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| En Pologne (photo © Keystone / EPA / PAP), en France (photo © KCS), au Portugal (photo © Reuters) |
Actualité chargée dont émerge une question lancinante sur la poussée des courants populistes, anti-européens, d'extrême-droite. Aujourd'hui, c'est en Pologne que le PiS, parti conservateur catholique arrive au pouvoir au terme d'une campagne xénophobe. En France, la possibilité que la présidente du FN soit élue dans quelques semaines dans le Nord, voire après demain à la Présidence, hante l'opinion. En contrepoint, l'accord conclu entre les trois courants de gauche au Portugal – PSP, Blog de gauche, PCP-Verts – qui sont majoritaires à la Chambre ouvre la perspective d'un autre possible.
À Varsovie, le parti Droit et Justice (PiS) revient au pouvoir. Une victoire attendue mais pas avec l'ampleur constatée, qui lui octroie la majorité absolue au Parlement et en exclut purement et simplement la gauche. L'un des siens, Andrzed Duda, occupe déjà la fonction présidentielle. C'est Beata Szydlo, jusqu'alors vice-présidente du parti, qui sera Premier ministre. L'un et l'autre sont les obligés de la figure tutélaire du très réactionnaire Kaczynski. Ce qui stupéfait dans le reste de l'Europe, ce sont d'abord les propos de la campagne électorale où la crise des réfugiés a été instrumentalisée sur le thème des « risques sanitaires » que ferait courir à la population polonaise l'arrivée de quelques milliers de migrants dans ce pays de plus de 38 millions d'habitants. Les vieilles rengaines antisémites ont été recyclées de manière ignoble, notamment par Duda et Kaczynski. Autre interrogation, ce n'est pas la crise qui explique cette poussée de l'extrême-droite. La Pologne fait figure d'exception en Europe. Elle n'a pas connu la récession ni pendant la crise de 2008-2009, ni même depuis. Son économie a enregistré un véritable boom avec une croissance annuelle moyenne de 3,5 %. Ce qui ne veut pas dire que les inégalités sociales et territoriales ont été comblées mais la majorité des Polonais a vu sa situation s'améliorer. La contribution européenne à cette bonne santé de l'économie est appréciable, tant dans les régions par le biais des fonds structurels qu'à la campagne où l'agriculture a été sauvée par les subventions de la politique agricole commune. La Pologne reste le premier pays bénéficiaire des fonds européens pour la période 2014 - 2020 où elle recevra 82,5 milliards d'euros soit l'équivalent de son budget annuel. Le PiS a pourtant promis de démanteler les services préparant l'adhésion du pays à l'euro qu'avait mis en place l'équipe précédente de droite libérale de la Plateforme civique (PO). Celle-ci a en outre insisté durant la campagne sur le risque de voir s'établir une "république confessionnelle" avec le retour du catéchisme obligatoire dans les écoles, en vain. Le ressort du vote en faveur du PiS, même s'il est inégal sur le territoire, emprunte avant tout à une idéologie réactionnaire assez éloignée des réalités sociales et économiques. Le souverainisme, le nationalisme y tiennent les premiers rôles contre une Europe vécue par une partie des Polonais comme « étrangère ». Partout il ne fut question que de « poloniser » la vie sociale, les entreprises, la vie publique, le secteur culturel… Un vrai cauchemar idéologique même si bien entendu le futur gouvernement devra s'accommoder des réalités, de la place du capital « étranger » dans l'économie par exemple. La future cheffe du gouvernement, Beata Szydlo, a été choisie à dessein en raison de sa réputation de « modérée ». Mauvaise nouvelle, très mauvaise nouvelle même, pour l'Union parce que le parti de Kaczynski n'a rien à envier à celui d'Orban en Hongrie, à la différence près que cette fois c'est dans l'un des « grands » pays d'Europe que se produit le basculement. Dans l'immédiat, cela va compliquer davantage encore la gestion de la crise des migrants réfugiés. Le camp des opposants à l'accueil se renforce et le passage en force pour Merkel et la majorité des États membres devient objectivement plus difficile d'autant que le mini sommet du week-end n'a pas permis d'avancer réellement donnant lieu parfois à des débordements dommageables comme cette sortie du Premier ministre slovène annonçant que si rien de plus sérieux n'était fait, « l’Europe commencerait alors à s'effondrer ». Nous n'en sommes pas là, mais l'alerte est suffisamment sérieuse pour mobiliser toutes les énergies en défense des libertés publiques et des valeurs démocratiques et fondatrices de l'Europe, par-delà les politiques contestables mises en œuvre par la Commission de Bruxelles et la majorité des gouvernements des 28.
