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| Du 11 janvier (avec P. Pelloux photo © Abaca, avec A. Merkel © AFP), au 27 novembre 2015 (photo © AFP). |
Sortir du deuil, surmonter l'émotion et la mettre en perspective, reprendre goût à tout ce qui fait que nous aimons par dessus tout la vie, débattre et combattre dans l'arène politique aussi pour agir dans la bonne direction, voilà des raisons suffisantes pour que les bandeaux, noir et blanc, qui barraient l'en-tête du blog, en hommage aux victimes des attaques de Paris et de Bamako, disparaissent.
Cérémonie des Invalides. Digne, sobre, presque impersonnel, l'hommage rendu aujourd'hui aux Invalides aux 130 victimes des tueurs de l’État islamique a fait l'unanimité ou presque. Il n'empêche que le rapprochement avec les images du 11 janvier questionne tant il est vrai que les symboles ne sont toujours au bout du compte et comme la guerre que l'expression d'une politique. Hier, l'image de la communauté internationale rassemblée avec des millions de Français et bien d'autres derrière elle, aujourd'hui la France drapée dans ses couleurs, entourée de l'amitié des autres nations. Hier, l'émotion fraternelle d'un Pelloux dans les bras de Hollande ou d'une Chancelière allemande sur son épaule, aujourd'hui, le chef de guerre dans l'apparat de sa solitude. Hier l'Europe et le monde, aujourd'hui la France, pour faire de ses enfants fauchés par les tueurs des « héros » civils dans le décor glacial des Invalides, dédiés habituellement aux cérémonies militaires. Les circonstances n'étaient pas les mêmes, les attentes de l'opinion non plus, mais l'on aurait tort de sous-estimer ce qui a changé en l'espace de moins d'une année. Et même si ce n'est pas l'essentiel, le trouble quand le Président évoque un « Dieu trahi ». Le propos peut s'entendre dans la bouche d'un représentant des cultes, pas vraiment dans celle du Président d'une République laïque. Car, répétons-le, un culte serait-il à la dérive, ce n'est pas à l’État laïque d'encadrer son dogme. Cela relève de l'activité privée des croyants. La laïcité leur garantie la liberté de pratiquer leur foi sans être inquiété à ce motif. Le reste les regarde. Le précédent d'un Sarkozy se signant souvent dans ses fonctions est suffisamment récent pour ne rien laisser passer en la matière, même à un Président respectueux de sa fonction et de la République.
L'urgence et les libertés. Peu contesté dans son principe et dans ses conséquences concrètes, l'état d'urgence ne saurait pourtant devenir la règle parce que, précisément, il est par définition l'exception. Nous l'avons dit au premier jour. S'il devait durer des mois, voire des années, alors oui, il faudrait s'y opposer. Nous n'en sommes pas là mais la déclaration de Bernard Cazeneuve évoquant sa possible prolongation au-delà des trois mois votés par le Parlement est inopportune. Elle satisfait la droite, divise et blesse la gauche. Il ne le faut pas. Déjà des bavures sont, semble-t-il, à déplorer sans qu'aucune sanction n'ait été annoncée à l'encontre des préfets coupables. On interdit des manifestations sur la place publique sans trouver les moyens de proposer à leurs organisateurs, en marge de la COP21 en particulier, des solutions alternatives dans des lieux plus aisés à sécuriser. Il n'y a enfin aucune raison d'instaurer deux poids deux mesures en la matière selon des critères purement subjectifs sinon c'est le principe de la liberté d'expression que l'on finit par atteindre, fut-ce sans l'avoir voulu. Quant à la guerre qui a ses nécessités, elle ne saurait, serait-elle globale, se traduire par une quelconque limitation durable des droits et des libertés à en contester jusqu'au principe même au-delà de ses modalités. Le libre débat nous rendra toujours plus forts contre les barbares qui eux n'y auront jamais recours dans leur marche folle à l'abîme. Les quelque 1 300 perquisitions, la saisie de centaines d'armes de guerre et le coup de filet parmi les réseaux islamistes a contribué à assainir l'air que nous respirons. Question de mesure et de discernement pour que le plateau de la balance dans l'opinion penche du bon côté, celui des libertés que nous chérissons.
