mercredi 24 février 2016

Parti pris du 23 février 2016

Le maire de Londres Boris Johnson (photo © AFP/Getty Images). Valls et El Khomri (photo © AFP). Poutine (photo DR).

Le « Brexit » de toutes les régressions. C'est désormais la question qui dominera la scène européenne d'ici le 23 juin et le référendum britannique sur le maintien ou la sortie du Royaume-Uni de l'Union. Échéance de tous les dangers parce qu'un vote favorable à la sortie de leur pays de l'Europe aurait des conséquences destructrices pour les citoyens britanniques. Le plongeon de la livre sterling sur le marché des changes n'en est que le signe annonciateur. Quasi immédiatement l'éco-système financier de la City qui représente plus de la moitié du PIB de Londres – 20 % de celui du pays – s'effondrerait tant il est vrai que pour refuser les régulations de Bruxelles, il ne prospère que dans son rapport inextricable avec les économies du continent. Certains grands groupes comme la Banque HSBC ont déjà annoncé leur départ – dans son cas le déménagement de 6 000 de ses salariés de Londres vers Paris - dans cette éventualité. Ce n'est pas un cas unique même si nombre d'entreprises préfèrent œuvrer dans l'ombre et se préparer au pire plus discrètement. C'est ce qui fait dire au Conseil municipal de Londres, à la différence du maire Boris Johnson, « L’appartenance à l'UE est incroyablement importante pour la croissance de l'économie et des emplois à Londres ». Cette prise de position a  été adoptée largement, par 14 voix contre 7, dans cette instance dominée par les Travaillistes. Autre conséquence d'un éventuel « Brexit », l'unité de la Grande-Bretagne serait très rapidement mise à mal, les Écossais, tout à la fois porteurs d'une exigence d'indépendance et désireux de rester dans l'Union, ne manqueraient pas d'ouvrir, comme ils l'ont annoncé, les hostilités. Les Irlandais sur un mode moins radical en feraient de même, les Gallois probablement à terme aussi. Et puis que l'on imagine ce que représente la coalition pour le non et ses principales têtes de pipe. Nigel Farage, un courtier devenu le principal dirigeant de l'UKIP (parti de l'indépendance du Royaume-uni), démagogue, populiste, ne reculant devant rien, ni la haine, ni le racisme, condamné à Strasbourg pour ses outrances. L'UKIP a gagné les élections européennes en Grande-Bretagne en 2014 mais n'a jamais pu s'installer durablement dans le paysage électoral local. Au-delà des inimitiés qui les opposent, Farage rappelle à bien des égards les Le Pen, se situant probablement entre le père et la fille. Boris Johnson ensuite, ancien condisciple de David Cameron à Oxford et ci-devant Maire de Londres, Il fut longtemps considéré comme le « Bouffon » de la scène anglaise qui n'en manque pas. Son haut fait d'armes fut de se dépenser sans compter pour préserver la City de toute forme de régulation accompagnant toutes ses saillies de pitreries diverses. Il n'est pas sans rappeler Trump outre-Atlantique, le clown masquant le voyou affairiste. Johnson fait le pari après son mandat à Londres qui se termine de conquérir le 10 Downing Street dans l'hypothèse où Cameron serait battu. Il faut ajouter à l'inventaire George Galloway, se réclamant de l'anticapitalisme et de la gauche avec son parti du Respect. Soutien inconditionnel de la cause palestinienne, quitte à fermer les yeux sur les crimes du Hamas, « admirateur » sans discernement de Fidel Castro et proche compagnon de militance de Ken Loach. Par delà les errances confuses de la gauche de la gauche britannique indépendante – une autre partie est membre du parti travailliste – l'essentiel des courants qui la composent dont le SWP – parti socialiste des travailleurs – est favorable au « Brexit ». Un tel attelage hétéroclite n'est aucunement en mesure d'offrir une alternative à Cameron, par ailleurs de loin le pire fauteur d'austérité de l'Union qui a aggravé le contre-modèle social anglais sans doute davantage encore que Thatcher. Lui a jusqu'alors passé tous les obstacles dont les dernières élections générales à la faveur de « coups »  dont celui du référendum, peut-être celui de trop. Quoi qu'il en soit c'est un devoir de toutes les forces de la gauche européenne de jeter leurs forces dans la bataille pour le oui, même si le récent accord de Bruxelles qui autorise la discrimination en matière de droits sociaux des Européens résidant en Grande-Bretagne n'y aide pas. Une récente étude pour la Fondation allemande Bertelsmann en fournit un argument supplémentaire détaillant le coût d'un retour sur Schengen au profit des frontières nationales, de 470 milliards, hypothèse optimiste, à 1 400 milliards si cela se passe mal sur la période 2016-2025 dont 244 milliards pour la France et 235 pour l'Allemagne. Une vraie condamnation perpétuelle à l'austérité. Non, il n'y a que les fous et irresponsables divers pour souhaiter une telle régression parmi toutes les autres. La construction européenne doit rester irréversible à 28 et ouverte à ceux qui le souhaitent, progresser dans une perspective fédérale assumée tout simplement pour assurer à plus de 500 millions de résidents des conditions de vie et de travail décentes. L'Europe ne fait pas le bonheur de tous, c'est un fait, mais elle contribue à nous éviter de grands malheurs, ceux des guerres intestines et de la misère notamment.

