samedi 12 septembre 2015

Septembre 2015 : quand le fond de l'air devient plus respirable

Photo © Yonan Valat/EPA


La question de l'accueil des réfugiés structure la rentrée et parce qu'elle recueille l'approbation d'une majorité d'Européens, en Allemagne et en France notamment, change quelque peu la donne dans le champ politique. Raison de plus pour regarder de près les politiques possibles et nécessaires. Sans négliger pour autant les autres sujets chauds de l'actualité où le social pointe le bout de son nez.

On finirait par l'admettre… « ça souffle enfin à gauche » ! Du moins davantage que par les années passées. Un travailliste atypique, nettement plus à gauche et de longue date que ses concurrents, vient d'être élu en Grande-Bretagne à la tête du Labour. Jeremy Corbyn a reçu mandat de la base pour guérir son parti du « blairisme », un cours mortel pour la gauche. Il est vent debout contre les politiques d'austérité et souligne en quoi la fable qui voudrait que la Grande-Bretagne s'en sorte mieux que les autres, comme le prétend Cameron, est trompeuse car le prix acquitté par la majorité des Britanniques, des Anglais surtout, est tout simplement insupportable, insoutenable sur le long terme. Il est par dessus tout facteur d'un creusement sans précédent des inégalités sociales. De plus, si le programme de Corbyn est connu, ses adversaires dans le parti sont innombrables à la Chambre comme dans le reste de l'appareil et déjà ceux-ci fourbissent leurs armes pour l'abattre. Il lui refuse par exemple la responsabilité de choisir les membres du cabinet fantôme. Quant à nous qui connaissons Corbyn pour l'avoir croisé dans des mobilisations européennes ou internationales, nous lui reconnaissons un engagement à gauche sincère mais il peut – c'est le propre des gens seuls – s'orienter correctement comme déraper sur tel ou tel sujet. N'avait-il pas de manière irresponsable déclaré qu'il n'avait « que des amis au Hamas » palestinien ?  Et puis, ce n'est pas vraiment un Européen convaincu… Alors, wait and see.

Autre signe, moins mouvant celui-ci, ce qui se passe en Grèce. À une semaine des élections générales et si l'on en croit les sondages, Syriza fait la course en tête, nettement détachée par rapport aux conservateurs de Nouvelle Démocratie. On le sait, cette échéance est décisive. Les Grecs avec le gouvernement Tsipras ont fait bouger les lignes en Europe. Ils ont réussi à éviter leur exclusion de la zone euro sauvant l'Union et la planète d'une crise systémique. Ils ont réussi à remettre la question de la dette sur le tapis. Dans le nouveau bras de fer qui ne manquera pas d'opposer progressistes et austéritaires sur le sujet dans le trimestre qui vient, c'est peu dire qu'Athènes a absolument besoin d'un gouvernement cohérent et solide disposant d'une vraie majorité à la Vouli. Junker et d'autres dirigeants bruxellois font déjà campagne pour une grande coalition, gauche droite. Tsipras leur oppose, dans le cas où Syriza n'aurait pas la majorité absolue et il a raison, une coalition de gauche, incluant le Pasok – le parti socialiste hellénique. Il n'y met pas d'autres conditions que la non présence dans le futur gouvernement de ceux qui se sont abaissés à mettre en œuvre l'austérité sous toutes ses formes dont le successeur de Papandréou à la tête du parti. En Grèce, chaque électeur est en mesure de les identifier. Quant à ceux qui ont cru que l'on pouvait faire avec un fumeux « plan B », après une sortie du pays de la zone euro, ils ont leur place dans cette coalition s'ils comprennent enfin que tout pousse les Grecs à être les plus responsables des Européens.

Quant à la question des réfugiés, oui, elle divise tous les États membres de l'Union. Outre-Rhin où deux tiers des Allemands approuvent la politique déterminée de Merkel, une partie des siens, issus de son propre parti, rue dans les brancards et va jusqu'à « comprendre » Viktor Orban. La crise est bien là, ouverte, mais sur des lignes de force a priori favorables à la Chancelière et au SPD. En France où 53 % approuvent l'accueil des réfugiés, l'on a vu un ex-président inventer un distinguo oiseux et honteux entre réfugiés pour tenter de retomber sur ses pattes. En pure perte, parce qu'il est vain et heureusement de s'en prendre à un « totem » de l'Onu qui charpente l'ensemble de la politique humanitaire à l'échelle planétaire. Dans le même temps, le FN se replie sur ses fondamentaux, ceux de la haine la plus éculée, des Le Pen à Ménard à Béziers. Au Danemark, la coalition de droite fragilisée dérape… aussitôt rappelée à l'ordre par Bruxelles et conspuée par trente mille manifestants à Copenhague. Et ainsi de suite… jusqu’à la Hongrie où Orban est pris en flagrant délit, le Chancelier autrichien évoquant à propos des pratiques de l'autocrate de Budapest les pages les plus sombres de l'histoire du continent. Qu'en conclure ? Qu'il faut certes agir avec détermination, sans rien céder sur le fond, mais en prenant soin d'isoler les nationalistes et autres populistes. Le basculement de l'opinion pour salutaire qu'il soit reste fragile et susceptible de retournement si ce qui est entrepris au bénéfice des réfugiés venait à induire de nouvelles difficultés pour une raison ou une autre.

