vendredi 18 mars 2016

Au bal des faux-culs !

Davutoglu, le premier ministre turc ; Tusk, président du Conseil européen ;
Juncker, président de la commission (photo © E. Dunand / Le Temps).
 
Ils l'ont voté et ils font mine d'être satisfaits de cet accord forcément « bancal » entre l'Union européenne et la Turquie qui prévoit que des dizaines de milliers de migrants réfugiés en Grèce seront reconduits en Turquie pour y « attendre leur tour » et faire valoir leur désir d'être accueillis au nom du droit d'asile dans l'un ou l'autre des États membres de l'Union des 28. La gêne et le malaise sont perceptibles jusqu'au sein des chancelleries qui en ont pourtant vu d'autres. Car cela sonne comme une évidence. Quelles que soient les précautions oratoires prises, cet accord porte un coup au droit d'asile tel qu'il est inscrit dans les textes fondateurs de l'Onu et dans les textes européens correspondants. Pour autant, l'accord de Bruxelles était sans doute inévitable et nécessaire pour tenter de sortir d'une impasse qui menaçait de tout emporter. Ainsi, la Grèce, en première ligne de la crise sans disposer des moyens équivalents à ceux de l'Italie à l'époque, ne sera pas abandonnée à son sort et c'est capital. Restée dans l'Europe malgré la coalition de ceux qui était prêts à sacrifier son peuple sur l'autel de leurs délires idéologiques, la Grèce de Tsipras et la majorité des Grecs ont fait honneur aux valeurs fondatrices de l'Union en accueillant comme ils le pouvaient mais en général avec bienveillance et solidarité ces dizaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants jetés sur les routes de l'eldorado européen par la guerre et la barbarie islamiste. 

Que se serait-il passé si, en place et lieu de l'ancrage européen, dix millions de Grecs s'étaient retrouvés seuls face au drame des réfugiés ? Que se serait-il passé si, en lieu et place de ce gouvernement de gauche un peu plus radical que ses homologues, le pays avait dû affronter la crise avec les caciques de la corruption de la Nouvelle Démocratie, voire du Pasok d'antan ? L'Union ou du moins ses dirigeants les plus « éclairés » dont Angela Merkel ont su apporter l'aide financière nécessaire même si d'évidence celle-ci ne pouvait pas à soi seule tout résoudre. La part d'ombre et de honte doit retomber sur ces voisins prompts à fermer leurs frontières quitte à laisser d'autres Européens dans une situation impossible. Bien sûr, au-delà du gouvernement macédonien, il y a des gouvernements de droite, voire de droite extrême, comme ceux de Hongrie, de Pologne ou de Slovaquie refusant d'admettre qu'un mécanisme de répartition les contraigne à accepter ne serait-ce que quelques milliers de réfugiés, mais il y a aussi le gouvernement social-démocrate autrichien et le gouvernement tout aussi social-démocrate français dont le chef était allé à Munich pour dire son refus d'emboîter le pas à la Chancelière allemande. L'Europe des 28, en dépit de l'hypocrisie qui la caractérise parfois, aura donc su sortir du bourbier et ne pas éclater. C'est à Berlin et aux instances permanentes – Commission, Conseil et Parlement – et à leur présidence respective qu'on le doit et une fois de plus cela milite en faveur d'une construction fédérale enfin assumée. Paris n'a joué en la matière que la mouche du coche et cela s'est senti, vu et entendu dans les coulisses confirmant ce que nous écrivions, il y a peu, François Hollande n'a plus de voix porteuse au plan européen et ce n'est pas une bonne nouvelle, ni pour la France, ni pour l'Europe.

