mardi 16 février 2016

Parti pris du 16 février 2016

Merkel, Cameron et Hollande en octobre 2015 (photo © AFP).


L'Europe secouée mais pas défaite.  À l'avant-veille d'un sommet à hauts risques, dominé par l'éventualité d'un « Brexit », la question européenne éclipse toutes les autres parce que oui, si la Grande Bretagne venait à faire le pari fou de se séparer de l'Union, elle n'y survivrait probablement pas, de sécession en sécession, mais l'Europe, elle, serait si gravement atteinte que son existence même en serait menacée. À l'inverse, la volonté de garder Londres dans l'Union ne saurait ouvrir la voie à des « concessions » qui ruineraient tôt ou tard la maison commune. Cameron en incendiaire irresponsable a joué avec le feu en chevauchant pour de petits calculs politiciens les tentations anti-européennes et il le paie désormais au prix fort cherchant en vain une porte de sortie. En comparaison, Corbyn, par-delà ses convictions de toujours, se forge une stature d'homme d’État responsable à la tête du parti travailliste. Mais pour comprendre pourquoi cette affaire est explosive sur le fond comme dans le moment, il faut avoir en tête les crises que nous traversons. Celle des migrants-réfugiés en premier lieu qui n'a toujours pas trouvé un début de solution avec un mécanisme pérenne de répartition par quotas. Berlin comme Stockholm ont pris leurs responsabilités honorablement. D'autres comme Paris ou Londres n'ont fait que faire semblant de le faire. D'autres enfin ont construit des murs de la honte, hérissés de barbelés défigurant le projet commun. Ces derniers ont hélas le vent en poupe dans plusieurs régions. Ils sont dominants en Hongrie, en Pologne et se voient rejoints par le nouveau gouvernement de droite croate. Que l'on imagine, un Premier ministre importé du Canada qui veut que les gens « sachent faire correctement le signe de croix » comme « jadis », un ministre de la Culture, musulman lui, pris en flagrant délit de sympathies oustachies, le mouvement fasciste du cru à l'époque. Et de trois donc et a minima. Trois gouvernements qui remettent gravement en cause le patrimoine humain et culturel de l'Europe, son projet, sa réalité.  Pour leur résister, ainsi qu'à ceux qui rêvent de les imiter, encore faut-il que le noyau central de l'Union tienne le choc, soit renforcé et non affaibli. La sortie de Valls à Munich contre la politique d'accueil de Merkel était de ce point de vue aussi arrogante que contreproductive. D'autant qu'elle masque mal l'incapacité de la France de tenir son rang sur ce front et son refus, au nom de la souveraineté nationale, d'accepter des quotas d'accueil plus ou moins permanents. Crise ensuite de la menace islamiste et de nouveaux attentats sanglants où, pour le coup, Valls dit vrai. Nous ne sommes pas sortis d'affaire. La remarque du responsable américain du renseignement sur les failles des services français n'est pas davantage contestable. Les témoignages des victimes du 13 novembre face à la logique souvent kafkaïenne de l'administration le soulignent à leur manière. Là encore, parce que cela se produira à nouveau, il faut que l'Europe soit forte et unie pour résister au nom de plus de 500 millions de ressortissants à toutes les entreprises de « sape » meurtrière. C'est décisif, c'est vital même pour le présent et l'avenir, le nôtre et celui du monde. Et puis, ne l'oublions pas, l'Europe est en crise économiquement et socialement. Ses fleurons, à l'image d'Airbus, ne sauraient faire oublier ses innombrables faiblesses, celles de ses secteurs bancaires en dépit des investissements colossaux qui y ont été engloutis dans la plupart des États membres ; celles de certaines grandes entreprises nationales à vocation internationale ou transnationale comme EDF et la SNCF en France ; celles du chômage de masse et d'une cohésion sociale mise à mal par l'austérité mortifère pour la demande et la croissance ; celles d'un entre-deux hésitant entre convalescence et rechute au moment où une nouvelle crise majeure n'est pas exclue comme le laisse craindre l'apnée boursière. Bref, jouer à qui perd gagne dans ces conditions est absolument exclu. Cela signifie que Cameron ne peut espérer autre chose que ce qui est un legs de l'histoire, la livre, la City, les chapitres où il est déjà exempté du droit commun et un solde de contribution particulièrement avantageux aux charges communes. Ne sont négociables ni un véto sur les décisions des 19 membres de la zone euro, ni une quelconque dispense du droit communautaire en ce qui concerne les droits démocratiques et sociaux des Européens résidant en Grande-Bretagne. Le contre-modèle social britannique n'a pas vocation à faire tâche d'huile en Europe. Il n'est que particularisme sans justification véritable qu'il faudra faire évoluer demain vers la règle commune et ses acquis principaux, en prenant le temps de convaincre pour y parvenir. C'est au fond ce qui devrait sortir du sommet européen, serait-ce à la faveur d'une déclaration diplomatique alambiquée, car l'intérêt des Britanniques et celui de tous les autres Européens l'exigent.