Agir pour accueillir tous les réfugiés parce que c'est un droit qu'on leur doit. Cela ne peut pas se faire de manière uniforme car les ressources disponibles ne sont pas partout égales. Berlin investit 6 milliards dans l'affaire, Paris accorde 1 000 euros par réfugié logé par une commune. D'autres n'ont aucunement les moyens de suivre à l'échelle de leur région, de leur pays sans une aide massive. Un fonds européen, géré par la puissance publique et non par les ONG, est indispensable pour aider les plus pauvres à faire preuve de la même solidarité que les mieux lotis. La solidarité efficace ne relève pas des seuls bons sentiments. En outre, ceux qui sont associés à l'Union sans en être membres comme la Suisse, l'Islande ou la Norvège, doivent y contribuer significativement, ils en ont les moyens. Les quotas « contraignants » de répartition et d'accueil, parce qu'ils donneront une lisibilité aux politiques mises en oeuvre, sont nécessaires sans pour autant qu'ils deviennent « obligatoires » car il ne servirait à rien de permettre aux récalcitrants de se présenter comme des « victimes » de l'Europe. Mieux vaut compter sur l'élan et la contagion de l'exemple plutôt que sur l'ordre, la discipline et la sanction. Cela vaut également à l'intérieur de chaque État membre, en France par exemple où les régions du sud et plusieurs grandes villes en particulier s'excluent pour l'heure de l'effort de solidarité partagé.  

Et puis, il y a le droit, autrement dit les pratiques qui, inspirées formellement d'une même approche, ne débouchent pas sur les mêmes décisions. Schengen est à ce titre dépassé ne serait-ce que parce que le renvoi des réfugiés à la politique du premier territoire par lequel ils sont entrés est forcément injuste. La suspension avant la réforme des accords de Dublin s'impose comme l'a fait Berlin et comme il faut le faire désormais à l'échelle de toute l’Union. On ne pourra y substituer qu'un droit européen unique non soumis aux aléas des vieilles souverainetés nationales. Il n'en va pas différemment au plan de l'intégration à la faveur d'un plein exercice des droits démocratiques qui suppose un important travail d'accompagnement dans l’apprentissage des langues locales et de la culture démocratique qui a cours, bon gré mal gré, dans l'Union – égalité homme femme, laïcité, droit de vote, prééminence de l'intérêt général sur les intérêts privés etc. Le challenge est magnifique mais non sans difficultés et embûches. Ce n'est qu'ainsi que l'on permettra à ces femmes, à ces hommes et à ces enfants déracinés, ayant souvent subi le pire, de se reconstruire en trouvant leur place dans des sociétés dont ils n'ont parfois qu'une vague idée. Et c'est encore le meilleur moyen de ne pas faire preuve d'angélisme en combattant pied à pied la propagande des Islamistes qui cherchent à les culpabiliser parce qu'ils « auraient commis le pêché de quitter Dar al-Islam [les terres d'Islam] pour celles des croisés ». Et cela, en raison même de l'exigence de qualité que cela suppose, ne peut être le fait que de la puissance publique et d'elle seule.  

Au chapitre social de cet ordre du jour de rentrée, le vote majoritaire des salariés intervenu en Moselle à l'usine Smart sur un passage de 37 à 39 heures sans augmentation salariale correspondante. Dans le cas de l'usine mosellane, il s'agit ni plus ni moins de l'instauration d'un travail gratuit sans rémunération à raison de 2 heures par semaine. Inconcevable bien sûr mais ce qui fait que cela a marché lors de ce référendum  « indicatif », c'est le chantage à l'emploi. « Pour préserver l'emploi à l'horizon 2020 », la ficelle est grossière mais a déjà fait ses preuves de l'autre côté du Rhin où il est cependant vrai que le retour aux bénéfices s'est accompagné – parfois pas toujours – de substantielles compensations pour la période de diète. Mais plus fondamentalement, ce qui est en cause c'est cette propension à instaurer l'austérité, une baisse nominale des salaires, par l'entreprise, sous prétexte de compétitive dégradée. Or, tous les économistes vous le diront, cette logique généralisée conduirait non à un gain mais à une perte de compétitivité à l'échelle d'un territoire, d'un pays. En règle générale, personne n'investit nulle part en fonction du seul critère des coûts salariaux. Sans compter que compresser encore la demande serait pure folie dans un pays où elle a déjà subi les derniers outrages. Il est sans doute utile pour contrer les velléités de certains patrons que soit votée par le Parlement une réglementation sur le travail « gratuit » et l'impossibilité d'une baisse des salaires qui serait encore une fois un très mauvais coup pour la compétitivité de l'économie française dans son ensemble. Bref, remettre le monde sur ses pieds plutôt que le laisser se déliter, cul par dessus tête.

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