vendredi 29 avril 2016

Ça irait mieux si…

À Paris (photo © Marc Chaumeil / Libération)

Si le pays n’était pas aussi fatigué, découvrant avec effarement qu’en marge des mobilisations contre la loi Travail, l’on a procédé à 274 arrestations de « casseurs » – plus de 1 000 depuis le début des manifestations – et que 78 policiers ont été blessés. Les images en boucle de ces affrontements violents ne font pas immédiatement sens. Que veulent-ils ? Qu’espèrent-ils ? Il est impossible d’apporter une réponse à la question et c’est d’autant plus dérangeant qu’il s’agit d’une frange de la jeunesse, sans aucun doute minoritaire, qui manifeste ainsi loin des espoirs du gros de la troupe d’une vie moins dure au travail comme dans la cité. Trop d’années difficiles depuis la grande crise de 2008-2009, trop de déceptions depuis quatre ans que François Hollande est installé à l’ Élysée. IIs ne croient plus en rien, n’espèrent plus quoi que ce soit à l’image de ce jeune cité par Libération qui dit être « contre tout ». Le signe d’un malaise profond que l’on retrouve sous d’autres formes chez les adultes, y compris dans le monde du travail. La France est gravement blessée socialement et il faut être adepte du degré zéro de la pensée politique pour faire comme Ciotti et une bonne partie de la droite qui demandent que l’on interdise Nuit Debout et tout le reste. Ces gens-là, s’ils devaient revenir au pouvoir en 2017, seraient capables de mettre le pays à feu et à sang parce qu’ils raisonnent à leur manière comme les « casseurs », incapables qu’ils sont de porter un diagnostic sur l’état du pays et de proposer les moyens de la remettre en forme.

Pour autant et une fois écartées les solutions qui n’en sont pas – qui n’en ont jamais été – l’on doit évaluer avec précision cette fracture sociale d’aujourd’hui qui fait que pour beaucoup, pour trop de nos concitoyens, il n’y a plus  aucun espoir. Même celui d’une vie meilleure leur apparaît comme un leurre. L’aspiration à tout changer, à la condition que ce ne soit pas pour ne rien changer, leur apparaît comme la seule issue à une vie de « merde » comme ils disent. Vie de « merde » qu’ils ont souvent découvert dans les méandres de la vie familiale avant que l’école de la République ne se charge de leur faire vivre l’inégalité au collège et au lycée. Ces jeunes « cassent » sans être capables de mettre des mots sur leur mal-être et leur volonté d’en découdre. Il est donc impératif de ne rien céder sur les dégradations urbaines qui empoisonnent l’environnement de tous et dans le même temps de tendre la main à ces jeunes perdus. Les ramener dans la collectivité, les convaincre qu’ils valent mieux que ces actes de vandalisme auxquels ils se livrent, leur montrer en pratique que pour eux aussi il y a une place dans la société. Le pouvoir n’a pas interdit Nuit Debout et les initiatives du même genre un peu partout en France et il a bien fait. Mais il faut aller au-delà désormais pour commencer à résorber cette fracture sociale qui déchire la jeunesse.

Cela passe clairement par le retrait du texte d’El Khomri qui a mis le feu aux poudres. Il était inutile et dangereux au premier jour, à plus forte raison maintenant qu’il a été vidé de son contenu initial. Les mobilisations des salariés et des jeunes, comme celles du 28 avril – plusieurs centaines de milliers de participants –, même en recul, ne se démentent pas. Celles du 1er mai et du 3 mai le confirmeront. Certaines fédérations syndicales évoquent une grève reconductible, notamment dans les transports routiers, à compter du 16 mai. Le gouvernement sait qu’il n’a pas de majorité au Parlement et que s’il devait s’obstiner, il devrait le faire à la faveur d’un 49.3 qui le déconsidérerait davantage encore auprès de l’opinion. Il serait donc raisonnable de siffler la fin de la partie, de retirer ce texte et d’ouvrir des négociations sociales pour apaiser une situation qui, sans cela, risque de dégénérer. D’autant que de l’autre côté, le Medef menace d’ouvrir une autre crise en se retirant de la négociation de l’assurance chômage, voire en ne ratifiant pas à l’Unedic l’accord de branche sur les intermittents, négocié entre les salariés et les entreprises du spectacle. Le gouvernement, s’il ne veut pas se retrouver au milieu d’un feu nourri doit dire « stop » avant que ne s’engage le débat parlementaire. C’est sa dernière chance de ne pas ajouter la crise politique à la crise multidimensionnelle qui taraude la société française.

Quant aux « bonnes nouvelles » dont on ne dira jamais assez à quel point elles sont relatives, il convient d’y regarder de près. Ainsi 0,5 % de croissance au premier trimestre, c’est mieux que ce qui était attendu – 0,4 –, mais c’est toujours en dessous de la moyenne de la zone euro – 0,6. Cela signifie que la France est en retard plus ou moins marqué sur la plupart de ses partenaires. En outre, la conjoncture aux États-Unis donne des signes de ralentissement, au point où la Réserve fédérale américaine a décidé de maintenir la pause sur les taux et sur sa politique « accommodante ». Le contexte international n’est pas porteur. Le « regain » de croissance en France est d’abord fondé sur la progression de la consommation des ménages que l’on avait pas retrouvée à ce niveau depuis 2004. À ce titre, Sapin fait fausse route quand il prétend tirer la couverture à lui car la politique de l’offre du gouvernement qui a tant comprimé le pouvoir d’achat et la demande a freiné plus qu’elle n’a soutenu la croissance. Les dizaines de milliards distribuées aux entreprises sans la moindre contre-partie n’ont eu pratiquement aucun effet sur l’investissement qui connaît un très léger mieux au premier trimestre. Avec un acquis de croissance désormais de 1 %, le gouvernement, s’il veut faire mieux que les 1,5 % sur lesquels est construite la loi de finance, doit impérativement soutenir la demande et le pouvoir d’achat des ménages avec un coup de pouce sérieux au SMIC et aux allocations sociales tout en engageant les partenaires sociaux à négocier une hausse des rémunérations. Sinon, le pays fera sans doute mieux que les années précédentes en 2016 mais toujours moins bien que ses partenaires.

Des choix s’imposent et ceux-ci soulignent l’opposition entre une politique de gauche et une politique de droite, loin du petit jeu d’un Macron qui s’emploie à brouiller les cartes en prétendant le contraire. Il est membre du gouvernement, à l’un des postes clés, à Bercy, pour peser sur l’orientation économique. La clarification doit intervenir et c’est à Hollande de traiter le problème sans tarder. Mais au-delà des péripéties d’une fin de quinquennat, c’est l’état de la gauche qui inquiète. Divisée, elle perdra dans un an, cela ne fait aucun doute. Mélenchon, même avec le soutien du parti de gauche, s’est auto-désigné, candidat du rassemblement à gauche. Hollande, sans encore le dire lui-même, fait proclamer la même chose de sa candidature par ses proches. Pire encore, aucune discussion sérieuse n’est à ce jour engagée entre les formations de gauche pour les élections législatives qui interviendront dans la foulée de l’élection présidentielle. Là encore, la gauche ne peut vaincre que si elle est rassemblée dans chaque circonscription, ce qui suppose une répartition nationale et un temps utile pour convaincre militants et électeurs de jouer le jeu en dépit des désaccords et rancœurs. La France blessée ne peut compter que sur la gauche pour son rétablissement à la condition que cette gauche des grandes occasions dépasse l’état d’émiettement qui est le sien. C’est maintenant et dans les mois à venir que cela se joue. Nul à gauche ne saurait l’ignorer.



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