La diplomatie et la guerre. L'une prolonge l'autre et réciproquement. Voilà pourquoi nous nous sommes inquiétés de voir Paris, si ce n'est faire cavalier seul, n'attendre de ses voisins européens qu'un appui, fut-il appréciable, plutôt que le co-engagement que la situation exige. Il est ainsi décisif que 650 soldats allemands renforcent les effectifs au Mali, qu'une frégate rejoigne le groupe aéronaval du Charles-de-Gaulle et que des avions Tornado soient déployés sur le théâtre des opérations. Pour être mesuré vu d'ici, c'est sans précédent vu de Berlin et cela marque une inflexion aussi sérieuse que courageuse. D'autres États-membres des vingt-huit, à la mesure de leurs possibilités devraient suivre l'exemple et ainsi apporter un démenti cinglant à ceux, qui, pour le déplorer quelquefois et s'en réjouir souvent, avaient considéré que l'Europe, l'Union, était en état de mort clinique. C'était injuste hier, ce serait un déni aujourd'hui. Mais, là encore, la responsabilité politique invite à anticiper pour que la guerre ne soit plus le fait de la France au nom de l'Europe mais bien la cause de l'Union dans son ensemble. Sur le plan militaire bien sûr, sur le plan diplomatique à plus forte raison, sur le plan symbolique enfin. L'Ode à la joie, l'hymne européen, n'a été que trop rarement invoqué avec la Marseillaise. On reconnaîtra surtout à Hollande et à Fabius le mérite d'avoir œuvré pour que se constitue une coalition internationale unique contre les barbares. Ils enregistrent un succès à confirmer sur le terrain avec l'engagement que Moscou s'en prendra désormais et directement à l'ennemi commun. Il y a cependant loin de la coupe aux lèvres en ce qui concerne l'élaboration d'une transition démocratique en Syrie qui ne peut s'accommoder du maintien du boucher de Damas, premier responsable de plus de 200 000 morts, à son poste. La gauche parce qu'elle doit conjuguer l'action militaire et la morale ne peut emboîter le pas des droites et de l'extrême droite, fans de Poutine et complaisantes avec ses protégés.
Le social et la crise. Nous l'avons souvent dit et écrit, la crue du chômage de masse est obscène. 42 000 chômeurs supplémentaires en l'espace d'un mois ne peuvent être attribués à un accident de parcours. La ministre du Travail devrait pour le moins faire preuve de lucidité quelle que soit la difficulté de l'exercice qui l'oblige. Ce sont la marque de l'échec de ce qui ne marche pas, en l'occurrence la politique de l'offre à outrance qui étrangle la demande et plonge une partie de nos concitoyens dans une situation sans espoir. D'autres chiffres le confirment. La consommation des ménages recule en ce même mois d’octobre de 0,7 %, c'est considérable. La Cour des comptes souligne quant à elle qu'à peine 4 % des malheureux relégués aux minima sociaux de substitution retrouvent ou retrouveront un emploi. Accablant pour le prétendu modèle social exemplaire dont le gouvernement Valls ne porte pas à lui seul la responsabilité bien sûr. Raison de s'interroger, d'innover et de sortir de l'impasse pour l'ensemble des acteurs du champ social. Et il y a pire. L'annonce par le consortium des banques privées engagées dans le chantier de la ligne à grande vitesse Tours Bordeaux qu'il réfléchissait à l'ajournement de ses investissements, par crainte qu'ils ne soient pas assez rentables. C'est le plus grand chantier de France actuellement. Il est cofinancé par la puissance publique et un pool de banques emmené par BNP Paribas et Société Générale. Ce sont donc bien tous les moteurs de l'économie qui donnent des signes inquiétants d'épuisement. Macron ne peut se prévaloir que d'un seul succès, l'amélioration conséquente des marges financières des entreprises. Retour de la confiance, dit El Khomri. Non, parce que la confiance qui résulte de carnets de commande bien remplis et qui induit l'investissement résulte avant toute chose de la consommation qui y pourvoit. Les chiffres font toujours sens. Le Trésor, dans une note prospective à confirmer, évalue à quelque deux milliards le coût des dégâts collatéraux causés par les attaques du 13 novembre à l'économie. Deux milliards, soit l'équivalent du soutien fiscal à la consommation des ménages quand quelque neuf milliards sont alloués aux entreprises dans le projet de Budget 2016. Inutile de préciser plus avant qui risque d'en faire les frais.
