mardi 20 décembre 2016

Berlin frappé comme Paris, Bruxelles, Istanbul…


Berlin le 19 décembre 2016 (photo © AFP)

Enchainement de symboles pour ce nouvel attentat meurtrier au cœur de l’Europe. Berlin d’abord, la capitale d’un État qui a été capable, comme aucun autre, d’accueillir dignement plus d’un million de réfugiés. Les assassins cherchent ainsi, relayés par l’extrême-droite du cru - « les morts de Merkel » - et par Donald Trump - « attaque contre les Chrétiens » -  à dresser les populations les unes contre les autres, Européens de « souche » contre Européens venus d’ailleurs. Le lieu et le moment ensuite, au pied de l’église du souvenir, de l’église « cassée » par les bombardements alliés à la fin de la seconde guerre mondiale et laissée en l’état pour que l’on se souvienne et que plus jamais l’Europe ne soit la proie de la guerre. Un marché de Noël comme il en existe tant d’autres en Allemagne et dans toute l’Europe à la veille de ce qui constitue pour beaucoup un temps festif et familial de retrouvailles, ici comme ailleurs. Le mode opératoire enfin, celui d’un camion tueur écrasant tout sur son passage comme à Nice, sur la promenade des Anglais, le 14 juillet. Ce sont là autant de symboles convoqués à dessein par les barbares.

Une fois encore, l’Europe qui porte le deuil doit se dresser comme un seul homme, comme une seule femme, tous ensemble pour faire face à l’innommable. La solidarité qu’appelle un tel crime en premier lieu envers les familles des victimes - au moins 12 morts et une cinquantaine de blessés - mais aussi envers tous les Berlinois et envers les autorités de la ville-État et de la République fédérale doit s’exprimer massivement d’un bout à l’autre de l’Union. Il importe qu’elle soit le fait des citoyens, des peuples qu’ils aient été victimes de pareils crimes, comme Paris ou Bruxelles, ou qu’ils soient simplement sur la liste parce qu’ils sont Européens. L’UE demeure la cible de ceux qui veulent la blesser, l’humilier, la détruire parce que son existence même fait obstacle à leurs projets fous de conquêtes idéologiques et de suppression des libertés publiques remplacées par un ordre moyenâgeux et barbare. Par milliers, dizaines, centaines de milliers, partout, l’heure est à la riposte démocratique. Ils ne nous auront pas. Nous ne nous laisserons pas intimider parce que nous sommes les peuples de l’Europe démocratique et ouverte au monde où tous ont leur place.

Ensuite viendra l’heure de la réflexion et des leçons à tirer de ce nouvel attentat sanglant. Non pas la technique pour sécuriser autant que faire se peut les lieux de déambulation publics. Mais les conclusions politiques qui s’imposent depuis longtemps déjà et qui tardent cependant à se concrétiser. C’est l’Europe qui est attaquée et c’est donc à son échelle qu’il faut se défendre et riposter. Cela suppose plus d’Europe et non pas moins d’Europe. Cela implique de nouveaux transferts de compétence. On le constate à chaque attentat ou presque quand l’enquête judiciaire met en lumière les « loupés » de la coopération entre États nationaux. Mais pour qu’il y ait transferts de compétence, encore faut-il qu’il y ait une organisation, un gouvernement fédéral qui préside aux destinées de l’ensemble de la communauté des 28 et à défaut, sans la Grande-Bretagne, des 27. La question est devenue première. De la réponse qu’on lui donnera dépendent en grande partie l’avenir, notre capacité de résilience et notre aptitude à peser collectivement sur les choix essentiels de la planète.
 
Le dire, l’écrire, le défendre sans trembler ne résulte ni d’un « doux rêve » irréaliste, ni d’une absence de lucidité sur l’état de l’opinion. Bien sûr, la démagogie populiste qui voudrait que l’on se renferme chacun chez soi a fait florès dans la plupart des États membres. La tentation du repli mortifère a gangréné les droites européennes et certains secteurs des gauches. Ils sont légion ceux qui voudraient renforcer les vieilles frontières nationales d’antan comme une ultime et illusoire garantie. Une idéologie d’hier du chacun pour soi qui ruine les projets collectifs d’aujourd’hui et de demain. Ils ne comprennent pas ou font mine d’oublier que le marché a fait son œuvre, que les échanges commerciaux sont devenus permanents et que sans ce flux vital nous régresserions à un stade de développement que personne ne peut envier tant il emporterait de conséquences négatives au plan social, économique et même démocratique. Seulement, l’absence d’un État démocratique fédéral rend le contrôle, la régulation, des normes marchandes en grande partie inefficaces, nourrissant en retour les prétendues « solutions » simplistes, nationalistes et populistes.

Ce qui est vrai de la sécurité publique et de la défense où de substantiels progrès d’intégration de l’industrie militaire sont d’ailleurs à l’œuvre l’est tout autant des autres domaines des politiques publiques. Il suffit de constater que la manifestation du jour contre les mesures anti-diesel et de limitation de la pollution liée aux  transports de la mairie de Paris réunit des centaines de bus non pas seulement français mais en provenance de plusieurs autres régions, États d’Europe. Et l’on retrouve là une des conséquences les plus durables au plan économique des attentats islamistes sur le territoire de l’Union. Le tourisme paie un lourd tribut à ce climat d’insécurité qu’ils entretiennent. Ainsi, pour l’année écoulée, le nombre de nuitées à Paris a reculé de 6 % en moyenne et bien davantage dans certains secteurs géographiques ou de l’échelle des hébergements de la capitale. Il est pour toutes ces raisons décisif de mettre un terme à ces actes de guerre sur le territoire d’une Europe des libertés et qui doit le rester en se donnant des moyens de se défendre.

Cela suppose une politique extérieure vraiment commune et pas seulement une Haute représentante de l’Union pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité. De quoi délivrer enfin des messages crédibles parce qu’audibles quand la situation l’exige. La configuration nouvelle de la scène politique internationale en fait une nécessité. Il aurait été ainsi plus aisé de faire entendre raison à Erdogan quand celui-ci s’en est pris aux libertés démocratiques et aux droits des Kurdes et des autres peuples de Turquie, au point de laisser ses services « échanger » complaisamment avec les centres terroristes islamistes ce que probablement l’Ambassadeur russe à Ankara a payé de sa vie. De la même manière, au Conseil de sécurité des Nations unies, à propos de la situation humanitaire à Alep, la voix de la France aurait été plus forte et efficace plus tôt si elle avait été la voix de toute l’Europe. Le temps perdu doit se rattraper de manière urgente à Bruxelles, comme à Paris et Berlin où ce sera l’un des enjeux principaux des prochaines élections générales. Au-delà du deuil, nous le devons à toutes les victimes des attentats mortes pour l’Europe.

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