À Paris, ce sont les Le Pen et le FN qui inquiètent. Et si l'improbable, il y a peu encore, venait à se produire dans quelques semaines avec l'élection des Le Pen, tante et nièce, à la présidence de deux régions françaises ? Voilà de quoi chambouler les certitudes, menacer sans aucun doute et quelle que soit la formule retenue, les libertés démocratiques ou la République. La situation à Béziers où les opposants au sinistre Ménard se voient nommément ciblés par le magazine municipal et menacés de mort, anonymement bien sûr, devrait suffire à ouvrir les yeux de tous, à gauche comme parmi les démocrates à droite. Rien ne sert de jouer à se faire peur à la manière de Malek Boutih en envisageant l'inéluctable en 2017. Il faut au contraire prendre l'engagement partout et sans délai désormais que l'on fera tout pour que l'irréparable ne soit pas commis. Comment ? En premier lieu en appelant un chat un chat. Les électeurs du FN ne votent pas pour un programme au demeurant inexistant. Ils pratiquent le culte de la Présidente comme d'autres, hier, celui du Führer ou du Duce. Ils y voient le moyen de sublimer leur petitesse, trouvant un exutoire commode dans la désignation de boucs-émissaires sur fond de haine, de racisme et de xénophobie, plus ou moins contenus. Ce vote a toujours été, non un vote de colère comme certains l'ont prétendu bien imprudemment, mais un acte d'adhésion contre tout ce qui fait la possibilité d'un vivre ensemble dans une société ouverte, démocratique, solidaire. C'est pourquoi il est contre-productif de dire, comme on l'entend parfois, que l'on comprend « leurs » inquiétudes car cela renforce et légitime ce qui reste un vote de la honte que rien ni personne ne pourra jamais justifier. Si les promesses non tenues de Hollande et la situation sociale difficile permettent de « contextualiser » la chose, elles ne doivent jamais conduire à l'excuser, à établir un lien de cause à effet entre les premières et le second. Viennent ensuite les problèmes de tactique électorale, même si dans ce cadre ils renvoient à des principes d'orientation éthique et politique. Ils se poseront très clairement le 6 décembre au soir mais chacun peut comprendre qu'il faut y préparer les électeurs en disant très clairement ce que l'on fera dans l'hypothèse où le FN menacerait de l'emporter. « Désistement républicain », disent les uns. « Cela ne fonctionne plus et on ne peut pas se priver de toute représentation », disent les autres. Le retrait ou désistement comme en 2002 en faveur de Chirac n'est sans doute pas efficient. Il s'agit d'un scrutin de liste qui plus est à la proportionnelle renforcée avec une prime de gouvernance – 25 % des élus de l'Assemblée – en faveur de la liste arrivée en tête. Ces nouvelles institutions régionales seraient mort-nées si d'aventure la gauche – le plus probable –, mais cela vaudrait aussi pour la droite, en était exclue. Il faut donc être en capacité, si la situation l'exige, de présenter des listes de coalition technique droite-gauche ou gauche-droite à la proportionnelle des résultats du premier tour. Il suffit pour cela d'une courte déclaration commune de quelques lignes opposant la démocratie et les libertés aux Le Pen et autres frontistes. Ensuite, une fois l'assemblée élue, forcément sur la base du premier tour en ce qui concerne la présidence et les exécutifs, la réunion de « liste », à l'exclusion des élus du FN, doit devenir le lieu de la décision, avec discipline de vote en faveur de ce qui aura été acquis à la majorité dans la plénière où le pouvoir de nuisance de l'extrême droite serait ainsi réduit à néant. Les Suédois s'y sont essayés jusqu'alors avec succès au Parlement. Pourquoi les Français n'y arriveraient-ils pas en région ? Enfin, si le diagnostic sur l'imminence du danger est partagé, alors il faut que les grands moyens soient convoqués dans l'entre-deux-tours, voire avant. Le Président, officiellement « garant des institutions », doit s'exprimer solennellement contre le vote en faveur de l'extrême-droite, les maires doivent argumenter dans le même sens, les représentants des organisations sociales et syndicales, des cultes doivent en faire de même. Rien absolument rien ne doit être négligé dans ce combat vital pour conjurer la catastrophe.