La loi du Travail qui atomise la gauche. L'exécutif s'est beaucoup avancé derrière la ministre du Travail pour laisser entendre qu'il utiliserait une nouvelle fois le 49.3 s'il ne trouvait pas de majorité pour ce texte mal ficelé, censé « déconstruire des rigidités » au profit de l'emploi. Puis, il a dû reculer devant un début de mobilisation de l'opinion, des forces sociales et de la gauche politique en reconnaissant depuis Tahiti pour Hollande, avec un bel ensemble pour les ministres à Paris, qu'effectivement le 49.3 au nom du dialogue social ce n'était pas franchement la bonne solution. Dont acte… sauf que Valls remet ça promettant désormais « d’aller jusqu'au bout ». Qu'est-ce à dire ? Démissionnera-t-il faute de majorité ? Preuve que l'utilisation éventuelle du 49.3 n'est probablement pas définitivement écartée et c'est bien sûr inacceptable.  Vient ensuite un débat tout en faux-semblants. Non, si le chômage a continué de battre tous les records depuis quatre ans, ce n'est pas en raison des rigidités du code du travail. Qui peut croire cette fable grossière du Medef presque insultante pour les citoyens quand elle est proférée par le Président, le Premier ministre et les membres du gouvernement dans un pays où l'on est censé les respecter. Si la France fait exception en Europe, si elle subit le chômage de masse plus qu'ailleurs, elle le doit à une organisation du travail archaïque qui reconnaît de facto la toute puissance sur tout et sur rien du chef d'entreprise dans une confusion qui élève celui-ci au rang d'un capitaine d'industrie du XIXe siècle. Le code du travail en limitait les abus les plus voyants et il faudrait désormais les autoriser pour créer des emplois. Débat inique qui souligne l'impasse dans laquelle le pouvoir s'est enfermé en matière économique. Il a renoncé dès les premiers jours et jusqu'alors à s'émanciper d'une politique de l'offre plaquée sur une économie lourdement handicapée par la petite taille de la plupart des entreprises, leur faiblesse en matière de ressources propres, de recherches & développement, par le pouvoir sans contrôle exercé par l'entrepreneur et par la complaisance de la puissance publique avec les errements patronaux. La descente en gamme à la clé. La restauration, payée par les salariés contribuables, des marges financières des entreprises n'y a rien changé. Résultat, la relance des investissements privés en dépit des cadeaux somptuaires consentis n'a jamais été au rendez-vous. Résultat, l'activité du secteur privé se contracte à nouveau en Europe et plus en France qu'ailleurs. Résultat, les États-Unis ont pour la première fois importé davantage de biens en provenance d'Allemagne que la France… Et l'on pourrait continuer ainsi sans craindre d'être contredit par une quelconque contre-tendance. C'est de cela avant toute chose qu'il aurait fallu débattre à gauche. Comment relancer la consommation et la demande ? Comment investir quand les collectivités locales, premier investisseur public, sont mises à la diète de l'austérité budgétaire ? Le reste, ce qui doit se passer dans l'entreprise vient ensuite. La « déconstruction » des normes – loi, accord social, dispenses – concernerait tout au plus 4 % des entreprises selon Asselin, le patron de la CGPME. Penser en outre que le pouvoir du chef d'entreprise peut se passer de tout contre-pouvoir, voire de tout apport y compris à la gestion, c'est tout simplement ringard – comme les Institutions qui sacralisent le fait régalien au sommet de l’État. Cela ne se passe pas ainsi ailleurs, ni en Allemagne, ni en Italie, ni en Suède, ni même en Espagne. La loi du Travail d'El Khomri constitue en l'état un encouragement, serait-il involontaire, à la multiplication des « fautes et abus de gestion ». La définition objective de la situation ouvrant la possibilité de licenciements économiques, un temps calqué sur l'exemple espagnol, est désormais réduite à néant. François Rebsamen, l'ancien ministre du Travail, qui n'a pas dû suivre tout le film s'en émeut comme beaucoup d'autres. Et l'on y ajoute la mise sous tutelle de la justice pour qu'elle ne sanctionne pas trop sévèrement les licenciements abusifs de pure convenance maquillés en licenciements économiques. Un véritable encouragement à la délinquance des petits patrons voyous. Les grandes entreprises savent ce qu'elles font et ne sont pas gérées à la petite semaine. Voilà où l'on en est par souci électoraliste, échecs en série sur le plan économique et tentative désespérée pour trouver la « botte secrète » qui va tout changer. Ce ne sont là que signes d'affolement pour les uns, d'incompétence pour d'autres et de course à l'abîme pour tous. C'est pourquoi, au-delà même de la remise en cause de droits sociaux, la gauche, réaliste ou idéaliste – qu'importe à ce stade ! – doit faire échouer cette tentative suicidaire que tous finiraient pas regretter amèrement demain. 