Les migrants et l'Europe. Rien qu'aujourd'hui, en un seul jour, ce sont 4 000 migrants qui sont arrivés dans le port du Pirée. L'Allemagne accueille déjà, en très peu de mois seulement, plus de 900 000 migrants réfugiés. La Suède fait davantage en proportion de sa population. Le flot ne semble pas devoir se tarir ni en provenance du Proche-Orient, ni même en provenance d'Asie où il prend même de l'ampleur. D'autres pays, régions en Europe – dont la France – sont loin d'assumer leur responsabilité quand leurs dirigeants n'ont pas recours pour masquer leur irresponsabilité à une rhétorique de Cassandre, tel le Premier ministre néerlandais qui y voit les prémices d’un « effondrement de l'Europe comme jadis l'Empire romain ». Ailleurs, outre-Atlantique, Trudeau temporise au Canada alors qu'il ne doit accueillir que 25 000 de ces malheureux qu'il veut en outre choisir soigneusement. Aux États-Unis, ce sont les gouverneurs républicains – et un démocrate – qui se récusent. Bref, la situation devient ingérable parce que certains croient pouvoir échapper à la dépendance qui les lie à tous les autres. Une illusion naturellement mais qui engendre une crise sans précédent sur le vieux continent. La réunion d'une conférence internationale sous l'égide des Nations unies s'impose le plus rapidement possible pour que soit trouvée si ce n'est une solution définitive, au moins les moyens de faire face à l'urgence. Cela procède tout à la fois d'une allocation de quotas d'accueil parmi les vingt-huit et partout ailleurs dans les pays développés, d'une aide massive aux États tampons qui sont en première ligne avec des ressources sans commune mesure avec les besoins et enfin qu'il soit mis un terme à la guerre, au sous-développement et aux situations invivables qu'ils alimentent. Affaire de moyens d'abord dont le monde dispose aujourd'hui. Faute d'y avoir recours ensemble, chacun risquerait au contraire de ne pouvoir y faire face, seul, demain. Il n'en va pas différemment de la COP21. Objectif, quotas et financements inextricablement liés pour préserver un monde vivable… ou si l'on y renonce par égoïsme s'enfoncer dans un chaos imprévisible. Socialisme – au sens premier du terme – ou barbarie, en quelque sorte.
Les élections régionales. Parce qu'elles ne constituent pas des élections intermédiaires habituelles dans le paysage français et européen actuel, ces élections, quelques semaines après le drame du 13 novembre, revêtent un caractère symbolique fort pour le pays mais aussi ailleurs en Europe et dans le monde. La défaite annoncée de la gauche, de toutes les formations qui s'en réclament, lourdement handicapées à la fois par les circonstances, la politique économique et sociale du gouvernement et par la division, ne doit pas être vécue comme une fatalité et conduire les hommes et les femmes de gauche à anticiper ce qui serait inévitable. Il n'en est rien parce que les événements tragiques que nous venons de vivre ont montré, par-delà la concorde nationale du moment, qu'une politique de droite et une politique de gauche en matière de sécurité et de défense ne sont pas vraiment équivalentes. Qui ne comprend que l'état d'urgence, voire les pleins pouvoirs (art. 16) ou l'état d'exception (art. 36) aux mains d'une droite dont des pans entiers sont liberticides, ce n'est pas la même chose qu'une gauche hésitante, voire dérapante parfois ? Ensuite, parce que l'orientation économique et sociale, suivie par Bercy, Matignon et l'Élysée, si elle ne satisfait pas aux espoirs de la gauche, n'en est pas pour autant immuable. Qui ne comprend qu'une droite revancharde, impitoyable et sûre de son bon droit à mettre à genoux la majorité de nos concitoyens, ferait pire, de manière brutale et assumée ? Enfin et peut-être surtout parce que l'extrême-droite se fait menaçante, aux dires des sondeurs, non pas seulement dans une ou deux régions, mais sur l'ensemble du territoire, il n'y a aucune raison de se rendre sans combat, aucune raison de s'abandonner aux risques de la dispersion au premier tour, si l'on veut que les chances du rassemblement au second tour soient simplement préservées. Le 6 au soir, il sera temps de décider des moyens de battre le FN partout et, pour nous, répétons-le, rien n'est exclu — retrait, fusions… — à cette fin. Mais pour l'heure, ce serait faire fausse route et risquer le pire que de ne pas se battre résolument pour que les conditions du lendemain soient les meilleures ou, si l'on préfère, les moins mauvaises possibles.

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