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| Berlin le 19 décembre 2016 (photo © AFP) |
Enchainement de symboles pour ce nouvel attentat meurtrier
au cœur de l’Europe. Berlin d’abord, la capitale d’un État qui a été capable,
comme aucun autre, d’accueillir dignement plus d’un million de réfugiés. Les
assassins cherchent ainsi, relayés par l’extrême-droite du cru - « les
morts de Merkel » - et par Donald Trump - « attaque contre les
Chrétiens » - à dresser les populations les unes contre les
autres, Européens de « souche » contre Européens venus d’ailleurs. Le
lieu et le moment ensuite, au pied de l’église du souvenir, de l’église
« cassée » par les bombardements alliés à la fin de la seconde guerre
mondiale et laissée en l’état pour que l’on se souvienne et que plus jamais
l’Europe ne soit la proie de la guerre. Un marché de Noël comme il en existe
tant d’autres en Allemagne et dans toute l’Europe à la veille de ce qui
constitue pour beaucoup un temps festif et familial de retrouvailles, ici comme
ailleurs. Le mode opératoire enfin, celui d’un camion tueur écrasant tout sur
son passage comme à Nice, sur la promenade des Anglais, le 14 juillet. Ce sont
là autant de symboles convoqués à dessein par les barbares.
Une fois encore, l’Europe qui porte le deuil doit se dresser
comme un seul homme, comme une seule femme, tous ensemble pour faire face à
l’innommable. La solidarité qu’appelle un tel crime en premier lieu envers les
familles des victimes - au moins 12 morts et une cinquantaine de blessés - mais
aussi envers tous les Berlinois et envers les autorités de la ville-État et de
la République fédérale doit s’exprimer massivement d’un bout à l’autre de
l’Union. Il importe qu’elle soit le fait des citoyens, des peuples qu’ils aient
été victimes de pareils crimes, comme Paris ou Bruxelles, ou qu’ils soient
simplement sur la liste parce qu’ils sont Européens. L’UE demeure la cible de
ceux qui veulent la blesser, l’humilier, la détruire parce que son existence
même fait obstacle à leurs projets fous de conquêtes idéologiques et de
suppression des libertés publiques remplacées par un ordre moyenâgeux et
barbare. Par milliers, dizaines, centaines de milliers, partout, l’heure est à
la riposte démocratique. Ils ne nous auront pas. Nous ne nous laisserons pas
intimider parce que nous sommes les peuples de l’Europe démocratique et ouverte
au monde où tous ont leur place.
Ensuite viendra l’heure de la réflexion et des leçons à
tirer de ce nouvel attentat sanglant. Non pas la technique pour sécuriser
autant que faire se peut les lieux de déambulation publics. Mais les
conclusions politiques qui s’imposent depuis longtemps déjà et qui tardent
cependant à se concrétiser. C’est l’Europe qui est attaquée et c’est donc à son
échelle qu’il faut se défendre et riposter. Cela suppose plus d’Europe et non
pas moins d’Europe. Cela implique de nouveaux transferts de compétence. On le
constate à chaque attentat ou presque quand l’enquête judiciaire met en lumière
les « loupés » de la coopération entre États nationaux. Mais pour
qu’il y ait transferts de compétence, encore faut-il qu’il y ait une
organisation, un gouvernement fédéral qui préside aux destinées de l’ensemble
de la communauté des 28 et à défaut, sans la Grande-Bretagne, des 27. La
question est devenue première. De la réponse qu’on lui donnera dépendent en
grande partie l’avenir, notre capacité de résilience et notre aptitude à peser
collectivement sur les choix essentiels de la planète.
Le dire, l’écrire, le défendre sans trembler ne résulte ni
d’un « doux rêve » irréaliste, ni d’une absence de lucidité sur
l’état de l’opinion. Bien sûr, la démagogie populiste qui voudrait que l’on se
renferme chacun chez soi a fait florès dans la plupart des États membres. La
tentation du repli mortifère a gangréné les droites européennes et certains
secteurs des gauches. Ils sont légion ceux qui voudraient renforcer les
vieilles frontières nationales d’antan comme une ultime et illusoire garantie.
Une idéologie d’hier du chacun pour soi qui ruine les projets collectifs
d’aujourd’hui et de demain. Ils ne comprennent pas ou font mine d’oublier que
le marché a fait son œuvre, que les échanges commerciaux sont devenus
permanents et que sans ce flux vital nous régresserions à un stade de
développement que personne ne peut envier tant il emporterait de conséquences
négatives au plan social, économique et même démocratique. Seulement, l’absence
d’un État démocratique fédéral rend le contrôle, la régulation, des normes
marchandes en grande partie inefficaces, nourrissant en retour les prétendues
« solutions » simplistes, nationalistes et populistes.
Ce qui est vrai de la sécurité publique et de la défense où
de substantiels progrès d’intégration de l’industrie militaire sont d’ailleurs
à l’œuvre l’est tout autant des autres domaines des politiques publiques. Il
suffit de constater que la manifestation du jour contre les mesures anti-diesel
et de limitation de la pollution liée aux transports de la mairie de
Paris réunit des centaines de bus non pas seulement français mais en provenance
de plusieurs autres régions, États d’Europe. Et l’on retrouve là une des
conséquences les plus durables au plan économique des attentats islamistes sur
le territoire de l’Union. Le tourisme paie un lourd tribut à ce climat
d’insécurité qu’ils entretiennent. Ainsi, pour l’année écoulée, le nombre de
nuitées à Paris a reculé de 6 % en moyenne et bien davantage dans certains
secteurs géographiques ou de l’échelle des hébergements de la capitale. Il est
pour toutes ces raisons décisif de mettre un terme à ces actes de guerre sur le
territoire d’une Europe des libertés et qui doit le rester en se donnant des
moyens de se défendre.
Cela suppose une politique extérieure vraiment commune et
pas seulement une Haute représentante de l’Union pour les Affaires étrangères
et la politique de sécurité. De quoi délivrer enfin des messages crédibles
parce qu’audibles quand la situation l’exige. La configuration nouvelle de la
scène politique internationale en fait une nécessité. Il aurait été ainsi plus
aisé de faire entendre raison à Erdogan quand celui-ci s’en est pris aux
libertés démocratiques et aux droits des Kurdes et des autres peuples de
Turquie, au point de laisser ses services « échanger » complaisamment
avec les centres terroristes islamistes ce que probablement l’Ambassadeur russe
à Ankara a payé de sa vie. De la même manière, au Conseil de sécurité des
Nations unies, à propos de la situation humanitaire à Alep, la voix de la
France aurait été plus forte et efficace plus tôt si elle avait été la voix de
toute l’Europe. Le temps perdu doit se rattraper de manière urgente à
Bruxelles, comme à Paris et Berlin où ce sera l’un des enjeux principaux des
prochaines élections générales. Au-delà du deuil, nous le devons à toutes les
victimes des attentats mortes pour l’Europe.

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