur les marchés de changes qu’en ce qui concerne la
mutualisation des charges – dont la dette – à la faveur de l’émission
d’obligations européennes. Il n’a sur ce plan pas craint de mécontenter
Berlin. Tant mieux, mais encore faut-il aller au-delà des mots et des
bonnes intentions pour dire ce que pourrait être une politique
conséquente en la matière. À noter aussi qu’en tout état de cause une
nouvelle avancée en ce domaine supposerait de revoir le statut de la
Banque centrale européenne, ce qui est bien sûr souhaitable mais pas
franchement à l’ordre du jour dans le cadre des rapports de forces
actuels d’autant que le dernier Traité sanctuarise la BCE sur ses bases.
L’euro
est-il donc trop haut sur les marchés ? C’est une vieille rengaine en
France que Moscovici a reprise récemment. François Hollande, lui, met en
garde contre les mouvements excessifs, à la baisse ou à la hausse.
Volonté régulatrice que l’on ne peut que partager. Mais, au vu de ce que
sont les échanges extérieurs de l’Union, cela ne pèse que marginalement
sur la compétitivité de ses États membres. L’euro, fût-il haut, ne
saurait être un alibi commode pour expliquer la stagnation et les
récessions. C’est bien l’austérité qui a tué la croissance. Et malgré le
climat général, « l’industrie financière » – les banques – est
durablement sortie de la crise. C’est ce qu’enregistrent les marchés. La
France est particulièrement bien placée sur ce terrain et l’Allemagne,
principale puissance exportatrice hors zone, ne se plaint guère des
cours. Réguler et contrôler l’activité des banques est nécessaire, mais
il n’est pas certain que ce soit par ce biais-là qu’il faille agir.
La mutualisation dans un cadre fédéral
Reste
le toujours épineux dossier des dettes souveraines qui a mis plus d’un
État membre au bord du gouffre faute d’une attitude solidaire et résolue
de l’Union dans son ensemble. La mutualisation, nous l’avons dit très
tôt et avec beaucoup d’économistes, est la seule solution pérenne pour
que l’Europe reparte de l’avant en se débarrassant de manière maîtrisée,
sur le long terme, du fardeau. Les atermoiements, les refus obstinés de
Berlin notamment ont coûté très cher aux peuples européens poussés de
ce fait dans l’impasse d’une austérité sans fin. Le paradoxe, c’est
qu’il a fallu attendre une initiative de la BCE et de son nouveau
Président de l’époque, Mario Draghi, décidant de racheter de la dette
des pays les plus menacés pour qu’enfin, l’Europe puisse espérer sortir
du tunnel.
Depuis,
la situation s’est éclaircie sans que la menace disparaisse, en
particulier en Espagne. L’accès aux marchés est en effet périodiquement
marqué par de grandes discriminations au détriment des plus faibles qui
doivent payer plus pour emprunter. S’y est ajouté le cas chypriote,
marginal, mais d’autant plus difficile à régler que ce tout petit État
pratique à une large échelle le dumping fiscal et le blanchiment au
profit des mafias russes. De quoi infléchir l’agenda européen vers
toujours plus de solidarité dans la relance de la croissance avec la
réciprocité et la transparence que cela implique dans la perspective de
la mise en place d’un gouvernement fédéral européen. De cela, François
Hollande n’a rien dit ou presque, lui, qui fut, il y a longtemps, un
fédéraliste convaincu. Il n’y a pourtant pas d’alternative sauf à
considérer comme telle l’aventurisme des replis nationaux porteurs de
crises, de tensions, de conflits... Laissons cela aux droites en
déshérence.
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