La France bousculée en mode aggravé. Pour avoir trop attendu pour s'adapter, se réformer, se projeter vers le futur, depuis 2012 et bien avant, la France suffoque à l'heure des crises européennes auxquelles s'ajoutent celles héritées du « génie national ». Ainsi en est-il de la crise agricole que Le Foll peine à circonscrire en prétendant, sans y croire, qu'elle serait le fait de l'Europe alors qu'elle n'est que le énième signe de l'inadaptation structurelle d'un modèle de production « national » qui a fait son temps, qui est en crise depuis plusieurs décennies maintenant et qu'aucun gouvernement n'a voulu prendre à bras le corps, préférant la distribution d'aides généreuses, généralement non ciblées, qui aggravent encore la crise des campagnes plutôt qu'elles ne commencent à la résoudre. Et l'on vit ces scènes invraisemblables de villes entières prises en otage, comme Vannes cette semaine, assiégées par quelques poignées d'agriculteurs. Il est tout aussi saisissant de constater que Paris, sa maire et son Conseil en sont encore à devoir quémander une situation de droit commun et de plein exercice en droits et responsabilités. Bien sûr qu'ils ont raison, mille fois raison, mais quelle meilleure démonstration du caractère archaïque et antidémocratique des Institutions de la Ve République marquées par la survivance de tant de traits de l'Ancien régime. La crise démocratique en témoigne. Et  puis, il y a ce mal social français qui fait que le pays fait exception en Europe par rapport à tous les autres par le fait régalien en toute chose. Son Premier ministre est même obligé, lui qui a jusqu'alors beaucoup avalisé du pire, de mettre en garde le patronat. Des dizaines de milliards octroyés pour aucun résultat pratique à la clé, cela pose problème à quatorze mois de la grande échéance. Alors, l'on remet le code du travail, censé être l'ultime blocage, sur la table et le gouvernement de proposer aux quasi Féodaux du MEDEF et de la CGPME une réforme du licenciement économique inspirée de celle de Rajoy en Espagne, déjà particulièrement rude pour les salariés. Cela ne leur convient toujours pas parce que dans ce cas le licenciement économique devrait être justifié par la situation objective de l'entreprise – bilan trimestriel comparé au bilan du trimestre correspondant de l'année précédente et bilans des trois derniers trimestres. C'est évidemment contradictoire avec un pouvoir absolu de droit divin. Au XXIe siècle… mais paradoxalement les organisations syndicales sont peu portées sur la définition de nouvelles règles garantissant des acquis « réels » aux salariés. Un groupe de professeurs de droit, plutôt progressistes, s'y est collé pour offrir une alternative à la copie de El Khomeri. Tant mieux… mais là encore quel signe que pas grand chose ne tourne rond dans ce foutu pays. Ajoutez-y cette étude qui atteste que plus d’un quart des salariés font au moins 15 heures supplémentaires par semaine soit plus de 50 heures hebdomadaires de travail quand le chômage de masse – 6 555 000 toutes catégories confondues avec les Outre-mers – est toujours la règle. Quand le travail ne va plus, plus grand-chose ne va dans une société moderne, on le sait. Hollande et ses gouvernements successifs ne peuvent s'exonérer de ce bilan critique en invoquant la contrainte sécuritaire ou encore l'absence de moyens institutionnels. Ils les avaient tous avant de les perdre, élections après élections, en grande partie en raison de leur politique. La contrainte sécuritaire, bien réelle, est arrivée sur le tard dans le quinquennat, dans un pays préalablement fragilisé par sa situation sociale. Et là encore, au lieu de tout miser sur la cohésion citoyenne, l'esprit de responsabilité et de résistance du 11 janvier 2015, l'on a préféré les jeux empoisonnés de la politique à la petite semaine entre coups tactiques et manœuvres politiciennes avec à la clé un désaveu sans précédent dans l'opinion, en particulier parmi ces hommes et ces femmes de gauche désorientés par tant de désinvolture et qui ne savent plus quoi penser, comment agir, pour redresser la barre, ne faisant aucunement confiance à Hollande pour y parvenir. Rien hélas qui ne soit excessif dans ce constat amer. D'autant que la droite, même Sarkozy sans doute éliminé, veille à la revanche. D'autant que, même Le Pen père rattrapé par la justice comme probablement sa fille demain, l'extrême-droite n'en fourbit pas moins ses armes. D'autant que, même les Islamistes surveillés, l'Union des organisations islamistes de France (UOIF) lance avec Tariq Ramadan, le prêcheur du « moratoire des lapidations » et de combien d'autres horreurs, désormais en quête de la nationalité française, une campagne pour « la visibilité des Musulmans de France »… Jusqu'à l'élection présidentielle parce que le moment en serait venu ?
Réinventer une vraie politique de gauche même si les conditions n'y sont guère favorables, voilà la tâche qui s'impose si nous ne voulons pas tout perdre faute de nous être « bougés » à temps, dans l'unité, sans préalable ni exclusive.



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