À Lisbonne, la gauche s'accorde sur un programme de gouvernement. Ce n'était pas joué d'avance car si les formations de gauche ont bien emporté la majorité des sièges au Parlement, la liste de droite sortante, responsable d'une austérité brutale, est arrivée en tête à l'issue de l'élection, à un tour. Le Président a d'ailleurs choisi de confier au Premier ministre sortant et battu, Pedro Passos Coelho, le soin de former le nouveau gouvernement. Il tentera à n'en pas douter de s'adjoindre le concours de quelques « socialistes » en perdition favorables à une coalition gouvernementale droite gauche. Il est peu probable cependant que cela suffise à lui donner une majorité à la Chambre. Car, fort heureusement, les trois coalitions de gauche, ne se sont pas dérobées et elles se sont accordées sur un programme de gouvernement. Elles sont donc en situation, unies, de battre la droite à la Chambre et de former un gouvernement conforme au vote de la majorité des Portugais. C'est la première fois en Europe qu'une telle situation se produit réunissant la palette à peu près complète des courants existants à gauche, dans le respect des différences, non seulement pour s'opposer mais cette fois pour gouverner. La personnalité d'Antonio Costa, l'ex-maire de Lisbonne, devenu le chef de file du PSP n'y est pas étrangère. Une exemplarité unitaire par-delà les crispations, les bisbilles et autres accrochages inévitables dans un exercice nouveau pour tous. Et du coup, c'est une leçon d'unité qui devrait faire réfléchir ailleurs, en France en particulier. Non, à gauche et en France, on ne fait pas une coalition « technique » de second tour car il s'agit alors de préfigurer la mise en oeuvre d'une politique cohérente que l'on s'engage à mettre en oeuvre ensemble. La coalition « technique » ne vaut qu'avec la droite pour faire face à une possible victoire des forces antidémocratiques, populistes et anti européennes. En outre, conditionner un désistement de principe qui ne vaut jamais « soutien » à des orientations précises est un jeu pervers, confusionniste et dangereux. C'est, hélas, ce qui a prévalu – au moins provisoirement – du côté des listes issues du Front de gauche permettant de conjuguer les orientations contradictoires du PCF, du PG et d'Ensemble. Dans les circonstances actuelles, non par principe, mais pour répondre à une situation concrète, la gauche – tous courants confondus – avait intérêt à faire liste commune dès le premier tour sans rien taire de ce qui la divise avec quelques grands engagements précis au plan régional. Cela supposait de la part de la force majoritaire, le PS, une capacité à passer des compromis au lieu de garder les rênes de fait sans partage de l'attelage au nom de la solidarité gouvernementale, quitte à offrir des compensations en terme de sièges à ses partenaires. Par le passé, en période de hautes eaux, EELV a très largement bénéficié de cette pratique dont on touche aujourd'hui, en période de basses eaux, les limites. Cela supposait aussi de la part des composantes minoritaires de la gauche de ne pas s'orienter avec Mélenchon vers un tout sauf le PS qui est suicidaire pour tous, en particulier quand l'ombre portée du FN se fait plus menaçante. L'unité nécessaire, indispensable, à gauche ne s’est pas faite et ne se fera probablement pas d'ici au 9 novembre. Mais l'exemple portugais prouve que le champ des possibles recèle parfois des « surprises » heureuses à la condition que l'on se batte pour elles. C'est au fond au-delà de la France et du Portugal, le défi qui est lancé aux forces de gauche dans toute l'Europe. Elles peuvent encore inverser la donne, faire reculer la peste brune non seulement dans chaque État mais à l'échelle de toute l'Union en se battant, pied à pied, contre la droite extrême hongroise ou polonaise, en traçant la perspective d'une double avancée sociale et démocratique susceptible de convaincre les Européens que plus jamais ils ne laisseront l'extrême-droite s'emparer du pouvoir pour y mettre en œuvre sa politique contraire à tous les idéaux de progrès de l'humanité. L'enjeu est clair même si le chemin est sinueux, mais la gauche ferait faillite si elle devait y renoncer.
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