Quant aux conditions négociées avec Ankara pour lui déléguer le rôle de sas entre « deux mondes », les représentants de l'UE auront assurément incité fermement Erdogan et son gouvernement à s'orienter vers une « démocratisation » aussi vitale pour la Turquie aujourd'hui que pour son admission demain dans l'Union. En la matière, peu importe les mots, voire les écrits, seuls compteront les actes notamment en direction des Kurdes discriminés, de la presse d'opinion muselée, de l'institution judiciaire domestiquée et d'une tradition laïque malmenée par les Islamo-conservateurs. Personne ne peut donc crier victoire mais tout n'est pas perdu et c'est l'essentiel. La vigilance devra faire le reste du chemin en s'assurant des conditions de vie réservées aux réfugiés, à ceux qui quitteront la Grèce comme à ceux qui seront accueillis en Turquie comme à ceux enfin qui gagneront l'Europe pour refaire leur vie. Affaire de gros sous bien évidemment mais pas seulement… tant l'état d'esprit de la majorité des Européens dans les villes, les écoles, les cités, les lieux de travail est décisive pour faire taire la haine et permettre une intégration de tous dans une communauté de vie et de destin profitable à chacun sans distinction d'origine et de genre. Le défi est devant nous. De la manière dont quelque 508 millions d'Européens le relèveront face aux minorités nationalistes et extrémistes dépend en partie l'avenir de l'Union, dans ses territoires comme à l'échelle internationale. La bataille de l'identité, entre celle du repli régressif et celle des valeurs d'ouverture, d'accueil et de progrès ne fait que commencer. Pour l'Europe, nous devons la gagner.

En France, le gouvernement Valls et l’Élysée ne font guère mieux sur le plan intérieur qu'au sein de l'Union. La bataille perdue – et tant mieux – sur la déchéance de nationalité à inscrire dans la Constitution de la Ve République souligne en quoi cet exécutif est capable de faire perdre au pays un temps précieux en de longues palabres inutiles au nom de petits calculs politiciens. Il n'en va pas différemment avec la loi travail d'El Khomri dont les Français en général et les jeunes en particulier ne veulent pas, l'exécutif faisant mine d'avoir compris que nous nous contenterions de quelques aménagements à la marge. La mobilisation jeune du 17 après celle du 9 mars et avant celles du 24 et surtout du 31 appartiennent à la tradition française du round d'observation entre gouvernants et citoyens. Les premiers espèrent toujours passer en force d'une manière ou d'une autre tandis que dans la population monte la colère de n'être jamais entendue. Un modèle d'administration cul par-dessus tête qui constitue une exception en Europe et qui relève d'un réel retard de développement démocratique. Et encore, quand le pouvoir prétend que cela relève d'une volonté fondée sur des enjeux décisifs pour le futur, les études sérieuses les plus diverses lui cassent la baraque en montrant par les faits et chiffres en quoi la politique sociale-libérale mise en œuvre est pour le moins inappropriée, contre-productive et à mille lieues des nécessités de « modernisation » d'un appareil productif en pleine déconfiture. 

Ainsi la croissance serait selon l'Insee un tout petit peu plus soutenue que prévu au premier semestre à raison de 0,4 % de progression du Pib au premier comme au second trimestre, avec un acquis de croissance de 1,1 % fin juin, soit encore en retrait sur la  moyenne de nos voisins.  En outre, la note de conjoncture de l'Insee n'anticipe aucun redémarrage de l'investissement, autrement dit les dizaines de milliards dépensés par le pouvoir au titre de l'aide aux entreprises dans la perspective d'une relance de l'investissement privé l'ont bien été en pure perte. Plus personne n'en doute en vérité, ni en France, ni ailleurs, au point que ressurgit l'idée de « l’hélicoptère monnaie » – Draghi lui même dit la prendre au sérieux – pour indiquer  qu'il aurait sans doute mieux valu distribuer directement des billets aux citoyens qui les auraient investis dans une consommation immédiate que dans les banques. L'OCDE jette un autre pavé dans la mare en démontrant  sur la base des corrélations chiffrées dans les pays les plus développés que contrairement aux dires des Libéraux de droite comme de gauche, le chômage croît plutôt qu'il ne recule avec la flexibilité. Les marchés du travail les plus régulés offrent les meilleures performances en terme d'emploi. Enfin, l'Insee donne une image de l'appareil productif qui démontre en creux le peu de pertinence des politiques indifférenciées – CICE, Pacte de responsabilité… – engagées depuis 2012.  La France compte 3 300 000 entreprises… mais 3 000 d'entre elles seulement, soit 0,09 %, portent l'essentiel de l'activité économique des secteurs marchands. En 2013, elles concentraient 52 % de la valeur ajoutée, 70 % des investissements et 83 % des exportations. De quoi renvoyer dans les cordes les Gattaz, Asselin et consorts et tous les faux-culs qui n'ont de cesse de satisfaire leurs lubies corporatistes de patrons incompétents. 


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