Les guerres du Levant et d'Afrique nous obligent.
Cent fois dans ces colonnes, nous l'avons dit et répété, il n'y aura pas de solutions pérennes, au pluriel, au Proche et Moyen-Orient, au Levant, en Afrique sans une implication de la Communauté internationale sur le terrain. Tout l'indique au fur et à mesure que le bilan humain s'alourdit, que les perspectives de stabilisations provisoires s'effondrent les unes après les autres et que la contagion galopante des risques se répand d'un pays à l'autre. Les attentats terroristes n'en sont que l'une des multiples facettes. La Syrie est en proie à un drame humanitaire d'ampleur gigantesque. La Russie de Poutine massacre par ses bombardements aveugles les populations civiles que les forces du régime honni d'Assad se montrent incapables de contrôler autrement que par la terreur, la torture et la mort, en liaison avec les Islamistes de l’État islamique ou leurs semblables si « nécessaire ». Rares sont ceux à gauche qui tout à leur aveuglement et à leur sympathie pour Poutine, comptent sur le dictateur russe pour « régler le problème Daech », comme le dit, pitoyable, Mélenchon. D'autres s'accrochent désespérément à la dernière annonce d'un possible accord de cessez-le-feu entre Moscou et Washington – le prochain doit intervenir le 27 février. C'est méconnaître ce qui se joue de croire que, comme au bon vieux temps de la coloniale et de la guerre froide, les guerres locales pourraient être circonscrites par les grandes puissances qui en garderaient le contrôle à distance. Ce temps-là est révolu. Nous sommes confrontés à une guerre globale motivée en grande partie par l'effondrement devant la poussée islamique multiforme de toutes les digues, des printemps arables étranglés aux théocraties d'un autre temps ébranlées. Ce n'est en rien sous-estimer la barbarie du Califat de al-Baghdadi que de considérer comme non fiables une bonne partie de ses adversaires dans une conjoncture de terrain changeante au gré de considérations tactiques. Non, ce qu'il convient de faire c'est battre militairement les barbares bien sûr mais en définissant un clair projet de reconstruction et de développement de sociétés démocratiques, laïques et pacifiques. Les populations de ces régions ne basculeront que sur la promesse crédible de jours meilleurs sinon entre le joug infâme et la fuite, elles choisiront et se retrouveront sur les bateaux de passeurs en partance pour l'Europe. On ne le fera pas à la remorque des Saoud ou d'autres potentats locaux. On ne le fera pas sans engager des hommes et des femmes sur le terrain faute de quoi les matériels de guerre tomberont  forcément en de mauvaises mains compliquant l'équation militaire par la suite. On ne le fera pas à la faveur d'un déluge de bombes à la russe ou même par le recours à des frappes censées être chirurgicales à l'américaine ou à la française, économe en engins parce que le budget l'y contraint. Après l'Irak et la Syrie, la Libye est plongée dans l'enfer de la guerre sans autres enjeux que le contrôle de telle ou telle faction sur des populations martyrisées. Ce qui se passe à Alep le souligne suffisamment. D'autres pays sont en très grand danger comme le Liban ou la Jordanie. La Turquie est engagée dans une agression anti-kurde qui l'éloigne d'autant de la double perspective d'une « démocratisation » interne et d'une entrée dans l'Union européenne. Sans compter que les États européens au contact comme la Grèce sont submergés par le flot ininterrompu des réfugiés tandis que d'autres rétablissent leurs frontières intérieures au mépris de la plus élémentaire des solidarités et du droit d'asile. Le gouvernement belge, oublieux de Molenbeek, y recourt pour éviter les conséquences de l'évacuation de la jungle de Calais ! Nous sommes donc à un moment charnière qui oblige tous les gouvernements et toutes les forces démocratiques de part le monde en général, en Europe en particulier. L'objectif central des chancelleries devrait être d'agir pour éradiquer la barbarie, conduire solidairement une guerre juste afin de protéger les populations et leur permettre de construire ou reconstruire un avenir vivable. Faute de quoi, ce sera bien davantage qu'en un point du globe que l'air deviendra irrespirable pour longtemps. 

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